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    Quel est le désir humain fondamental ? Etre heureux sans doute mais comment l’être ? Cette aspiration ne met pas seulement en jeu le rapport de l’homme à la nature, elle met surtout en jeu le rapport de l’homme avec l’homme. Or chacun, dit Hegel, veut être reconnu par les autres. Le désir humain fondamental est désir de reconnaissance. Thème académique faisant l’objet de la célèbre analyse hégélienne de La dialectique du maître et de l’esclave. Rappelons en brièvement l’idée essentielle.

      Si exister pour une conscience de soi, ce n’est pas seulement être là à la manière des choses mais exister comme un pour soi, une négativité, il s’ensuit qu’une conscience ne peut se sentir exister que reconnue par une autre conscience de soi.

«  Les hommes n’ont pas, comme les animaux, le seul désir de persévérer dans leur être, d’être là à la façon des choses, écrit Kojève (brillant commentateur de Hegel), ils ont le désir impérieux de se faire reconnaître comme conscience de soi ».

   Ou comme l’écrit Hegel : « La conscience de soi ne parvient à la satisfaction que dans une autre conscience de soi ».

   Mais cette satisfaction n’est pas immédiate. Elle passe par une lutte où chacun doit s’efforcer de se faire reconnaître. Or s’exposer à l’autre comme un pour soi, c’est lui prouver qu’on n’est pas attaché à la vie ou à ses intérêts empiriques à n’importe quel prix. C’est se manifester comme un être dont on ne dispose pas comme on dispose des choses. C‘est donc se montrer capable de se nier dans son être-là immédiat, ce qui concrètement revient à prendre le risque de mourir, ou dans des situations moins dramatiques, à sacrifier ses intérêts immédiats.

   Dans cette opération, le maître est celui qui assume le risque de mourir ; le dominé, celui qui a peur de mourir et préfère sa vie ou ses intérêts à sa dignité.

   Ce qui signifie que le vrai maître de l’homme n’est pas le maître, son vrai maître c’est la mort ou son attachement à certains intérêts.

   Il résulte de cette lutte que l’esclave reconnaît dans le maître un homme libre mais le maître ne peut pas reconnaître l’esclave car une liberté veut être reconnue par une autre liberté.

    Le désir humain essentiel est donc le désir de reconnaissance. Soit. Mais qu’est-ce que cela veut dire être reconnu ? S’agit-il d’être reconnu comme une personne morale c’est-à-dire comme un sujet dépositaire de droits fondamentaux et égal en dignité à tout autre ? Si tel était le cas, nos concitoyens devraient se sentir reconnus puisqu’ils vivent sous des institutions affirmant que « tous les hommes sont libres et égaux en dignité et en droit ».  Or d’évidence ce n’est pas ce que l’on observe pour un grand nombre d’entre eux. Ce qui indique que les hommes ne se projettent pas les uns vers les autres comme des sujets moraux en quête de reconnaissance morale. Ils se vivent comme des individus en concurrence les uns avec les autres pour l’appropriation des pouvoirs et des richesses. Il s’ensuit que les rapports humains sont foncièrement agonistiques et que les sujets engagés dans la relation humaine ne sont pas originairement des sujets rationnels entrant les uns avec les autres dans des relations de réciprocité dont le mobile psychologique ou moral est la recherche de l’intérêt commun ou l’amour de la justice. Cette représentation rationnelle de la nature humaine et du social fait naïvement l’économie d’un fond obscur, radicalement passionnel, au principe des rapports humains.

    Marcel Mauss l’a montré avec l’analyse du potlatch. Même dans le régime du don où l’on a l’impression que les hommes ont déposé les armes et nouent le rapport social sous la forme du donner-recevoir-rendre pacifique, la lutte pour le prestige et pour la domination est la vérité de l’échange. La rivalité mimétique, les « désirs de désirs » jouent à fond, le but de la lutte étant d’être reconnu par l’autre comme une valeur qui lui est supérieure et à laquelle il doit se soumettre.    

   « Nulle part le prestige individuel d’un chef et le prestige de son clan ne sont plus liés à la dépense, et à l’exactitude à rendre usurairement les dons acceptés, de façon à transformer en obligés ceux qui vous ont obligé (...). Le principe de l’antagonisme et de rivalité fonde tout. Le statut politique des individus, dans les confréries et dans les clans, les rangs de toute sorte s’obtiennent par la « guerre de propriété » comme par la guerre, ou par la chance, ou par l’héritage, par l’alliance et le mariage. Mais tout est conçu comme si c’était une « lutte de richesse » Marcel Mauss. Sociologie et anthropologie, p. 200.

    Récurrente histoire ne cessant de s’exhiber sous nos yeux, particulièrement en France, où comme Philippe d’Iribarne l’a établi, la conception culturellement déterminée de la liberté n’est ni la conception anglo-saxonne, ni la conception allemande. Pour les Anglo-Saxons, la liberté est celle du propriétaire (de sa vie, de sa liberté, de ses biens), entrant avec les autres propriétaires dans des relations contractuelles, de telle sorte que les distinctions sociales n’affectent pas le sentiment d’être moralement des égaux. Pour les Allemands, l’homme libre est le membre de la communauté nationale, habilité également à tout autre à participer aux décisions collectives auxquelles il se sent tenu de se soumettre. Pour les Français c’est une autre affaire. L’homme libre est celui qui a le privilège de l’ancienne noblesse. C’est l’homme d’un rang social supérieur (« les haut placés », le PDG, le Président, le ministre etc.) de telle sorte que si l’on n’est pas dans cette position de supériorité on se sent dégradé, humilié. D’où le ressentiment, l’envie, la haine, ce poison de l’âge démocratique, plus virulent chez nous que chez les autres ainsi que l’atteste l’état lamentable du dialogue social dans notre pays. Les Français, semble-t-il, n’ont pas encore soldé les comptes de l’Ancien Régime. Pour eux les distinctions entre le haut et le bas, le noble et le vil continuent de structurer leur imaginaire collectif. L’idéal aristocratique de la grandeur survit dans les âmes et empoisonne les relations sociales pour autant que celles-ci impliquent des hiérarchies. Dans celui qui est investi d’une autorité ou dans celui qui dispose de plus forts revenus, le Français n’est guère enclin à reconnaître son égal sur le plan moral. D’où les difficultés de la société française à articuler les idéaux de liberté et d’égalité avec  les contraintes indépassables de la réalité humaine : du côté de la liberté, l’impossibilité de se passer de formes d’autorité, du côté de l’égalité, l’hétérogénéité foncière des êtres humains. (Lire sur tous ces points L’étrangeté française de Philippe d’Iribarne. Points seuil, 2006)

   Est-ce cette lecture qui m’a fait penser à Nietzsche ? En tout cas il me semble que le philosophe du soupçon fait preuve d’une grande clairvoyance lorsqu’il affirme que le désir de reconnaissance est un désir d’esclave.

 

Nietzsche : le désir de reconnaissance est un désir d’esclave.

 

   « Une des choses qu’un esprit aristocratique a le plus de peine à comprendre, c’est la vanité; dans des cas où d’autres la saisissent à pleines mains, un tel esprit sera tenté de la nier. Le problème est pour lui de se représenter des êtres qui cherchent à éveiller en autrui une bonne opinion d’eux-mêmes qu’au fond ils ne partagent pas, et par conséquent ne méritent pas, après quoi ils en viennent eux-mêmes à croire à cette bonne opinion. L’esprit aristocratique verra dans cette attitude un tel manque de goût, un tel défaut de respect de soi, et d’autre part une si baroque déraison, qu’il aimerait croire que la vanité est une exception et qu’il est tenté de la révoquer en doute dans la plupart des cas. Il dira, par exemple : «Je peux me tromper sur ma propre valeur et exiger cependant qu’on me reconnaisse cette valeur que j‘imagine; ce n’est pas de la vanité, mais de la présomption ou dans la plupart des cas ce qu’on appelle de la « modestie » ou de l’« humilité ». Ou encore : « Je puis être heureux, pour bien des raisons, de la bonne opinion que d’autres ont de moi, soit que je les respecte et les aime et que je prenne part à leurs joies, soit que leur bonne opinion confirme et renforce en moi ma propre opinion, soit que la bonne opinion d’autrui, même si je ne la partage pas, me soit avantageuse ou promette de l’être; tout cela n’est pas de la vanité ». L’âme aristocratique, notamment, est obligée de se faire violence et d’appeler l’histoire à son aide pour arriver à se représenter que depuis des temps immémoriaux, dans toutes les classes sociales tant soit peu dépendantes, l’homme du commun n’a jamais eu d’autre valeur que celle qu’on lui attribuait; nullement habitué à fixer lui-même des valeurs, il ne s’en est pas attribué d’autre que celle que ses maîtres lui reconnaissaient; créer des valeurs, c’est le véritable droit du seigneur. Peut-être faut-il considérer comme le résultat d’un prodigieux atavisme le fait que l’homme vulgaire, de nos jours encore, commence par attendre l’opinion qu’on a de lui pour s’y conformer ensuite instinctivement, que cette opinion soit « bonne » ou même mauvaise et injuste; que l’on pense, par exemple, aux dévotes qui apprennent de leur confesseur à s’estimer ou à se mépriser elles-mêmes, ainsi que le croyant l’apprend, en général, de son Eglise. Le fait est qu’à présent, en vertu du lent avènement de l’ordre démocratique (et de sa cause, le mélange des sangs entre maîtres et esclaves) la tendance originellement aristocratique et rare à s’attribuer de son propre chef une valeur et à avoir « bonne opinion » de soi est à présent de plus en plus encouragée et répandue; mais elle se heurte de tout temps à un autre penchant plus ancien, plus général et plus fortement enraciné, et dans le phénomène de la «vanité» ce penchant ancien l’emporte sur le plus récent. Le vaniteux est heureux de n’importe quelle bonne opinion exprimée sur son compte, en dehors de toute considération d’utilité, et abstraction faite également du vrai et du faux, de même qu’il souffre de toute mauvaise opinion. Car il se soumet aux unes et aux autres, il sent qu’il leur est soumis par un vieil instinct de subordination qui se manifeste en lui. Ce qui persiste dans le sang du vaniteux, c’est « l’esclave », c’est une survivance de la duplicité de l’esclave — et combien reste-t-il encore de l’esclave dans la femme, par exemple! C’est l’esclave qui cherche à nous persuader d’avoir de lui une bonne opinion; c’est aussi l’esclave qui plie ensuite le genou devant ces opinions, comme si ce n’était pas lui qui les avait produites. Et, je le répète, la vanité est un atavisme. »

                           Nietzsche, Par delà le bien et le mal, § 261.

 

   Pour Nietzsche le besoin d’être reconnu n’est pas le besoin essentiellement humain ; seule une mentalité d’esclave peut se l’imaginer et croire que l’histoire humaine s’explique à la lumière de ce supposé « désir de reconnaissance ». L’esclave n’est pas la vérité de l’homme mais sa forme abâtardie. Car rien n’est plus difficile à concevoir pour le maître que ce désir que lui prête l’esclave. Il lui faudrait pour cela exister sur un mode totalement étranger à ce qu’il est et que résume précisément la condition de l’esclave. Celui-ci est un être dépendant. Son centre de gravité n’est donc pas en lui, il est hors de lui dans le regard de ceux dont il dépend : ses supérieurs pour l'homme des statuts sociaux modestes, ceux qui revêtent un prestige à ses yeux, ceux qu’il envie c’est-à-dire au fond qu’il hait à raison de l’admiration secrète qu’il leur voue (Cf. Les analyses de René Girard), ou bien ses inférieurs pour l'homme des statuts sociaux prestigieux, ceux dont il a besoin pour se sentir conforté dans sa position de supériorité. Il s’ensuit que l’esclave ne vaut pour lui que ce qu’il vaut pour le maître. Il « commence par attendre l’opinion qu’on a de lui pour s’y conformer ensuite instinctivement, que cette opinion soit « bonne » ou même mauvaise et injuste ». L’esclave illustre ce que Rousseau appelle la corruption de l’amour de soi en amour propre. Corruption qui est, à ses yeux,  la marque de la plus profonde servitude de l’homme civil car, à la différence du sauvage, l’homme civil vit dans le regard des autres. L’amour propre c’est donc l’amour de soi dans le jugement des autres ou dans l’opinion. C’est le souci de paraître ce que l’on sait ne pas être et que l’on finit par croire que l’on est parce que la mesure de ce que l’on vaut ou ne vaut pas n’est pas en soi mais dans le regard d’autrui. Or « Une des choses qu’un esprit aristocratique a le plus de peine à comprendre, c’est la vanité » affirme Nietzsche. De fait l’homme libre ne fait pas d’autrui la mesure des valeurs. Il les apprécie par lui-même avec la hauteur de vue qu’exige la plus grande probité. 

   Pour bien comprendre ce que dit ici Nietzsche il suffit de se demander si Socrate ou Descartes vont chercher dans l’opinion des autres, ce qu’ils doivent penser d’eux-mêmes ! Souvenons-nous de Socrate à son procès. Il ne fait aucune concession au jugement public. Seul ce qui est fondé en raison fait autorité pour lui. Il n’a pas besoin des autres pour se juger car le seul juge qu’il reconnaît est celui qui pose les valeurs en toute autonomie, et ce juge s’appelle la conscience universelle ou la raison. Socrate est souverain. Il est un maître, non un esclave comme le Descartes du cogito. « Je pense, je suis ». Moi pensant c’est moi, et il n’y a pas d’autre aune pour mesurer ce que je vaux. Méprisable à mes propres yeux si je fais un mauvais usage de mon libre-arbitre, respectable si je suis fidèle à « la ferme et constante résolution d’en bien user ».

 

 NB : J’ai trouvé sous la plume de Mandeville un propos similaire : «  Si les gens d’un vrai bon sens ont moins d’envie que les autres, c’est qu’ils hésitent moins à s’admirer que les sots et les imbéciles ; car sans le montrer aux autres, la solidité de leur pensée les assure de leur vrai mérite ; les gens peu intelligents ne peuvent pas ressentir cette assurance, bien qu’ils la feignent souvent » La fable des abeilles, Remarque N, Vrin, p.112.

NB: Il faut croire que l'atavisme stigmatisé par Nietzsche est puissant car lorsqu'on dit aux élèves que la vertu de générosité au sens cartésien implique l'estime de soi ou que Spinoza fait de l'humilité une passion triste, ils ne sont pas loin d'être scandalisés!

 

 

 

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40 Réponses à “Le désir de reconnaissance est un désir d’esclave. Nietzsche.”

  1. Emill Carley dit :

    Tout d’abords je tiens à vous remercier pour la création de ce site. Ensuite, en espérant ne pas poser une question évidente ou sans réponse, je me demandait si en fait la « conclusion » de ce cours, en l’occurrence le fait que le désir de reconnaissance soit un désir d’esclave (thèse de Nietzsche) , n’est pas déjà avancée par Hegel, qui établit (ici, au début) les différences entre maitre et esclave, et qui – qualifie le maitre en tant qu’assumant le risque de mourir et l’esclave en tant que prenant le risque de mourir à chaque instant ou il recherche la reconnaissance, donc son existence, dans le regard de l’autre. Si j’ai donc bien compris, le désir de reconnaissance est donc exclusivement réservé à l’esclave, contrairement au maitre qui ne vit en dehors, ce qui constitue entre autres la thèse de Nietzsche. A moins que cela ne soit en fait pas démontré par Hegel et seulement avancé par vous pour introduire le sens critique de Nietzsche.

    Peut-être aussi que pour Hegel, ce qui est une toute autre piste et qui me semblerait avoir néanmoins un certain sens, l’esclave est en effet dans un désir de reconnaissance, contrairement au maitre, mais cela lui serait bénéfique. Car, étant toujours dans une démarche de progression – approfondissement – car toujours rabaissé par le regard d’autrui, il finirait par prendre le dessus sur le maitre, resté dans sa singularité et n’ayant pas de motivation extérieure prête à le pousser à accomplir de plus en plus de choses, à la manière exponentielle.

  2. Simone MANON dit :

    Vous ne lisez pas correctement cet article Emill.
    Le désir de reconnaissance est pour Hegel le désir humain fondamental.
    « La conscience de soi ne parvient à la satisfaction que dans une autre conscience de soi » dit-il.
    Cela est vrai pour le maître autant que pour l’esclave. Simplement ce dernier recule devant le prix à payer pour être effectivement reconnu.
    Il s’ensuit que le propos de Nietzsche est hautement subversif.
    Bien à vous.

  3. doug dit :

    ca veut dire quoi prof de philo ? esclave de la raison ? comme Socrate ?

    je ne suis pas sur que votre raisonnement sur Socrate soit tres raisonnable…

  4. Simone MANON dit :

    Vous avez de nombreux articles sur Socrate.
    Lisez-les et vous commencerez à comprendre pourquoi Socrate a été appelé « le père de la philosophie » et pourquoi votre expression « esclave de la raison » est dénuée de sens.
    http://www.philolog.fr/index/
    http://www.philolog.fr/socrate-ou-lexperience-philosophique-patocka/
    http://www.philolog.fr/socrate-ou-la-singularite-de-la-posture-philosophique-merleau-ponty/

  5. Michel dit :

    Autant j’adhère aux démonstrations de Nietzsche, autant j’ai du mal à suivre « l’étrangeté Francaise » :
    Mes arguments :
    Aristote déplore que la nature humaine ne soit que désir et que la plupart des hommes ne vivent que pour le combler (pour lui il s’agit d’une véritable maladie).
    Hobbes nous confirme que le désir est le moteur de l’action « ce n’est pas en vue d’un bien définissable que les hommes agissent, c’est en vue de satisfaire ce qui ne saurait l’être : leurs désirs, désirs sensuels, pouvoir admiration, il est dans la droite ligne de Machiavel.
    Dostoievski le désigne par « l’ivresse administrative » : le plus petit fonctionnaire exercera et abusera du faible pouvoir dont il dispose pour satisfaire son désir de pouvoir (donc obeissance).
    Donc ce n’est pas vraiment un fait nouveau et cela parait largement occidental.
    Montesquieu (avant la chute de l’ancien régime) confirmera : « c’est une expérience eternelle, tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser, il ira jusqu’à ce qu’il trouve des limites »
    La simple observation de nos contemporains nous suffit à constater que ce désir (pouvoir/obeissance) est omniprésent : les « maitres » qui parlent à leurs animaux de compagnie exercent leur pouvoir, ils en attendent obéissance, en l’absence de réponse, ils obtiennent satisfaction facilement …
    Je doute de l’influence de la chute de l’ancien régime de la nationalité et de la démocratie dans cet état de choses.

  6. Simone MANON dit :

    Il me semble que vous comprenez mal l’enjeu de l’analyse de d’Iribane. Il ne s’agit pas pour lui d’établir le caractère passionnel de la nature humaine. Son propos n’est pas anthropologique mais sociologique et vous avez bien raison de souligner que les grands auteurs ne sont pas en reste pour donner la mesure des passions qui traversent les hommes et les dressent les uns contre les autres.
    Mais avec d’Iribarne il s’agit d’autre chose. L’auteur est un sociologue. Son propos est d’étudier la singularité française dans le rapport à la liberté telle qu’elle a été définie dans les Etats de droit. Liberté formelle, dirait Marx, définie comme prérogative attachée au sujet moral, à l’être de raison. L’humanité, la dignité n’est pas liée à un statut social mais à un statut moral. Les différences de réussite économiques, intellectuelles ne remettent donc pas en cause, en droit, l’égalité des hommes. En France, plus que dans d’autres pays, il semble que si. Voilà ce que le sociologue essaye de comprendre en établissant un rapport entre ce fait (fort peu contestable) et des données historiques.
    Peut-être suis-je plus explicite dans cet article: http://www.philolog.fr/reflexions-sur-la-liberte-au-sens-politique/
    Bien à vous.

  7. Michel dit :

    Il faut toujours que les Francais soient exceptionnels, dans un sens ou dans un autre; ainsi en Médecine, nous disposons également d’un « French Paradox » qui a permis à un grand nombre d’auteurs de faire d’innombrables publications, sur la cause, les conséquences, les mécanismes, les complications, dont l’utilité principale reposait avant tout sur la publication elle même; de l’art de se regarder le nombril …
    En admettant les faits, on peut toujours les considérer sur un plan positif : l’envie, la jalousie c’est l’esclave qui se rebiffe, qui veut prendre la place du maitre, en matière sociale une attitude revendicatrice, peut justement contrebalancer un consensus trop rapidement établi, cela permet de faire une moyenne notament dans l’espace européen; mais franchement « la dispute » n’est que de peu d’intérêt.
    Pour revenir aux « grands auteurs » Kant, comme vous le savez, a souligné l’extrème passivité de l’esprit humain.
    Hors, de nos jours, la référence culturelle du plus grand nombre ce sont les médias et avant tout la télévision, dont le fond de commerce (car il s’agit bien d’un commerce) repose sur l’empathie, la compassion (Nietzsche précise : ce sentiment est là pour séduire, méfiance), qui permet d’augmenter l’audience (donc les recettes), une sorte de tyrannie de la majorité s’exprime par là, puis la répétition conduit à la vérité.
    Donc, si vos élèves sont choqués par les propos de Descartes ou de Spinoza sur l’estime de soi ou l’humilité, vous pouvez raisonnablement en conclure qu’ils regardent la télévision (encore une analyse sociologique de haute volée) et conséquement qu’ils en ont perdu tout esprit critique.
    Vous même appartenez à une aristocratie, celle du savoir, des livres (certains), mais il faut bien reconnaitre que celle ci s’amenuise, par ailleurs elle n’est génératrice d’aucun rendement (entendez bénéfices commerciaux), donc ne possède aucun pouvoir, contrairement aux aristocraties « historiques ».
    Désolé d’être aussi négatif, je tache de rester réaliste, de ne pas « quitter le sol de l’expérience ».

  8. Simone MANON dit :

    Je me permets juste de préciser que la réaction des élèves n’a pas grand chose à voir avec le pouvoir médiatique mais l’une et l’autre, à coup sûr, avec l’imprégnation chrétienne de la civilisation à laquelle nous appartenons. Aux antipodes du monde païen exaltant la part divine de la nature humaine, le christianisme nous a en effet enseigné que notre nature est déchue et que l’humilité est la vertu essentielle d’une humanité soucieuse de son salut.

  9. Jérome dit :

    Bonjour,
    J’aimerais discuter un point de votre argumentation qui m a interpellé.
    Vous évoquez, avec raison, le problème français vis à vis de la hiérarchie.
    Je suis d’accord avec l analyse mais non avec l’explication.
    Je ne crois pas que ce malaise soit du à un problème fondamentale avec l’idée de hiérarchie.
    Je me sent faire partie de ce ressentiment collectif que vous nommez « poison de la démocratie », et pour ma part cela est du au problème de légitimé.
    Je suis en effet scandalisé par la médiocrité des classes dirigeantes. Je pense que le « peuple » ressent cela, même inconsciemment, et que c est ce qui cause l’envie et la haine.
    Qu’il y ait une hiérarchie, tout le monde peut l accepter, l’enfant accepte aisément l’autorité de ses parents si ceux ci sont objectivement légitimes au sein de leur position.
    Or, les positions dirigeantes sont aujourd’hui occupés par le peuple, et c est là le vrai souci: l’absence réel d’élites et la permanence d’une hiérarchie.
    J’avancerais l’idée que cela est du pouvoir du peuple spécifique aux démocraties, en effet le peuple ne peut pas, selon moi, reconnaitre l’élite, et est contraint d’élire son semblable. C’est après que le dégout s’installe.
    Cette pauvreté du discours social que vous pointez du doigt est donc du à l’absence d’élites, de repères et de véritables rangs au sein notre société. Je crois que tout un chacun désire une hiérarchie, encore faut il que celle ci soit incarnée.
    J’espère que mon propos n’est pas trop confus et vous en saisirez le fond.
    Bien à vous.

  10. Simone MANON dit :

    Bonjour Jérôme.
    Je comprends bien ce que vous voulez dire, mais votre propos n’est pas exempt de confusion.
    Il me semble qu’il vous faudrait approfondir Tocqueville (et son analyse des effets pervers de la démocratie) ou René Girard (et l’analyse du désir mimétique). La lecture de d’Iribane que je mobilise pour ce thème s’impose aussi.
    Quoi qu’il en soit on ne peut qu’observer que l’argument de l’absence de légitimité est en général l’alibi des contempteurs de toute forme de hiérarchie.
    Par exemple y a-t-il sens à amalgamer dans une généralité « les classes dirigeantes »?
    Qu’est-ce qui vous autorise à parler de leur médiocrité?
    S’agit-il d’autre chose que du slogan coutumier de ceux dont le propos transpire la haine et le ressentiment?
    Par ailleurs votre affirmation: « les positions dirigeantes sont occupées par la peuple » est proprement inintelligible. La suite de votre phrase est une confirmation des effets tocquevilliens de la démocratie.
    Je crois vraiment qu’il vous faut les méditer.
    Il y a sur ce blog plusieurs articles consacrés à cet auteur. (En tapant Tocqueville dans l’index, vous les verrez apparaître)
    Bien à vous.

  11. Jérome dit :

    Bonjour,
    mon propos était en effet très confus, je vais consulter les auteurs que vous me recommandez et travailler mon expression.
    Cependant, je préciserais un point, à savoir ce qui m’autorise à évoquer la médiocrité des élites:
    je suis simplement attentif à la teneur et à la profondeur du dialogue politique actuel ainsi qu’aux idoles culturels mis en lumière dans notre époque.
    Dans de multiples domaines, je peine à trouver des gens compétents qui incarnent leur fonction.
    Je le concède, cette observation n’est pas scientifique, mais c’est la seule dont je dispose.
    Je précise en outre que sans être attirer par les thèses anarchistes, sans ressentir de la haine ou même de l’envie, il est légitime, je crois, d’éprouver du ressentiment dans cette époque, lorsque l’on tient pour essentiel la bonne vie d’une cité à laquelle on appartient.
    Bien à vous.

  12. Simone MANON dit :

    Bonjour Jérôme
    La critique est consubstantielle à l’exercice de l’esprit, vous avez raison mais il ne faut pas parler de ressentiment.
    Le ressentiment est un affect lié à la haine, l’envie et la jalousie. Selon les analyses d’une grande profondeur de Nietzsche, il est le propre des psychés sinistrées que la souffrance rend méchantes, habitées qu’elles sont par l’appétit de vengeance.
    Le ressentiment rend suspect tout ce qu’il touche et tant que la critique s’alimente à une telle source, elle est viciée. Mais je crois que l’usage que vous faîtes de cette notion relève surtout d’une erreur de langage.
    En tout cas que cela soit l’occasion pour vous de lire les célèbres textes de Nietzsche sur ce thème. Cf. La généalogie de la morale. Ecce homo (Pourquoi je suis si sage) par exemple.
    Bien à vous.

  13. Jérome dit :

    C’est entendu, je m’attelle donc à consulter tous ces textes!
    Merci d’avoir pris le temps de répondre.
    Au plaisir.

  14. alain BARRE dit :

    bonjour,
    Les animaux sociaux que nous sommes ont besoin d’une « reconnaissance sociale » soit en tant qu’individus soit en tant qu’appartenant à un groupe (famille, nation, parti, religion,…). La recherche de statut, de notoriété, de renom, de gloire de célébrité (avec la recherche du pouvoir en arrière-plan),…est l’une des nombreuses composantes de la nature humaine.
    Si cette nature est modulaire, comme je le pense, la recherche de statut et de reconnaissance est contrebalancée par un autre module tout aussi puissant : l’altruisme réciproque. Notre liberté, aidée par la culture, trouve un peu d’espace pour s’épanouir entre toutes ces contraintes propres à notre nature, moins que nous le croyons -ce qui peut nous rendre pessimiste quand nous nous en rendons compte- et plus que nous le redoutons !…
    cordialement
    alainB

    PS : je vous ai mis en lien sur mon blog

  15. Simone MANON dit :

    Bonjour
    L’altruisme est-il une tendance aussi naturelle que l’amour de soi (et tout ce qui gravite autour) rien de moins sûr.
    Bien à vous.

  16. Cédric dit :

    Question : Un être humain peut-il vivre sans désir de reconnaissance ?

    Réponse : Non. Sans ce mécanisme, il meurt.

    Autant qu’il ne peut pas vivre sans illusions !

    Au reste, tout désir est une illusion.

    La sensation d’exister est elle-même une illusion.

    Le simple fait que vous teniez ce site, chère Simone Manon, et le simple fait que j’y dépose quelques mots, c’est le désir de reconnaissance en action !

    L’Autre ne vit d’ailleurs qu’en Soi ! L’autre est une création.

    L’autre, c’est quelque neurones qui s’agitent en soi.

    Vous n’existez que parce que ma conscience vous crée.

    La vie ? Une illusion entre deux riens.

  17. Simone MANON dit :

    Désolée Cédric, je ne peux souscrire ni au nihilisme, ni encore moins à son dogmatisme.
    Cordialement.

  18. Bonjour
    Merci pour cet excellent article. J’essaie d’approfondir la question en étudiant la motivation de l’entrepreneur. Souvent la motivation provient d’un désir de reconnaissance. Or l’entrepreneur est tout sauf un esclave, d’où contradiction? Je ne manquerai pas de citer votre article dans un prochain article de mon blog.
    Merci!

  19. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Il ne suffit pas d’avoir un statut social prestigieux pour ne pas être un esclave.
    Voyez que pour Nietzsche, pour Rousseau aussi avec la thématique de l’amour propre, la servitude est une caractéristique morale. Elle est le propre de celui qui, riche ou pauvre, puissant ou faible, a son centre de gravité hors de lui, dans le jugement de ceux dont il dépend pour s’assurer de sa propre valeur. Il n’y a donc pas de contradiction.
    Bien à vous.

  20. […] de Nietzsche, on lira avec profit l’analyse passionnante de Simone Manon sur son blog: « Le désir de reconnaissance est un désir d’esclave. » Share this:TwitterStumbleUponFacebookRedditDiggJ'aimeJ'aimeSoyez le premier à aimer ce […]

  21. Lucie dit :

    Bonjour !
    Votre propos concernant l’analyse de Philippe d’Iribarne n’est-il pas excessif (voire un soupçon tendancieux) ? N’y a-t-il pas une composante supplémentaire en France, à savoir le statut reconnu des professions intellectuelles, l’importance encore donnée à la culture comme marque de supériorité ? Plutôt que de supériorité purement hiérarchique, de rang social élevé comme quoi ?…attestation de liberté, ne faudrait-il pas simplement parler de prestige ? hégémonie du prestige sous toutes ses formes… Mais peut-on vraiment reprocher la recherche d’une assise qui dépasse un cadre strictement contractuel, et ce pour s’exprimer avec plus d’assurance sur la scène sociale ? C’est peut-être lâche et vaniteux, mais pas foncièrement inutile. Je déforme certainement l’analyse initiale, très intéressante en tout cas. Merci d’inviter des auteurs contemporains à la fête. Ce blog rend bien service, et témoigne d’une vraie conscience professionnelle, chapeau bas !

  22. Simone MANON dit :

    Bonjour Lucie
    Merci pour l’appréciation que vous faîtes de mon blog.
    Quant à votre remarque, il me semble que ce qui est à expliquer, c’est précisément ce prestige persistant des fonctions intellectuelles dans un monde où les valeurs fondant la supériorité de l’idéal contemplatif ont cessé d’être vivantes. La distinction grecque du libéral et de l’utilitaire, la reconnaissance de l’inégalité naturelle des homme répugnent au monde dans lequel nous vivons, monde démocratique travaillé par la passion égalitariste.
    Alors qu’est-ce qui fait le prestige de l’intellect si ce ne sont plus les valeurs antiques? Qu’est-ce donc si ce n’est ce que d’Iribane analyse, à savoir, la distinction sociale, le privilège de l’ancienne noblesse, la supériorité d’un rang, liés jusque dans le déni à la revendication de la liberté et de l’égalité?
    Que cela fasse le jeu des amours-propres et des esclaves au sens rousseauiste ou nietzschéen, n’en doutons pas. Ce n’en est pas moins pathétique pour autant. Ou plutôt, c’est cette fonction utilitaire dans l’économie de certaines vies qui en fait le ridicule.
    La réflexion philosophique devrait libérer de ce pathos mais il s’agit plus d’un rêve que d’une réalité.
    Bien à vous.

  23. Arnaud dit :

    Bonjour,

    J’apprécie la grande qualité synthétique et la clarté de votre article.
    Par-contre, je ne lis nulle part une notion que je crois fondamentale dans la question que vous soulevez: l’éthique.
    Toutes les expressions utilisées par les auteurs ou par vous-même ne reviennent-elles pas à cette notion ?
    Nous aurions ainsi une dialectique intéressante à explorer : une société d’esclaves gouvernée par la vanité, une société de maîtres gouvernée par l’éthique (jusqu’à ce chacun devienne maître de lui-même).

    Par ailleurs, la citation plus particulière des travaux d’Irbane sur la nature sociologique de la relation « maître/esclave » dans différents contextes culturels me paraît peut-être insuffisante :
    – il y a dans les sociétés de culture protestante une éthique du « succès » très différente des sociétés catholiques : réussir sur terre est une reconnaissance de dieu pour la première, ce qui est presque le contraire dans les sociétés catholiques où dieu procède d’une hiérarchie.
    – il y a une culture de l’égalité tout aussi différenciée : aux Etats-Unis, elle procède du droit. En France, elle procède de l’Etat.
    Ainsi, l’acceptation de la domination n’emprunte-t’il pas les mêmes chemins dans ces deux pays:
    Quand l’Etat français ne semble plus capable d’offrir un certain nombre de garanties matérielles à ses citoyens, son autorité est remise en cause.
    Quand le droit étatsunien est menacé par des forces contraires, même légales (les trusts par exemple), ces-dernières sont remises au pas. Ainsi, comme l’a montré récemment T. Piketty, les Etats-Unis peuvent prendre des décisions bien plus radicales que tout autre pays occidental pour la sauvegarde de leur constitution.
    Au contraire, la France est prête à tous les sabordages constitutionnels pour continuer l’Etat, quel qu’il soit.

    Bien à vous

  24. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Merci pour l’appréciation que vous faîtes de cet article.
    Vous faîtes un usage étonnant de la notion d’éthique. Le terme est souvent synonyme de morale (ce qui a rapport aux mœurs) et lorsqu’on les distingue, on oppose la pluralité des éthiques à la morale dans sa prétention à l’universalité et à l’absolutisation de ce qu’elle définit comme le bien et le mal.
    D’ordinaire les gens parlent de La morale comme si l’exigence morale n’autorisait pas le relativisme et la particularité. Ce que dément l’observation. Il y des morales variables dans le temps et dans l’espace, relatives aux collectivités qui s’en réclament.
    En revanche, on parle communément de l’éthique spinoziste, de l’éthique nietzschéenne, de l’éthique démocratique, de l’éthique monarchique, de l’éthique musulmane, de l’éthique chrétienne, etc.
    Je ne vois donc pas ce qui vous autorise à considérer que les « maîtres » auraient une éthique alors que les « esclaves » en seraient privés.
    Bien à vous.

  25. Cyril H. dit :

    Bonjour,

    J’ai un peu de mal avec l’analyse de Philippe d’Iribarne qui semble avoir une vision très réductrice des sociétés. L’anglais bourgeois, l’allemand au pas, le français révolutionnaire… Allons, la thématique de la liberté mėrite mieux que ces clichés rances.

    Merci pour cet article vraiment intéressant.

    A bientôt.

  26. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Il n’est jamais honnête intellectuellement de caricaturer les analyses d’un auteur pour pouvoir les critiquer. Le travail de d’Iribane mérite mieux que ce jugement à l’emporte-pièce.
    Bien à vous.

  27. Gay dit :

    Bonjour,
    Avant Hegel, Rousseau avait raison de partir de l’amour de soi qui est le désir de vivre et de satisfaire ses besoins. Et il avait raison aussi de montrer que cet amour de soi se transforme dans la société en amour propre qui est l’amour de soi obtenu à travers le regard des autres. (rien d’autre que le désir de la reconnaissance).
    Je reprendrai le raisonnement sous cette forme : pour pouvoir vivre, il faut que je m’aime ; mais pour que je puisse m’aimer, il faut que je me trouve « bon », « beau », valable et cela à son tour n’est possible que si les autres m’ont aimé et m’aiment encore (voir Spitz). C’est à cette condition que ma vie organique prend de la valeur et mérite les efforts pour la conserver !
    Il n’est pas question ici de désir d’esclave, mais simplement du fait que l’homme est le plus social de tous les vivants, ce que Nietzsche ne voit pas, contrairement à Aristote.
    D’autre part, tout ce mécanisme reste largement inconscient car il se met en place dès la naissance. C’est la façon dont je suis accueilli par ma mère et mon père (« reconnu ») qui forge mon identité.
    Qu’en pensez-vous?

  28. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Je pense surtout qu’une perspective exclusivement psychologisante sur l’homme manque la signification que Nietzsche développe ou la critique très sévère que Rousseau fait de l’amour propre.
    L’homme n’est pas, sa vie durant, un enfant en voie de développement. La maturité exige de s’affranchir des dépendances enfantines et de conquérir l’autonomie.
    Oui, nous sommes un être social mais notre destinée n’est pas de justifier l’aliénation ou de consentir complaisamment à notre servitude.
    Bien à vous.

  29. dionysiac dit :

    On pourrait objecter à Nietzsche, en se référant à la dialectique hégélienne du Maitre et de l’esclave, que le Maître (appelé par Nietzsche « aristocrate ») n’est pas seul au monde, et qu’il vit face à l’esclave, dont il cherche, d’une certaine manière la reconnaissance en tant que Maître ! Le Maître, c’est en effet celui qui a su dépasser sa crainte de la mort pour s’imposer à l’esclave, lequel a préféré la vie dans la servitude plutôt que l’indépendance et le le risque de la mort. Le Maître, c’est ensuite celui qui met l’esclave à son service : en échange de la vie sauve, il est condamné à servir le maître par son travail (ce qui rejoint la figure de l’aristocrate maître des armes, dans un société aristocratique où le manant travail contre la protection de la noblesse). Certes, l' »aristocrate » peut être vue une figure morale ou philosophique, mais qui tire tout de même de la réalité historique et sociale ancienne sa racine et sa justification (voir la lecture que fait Nietzsche, dans la Généalogie de la morale, de la Loi de Manou, de la division sociale de la société indienne en castes, et de l’opposition entre Tchandala et Brahmanes). Et c’est ainsi que Nietzsche blâme dans la Révolution française la défaite de l’esprit de la noblesse au profit de la « plèbe rousseauiste ». Tout ça pour dire quoi ? Que la dialectique hégélienne formulée dans la Phénoménologie de l’esprit nous suggère que le Maître ne peut sans doute pas se considérer comme tel s’il n’est pas reconnu ainsi par l’esclave (ou par celui qu’il a mis à son service). Le face à face constant, dans une société hiérarchisée, entre les Maîtres et les esclaves (qu’il s’agisse des castes indiennes ou de la société des 3 ordres dans l’Ancien Régime en France, et des sociétés indo-européennes anciennes hiérarchisées selon un principe tripartie, comme le montre G. Dumézil) semble constitutif de la conscience que les Maîtres peuvent avoir d’eux-mêmes, de sorte que considérer que les Maîtres n’auraient pas besoin des esclaves pour se considérer eux-mêmes comme des Maîtres semble pour le moins contestable. D’ailleurs Hegel montre comment le rapport de domination se retourne, et comment les Maîtres voient dans les esclaves qui savent maîtriser l’objet extérieur par leur travail, une forme de maîtrise qui leur échappe, et les rend eux-mêmes dépendants et soumis aux serviteurs.
    Pour le reste, l’analyse nietzschéenne reste très intéressante au demeurant, parce qu’elle permet de trouver des contre-arguments aux théories de la reconnaissance, très en vogue dans la philosophie politique moderne, ainsi qu’on peut le voir chez des philosophes tels que Ch. Taylor, A. Honneth (qui tire de Hegel sa propre philosophie de la reconnaissance, qu’il applique aux rapports de subordination dans le travail et à la question du « mépris social »), ou encore P. Riceur (Parcours de la reconnaissance). Si l’argumentation nietzschéenne nous laisse entrevoir que la reconnaissance n’est pas forcément nécessaire pour l’être humain, dès lorsqu’il aurait suffisamment conscience de sa valeur propre, pour autant, l’extension et la profondeur que ce concept de reconnaissance a pris dans la philosophie moderne, tend à nous montrer qu’il est peut-être plus important qu’il n’y paraît, et qu’il n’est donc pas forcément réservé à l’esclave (à moins que nous devions tous être considérés, dans notre société démocratique moderne, comme des esclaves, car il n’y aurait plus aucun aristocrate digne de ce nom !), mais qu’il décrit une forme de constitution de ce que nous sommes (de notre individualité propre donc) par le biais de l’intersubjectivité, laquelle se manifeste dès l’enfance (voir les références que Honneth fait au psychanalyste Winnicoth) par la relation d’amour, pour passer ensuite, à l’âge adulte, vers la reconnaissance juridique, et s’épanouir enfin dans l’estime sociale plus large de l’individu s’épanouissant dans des relations de travail, d’associations ârticulières diverses, etc…

  30. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Vos propos s’exposent à deux objections:
    – Pour la première, vous la formulez vous-même: il ne faut pas confondre une catégorie morale avec une catégorie sociale ou politique. Les notions de maître et d’esclave chez Nietzsche ne renvoient pas à des statuts sociaux.
    – Pour la seconde, si le maître a besoin de la reconnaissance de l’esclave pour s’estimer lui-même, cela signifie qu’il n’est pas un maître mais lui aussi un esclave. Cette idée est précisée à la fin de mon article.
    Voyez les analyses que Tocqueville fait de l’homme démocratique et de la liberté démocratique, celles de René Girard ou bien celle de Philippe d’Iribarne sur le citoyen français pour ne nourrir aucune illusion sur son profil moral.
    http://www.philolog.fr/reflexions-sur-la-liberte-au-sens-politique/
    Bien à vous.

  31. dionysiac dit :

    Il me semble malgré tout que chez Nietzsche, c’est bien de l’aristocratie réelle, et de son système de valeur qu’il s’agit d’abord ! Les multiples références faites, dans le chapitre de Par-delà consacré à la question de savoir ce qui est aristocratique le montre. Ainsi au tout début du paragraphe 257 : « Jusqu’ici toute élévation du type humain a été l’oeuvre d’une société aristocratique, et il en sera toujours ainsi; autrement dit a été l’oeuvre d’une société hiérarchique qui croit à une longue échelle hiérarchique et à la différence de la valeur de l’homme à l’homme et qui a besoin d’une forme quelconque d’esclavage ». Il est clair qu’il est question ci de société, d’abord et avant tout, et les références à la noblesse française du 18e siècle, submergée par le ressentiment plébéien ayant renversé l’hégémonie aristocratique, le prouve : « Ainsi quand une aristocratie, comme celle de la France au début de la Révolution, rejette ses privilèges dans un geste de dégoût sublime et tombe victime des visées extravagantes de son sens moral, on doit parler de corruption » (paragraphe 258). Il ne s’agit donc pas ici seulement d’une métaphore ou d’une figure de style (ou d’un « personnage conceptuel » pour parler comme Deleuze), mais bien d’une réalité historique et sociale, qui inspire par ailleurs une analyse morale sur les valeurs qui caractérisent cette classe aristocratique.
    Cela n’empêche pas que la figure historique et sociale puisse donner lieu ensuite à une théorisation morale ou philosophique pouvant être exportée à d’autres domaines. On parlera alors d’esprit aristocratique, mais dont la réalité aura d’abord été observée dans une classe d’individus concrets. Ainsi paragraphe 265 : « Au risque de choquer, je poserai que l’égoïsme fait partie intégrante de l’âme aristocratique, j’entends par là cette croyance irréductible qui nous persuade qu’un être  »comme le nôtre » a naturellement besoin que d’autres être lui soient soumis et se sacrifient à lui ». Ce qu’on peut mettre en parallèle avec le chapitre consacré aux savants (« Nous, les savants »), dans lequel Nietzsche oppose les philosophes, créateurs de valeurs et appelés à commander aux autres chercheurs et classes intellectuelles, avec les tâcherions de l’intellect que sont les chercheurs épris d’objectivité, qui cherchent à accumuler des données factuelles objectives, pour se dispenser de juger sur les faits. Paragraphe 204 : « Je me hasarderai à protester contre un bouleversement qui tend à s’établir dans le monde intellectuel, bouleversement qui modifie insensiblement la place respective de la philosophie et de la science (…) La déclaration d’indépendance de l’homme de science, son affranchissement de la philosophie, est une conséquence indirecte de la pensée démocratique et de ses prétentions; aujourd’hui le savant étale partout sa suffisance il se glorifie lui-même, on voit fleurir la bonne opinion qu’il a de lui-même, spectacle qui ne laisse pas de manquer de dégoût. » C’est ici au nom de l’esprit aristocratique, que Nietzsche prétend incarner en tant que philosophe, qu’il condamne cette inversion « démocratique » (à l’image du retournement de valeur historique qui a vu l’aristocratie française supplantée par la plèbe du Tiers-Etat, voir supra) de la hiérarchie qu’il estime légitime entre le philosophe et le savant.
    Voilà ce que je pouvais répondre sur le premier point de votre réponse.

  32. dionysiac dit :

    Concernant la dialectique du Maître et de l’esclave (qui était mon propos premier), Hegel insiste sur le caractère ambigu de la dialectique de la reconnaissance : c’est précisément parce qu’il a besoin d’une forme de reconnaissance de la part de l’esclave, qu’il devient dépendant vis-à-vis de lui. Ainsi que l’écrit en note de sa traduction Jean Hyppolite dans l’édition Aubier de la Phéno (note 25 p. 163) : « C’est cette inégalité de la reconnaissance qui va maintenant se manifester; le maître deviendra l’esclave de l’esclave, et l’esclave le maître du maître. Tout le développement qui suit insiste sur la culture (Bildung), en un sens très réaliste, de la conscience de soi de l’esclave. Cette dure formation de l’homme par la peur, le service et le travail, est un moment essentiel de la formation de toute conscience de soi ». Ou pour le dire en terme hégéliens : « La conscience inessentielle est ainsi, pour le maître, l’objet qui constitue la vérité de sa certitude de soi-même. Il est pourtant clair que cet objet ne correspond pas à son concept; mais il est clair que là où le maître s’est réalisé complètement, il trouve tout autre chose qu’un conscience indépendante; ce qui est pour lui, ce n’est pas une conscience indépendante, mais plutôt un conscience dépendante. Il n’est donc pas certain de l’être-pour-soi, comme vérité, mais sa vérité est au contraire la conscience inessentielle et l’opération inessentielle de cette conscience ».

  33. Simone MANON dit :

    Bonjour
    A mon humble avis, votre analyse reste en deçà d’une signification n’ayant un sens proprement nietzschéen que dans une perspective spirituelle et morale (même si chez notre auteur le substrat de cette supériorité est d’ordre physiologique)
    Il est question d’esprit aristocratique, autrement dit d’une réalité humaine transhistorique, non d’une réalité historique et sociale, même si celle-ci plus qu’une autre a pu lui donner une assise.
    Car qu’un profil moral soit plus en correspondance avec une organisation sociale qu’une autre, voire qu’il trouve en elle un terreau favorable à son éclosion, personne ne le conteste. Mais enfin, la plupart des aristocrates historiques sont tout sauf des aristocrates de l’esprit et il n’est nul besoin à un Socrate ou à un Descartes d’appartenir à telle ou telle société pour avoir leur centre de gravité en eux et échapper à la vanité.
    Mais cette signification peut-elle encore être comprise dans une époque dont la pensée dominante est gangrenée par le psychologisme et le sociologisme?
    Bien à vous.

  34. Melanie dit :

    Bonjour,
    J’aurais une question à formuler. Si on considère que le seul juge apte à poser les valeurs est la raison et que j’use correctement de mon libre arbitre et de mes capacités de jugement, ne peut-on pas considérer, même dans le cas d’une personne consciente de la solidité de ses capacités de raisonnement, qu’on puisse s’appuyer sur le jugement d’un autre dans la mesure où on aurait éprouvé et constaté la grande capacité à user de la raison ? N’est-il pas légitime d’accorder une valeur au jugement d’une personne intelligente et faisant un bon usage de la raison, et d’utiliser ce jugement pour réévaluer notre estime de nous même et pour avoir une connaissance plus grande de l’étendue de notre capacité à faire usage de la raison ?

  35. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Il ne faut pas confondre le plan intellectuel et le plan moral.
    L’exigence, pour un être de raison, de faire de l’accord d’autres êtres de raison, le signe de la validité universelle d’un jugement est une chose, la tendance à avoir son centre de gravité, hors de soi, dans le jugement des autres en est une autre.
    Quel que soit le thème de la réflexion, on ne peut pas avoir raison tout seul. Voilà pourquoi le deuxième principe de l’éthique kantienne de la pensée nous invite à « penser en nous mettant à la place de tout autre », pourquoi aussi la méthode de la recherche socratique de la vérité est la dialectique.
    « Le seul caractère général de l’aliénation est la perte du sensus communis et l’apparition d’une singularité logique (sensus privatus) ; par exemple un homme voit en plein jour sur sa table une lumière qui brûle, alors qu’un autre à coté de lui ne la voit pas ; ou il entend une voix qu’aucun autre ne perçoit. Pour l’exactitude de nos jugements en général et par conséquent pour l’état de santé de notre entendement, c’est une pierre de touche subjectivement nécessaire que d’appuyer notre entendement sur celui d’autrui sans nous isoler avec le nôtre, et de ne pas faire servir nos représentations privées à un jugement en quelque sorte public » (Anthropologie du point de vue pragmatique).

    Le désir de reconnaissance ne se déploie pas comme préoccupation de nature intellectuelle. Ce n’est pas de la validité théorique de leur jugement que les êtres en mal de reconnaissance se préoccupent! Leur problème concerne leur existence sociale, leur dignité, celle-ci étant pour eux si peu attachée à leur capacité d’autonomie rationnelle que leur rapport à eux-mêmes est médiatisé par le jugement des autres. « Des autres », remarquez bien qui sont massivement tout sauf des personnes soucieuses de soumettre leur jugement aux exigences supérieures de l’esprit.Idem pour l’opinion ou le jugement public. L’expression renvoie à tout sauf à un jugement rationnellement fondé. D’où l’aliénation morale dénoncée par Rousseau ou par Nietzsche.

    Voyez le passage dans le texte de Nietzsche où il note que l’âme aristocratique peut se réjouir du jugement d’autrui la concernant sans que cela soit de la vanité. Il y a dans cette brève remarque l’indice de tout ce qui sépare le rapport d’un homme libre intérieurement aux autres (autonomie morale) et le rapport aliéné (hétéronomie morale).
    Bien à vous.

  36. ornel franckie tchakountio dit :

    bonjour madame,
    je suis tres heureux de vous rejoindre vous et la communauté des lecteurs.je suis tres passionnée par la philosophie et vos textes ne m’éclaireront que davantage

  37. […] » Le désir de reconnaissance est un désir d’esclave. Nietzsche. Quel est le désir humain fondamental ? Etre heureux sans doute mais comment l’être ? Cette aspiration ne met pas seulement en jeu le rapport de l’homme à la nature, elle met surtout en jeu le rapport de l’homme avec l’homme. Or chacun, dit Hegel, veut être reconnu par les autres. Le désir humain fondamental est désir de reconnaissance. Si exister pour une conscience de soi, ce n’est pas seulement être là à la manière des choses mais exister comme un pour soi, une négativité, il s’ensuit qu’une conscience ne peut se sentir exister que reconnue par une autre conscience de soi. « Les hommes n’ont pas, comme les animaux, le seul désir de persévérer dans leur être, d’être là à la façon des choses, écrit Kojève (brillant commentateur de Hegel), ils ont le désir impérieux de se faire reconnaître comme conscience de soi ». […]

  38. Alexandre dit :

    Il me semble que la question de la vanité et du désir de reconnaissance ont été posé par les Cyniques avant Nietzsche et dans des termes qui évitent justement la confusion avec les valeurs de l’aristocratie du XVIIIe.
    «Pour vivre heureux, dispose d’une raison droite ou d’une corde pour te pendre. Construis ta vie comme une œuvre d’art, forte, unique et parfaite. Érige en toi ta propre loi, à la fois inébranlable et vivante.»

    «Les bêtes sauvages et libres sont plus heureuses que les hommes. L »homme qui n’est pourtant qu’une bête trahit sa nature profonde en se conformant aux opinions de la foule.»

    «Homme, tu es le seul dieu assez puissant pour te rendre heureux. Sois à toi-même ton propre maître et ton esclave. Entraîne-toi à tout surmonter, c’est de la boue et de la souffrance que naissent les âmes fortes.»

    Ces citations attribuées à Diogène reflètent une pensée qui s’affranchie résolument du désir de reconnaissance sans pour autant basculer dans l’admiration béat du système aristocratique (On pense au fameux « ôtes toi de mon soleil » de Diogène à Alexandre le Grand.) Grand admirateur et lecteur de Nietzsche, j’ai tendance à penser que la pensée des Cyniques répond mieux à cette question.

  39. Simone MANON dit :

    Bonjour
    L’aristocratie de l’esprit transcende les époques historiques et les structures sociales mais certaines organisations collectives lui sont moins opposées que d’autres. Il n’y a pas, chez Nietzsche, d’admiration béate de quoi que ce soit, système aristocratique compris.
    La référence cynique est ici bienvenue.
    Bien à vous.

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