Flux pour
Articles
Commentaires

Serge Poliakoff. Composition verte, rouge et bleue. 1965.1969. Galerie Ludorf.

 

« Comment l'œuvre révèle-t-elle l'artiste ? Nous avons proposé d'appeler expression ce sens de l'objet esthétique que la perception recueille lorsqu'elle s'approfondit en sentiment. Cette expression est ce que la linguistique appelle connotation.

 

 Les traits propres de ce sens sont les suivants : il est immédiatement lu sur l'objet, il ne vient pas s'ajouter à la perception. Sujet et objet sont alors si profondément engagés dans cette expérience qu'elle est leur acte commun, mais l'analyse doit pourtant les discerner.  Du côté de l'objet, la prégnance du sens signifie sa totale immanence au sensible. Nulle distance entre le signifiant, nul arbitraire du signe. Le signe est l'objet total, qui porte le sens dans la gloire de son apparaître comme le visage porte l'âme. La chair devient verbe. Du côté du sujet, l'immédiateté du sens signifie que le sujet l'accueille sans réserve comme un don ; il répond à la totalité de l'objet par la totalité de sa présence : « de toute son âme » y compris ce que la culture lui a apporté. Cette saisie immédiate de l'expression peut et doit en effet être médiatisée par la culture, et la compréhension de la parole passe par quelque chose comme une langue. On comprend par là que l'expérience esthétique puisse être manquée bien des fois, et peut-être ne s'accomplisse jamais profondément, tant que nous ne sommes pas capables d'une disponibilité totale. Il reste qu'en droit le sens spécifique de l'objet ne peut être saisi que dans l'état de grâce de la perception.  C'est pourquoi ce sens n'est pas explicitable, en dépit de tout leur intérêt, inadéquats sont toujours les commentaires qui viennent après coup, pour lesquels l'entendement recourt au langage verbal. Ce métalangage ne peut ni formaliser, ni traduire le langage esthétique ; ce que dit un poème, nulle prose ne peut le traduire, ni lui trouver de « correspondances » comme celles qui peuvent s'établir par la magie de l'art entre le langage, le langage musical ou le langage chorégraphique....L'expression est irréductible parce qu'elle n'est pas discursive : chaque objet constitue un signe totalement motivé dont, la signification ne procède pas de l'articulation d'éléments différentiels puisque ces éléments se résorbent dans la totalité. Son langage est, un langage où il n'y a pas de différences et il ne se laisse pas différencier lui-même, il est unique et sa singularité le rend incomparable » Mikel Dufrenne. Esthétique et philosophie.  " L'art est-il langage ?"

 

    L'art n'est pas de l'ordre du dire, il est de l'ordre de la monstration. Un discours peut essayer d'expliciter son propre sens (ce que font les sciences, la philosophie, les religions) mais il est  nécessairement mis en échec par ce qui est étranger au discursif.   Et pourtant il y a toute une logorrhée autour de l'art, comme s'il fallait réduire « l'inquiétante étrangeté » de l'objet d'art et s'en assurer la maîtrise par le discours. Cette observation conduit Sarah Kofman à parler « de la mélancolie de l'art ».

   Etre mélancolique consiste à être en deuil. Ici elle dit que « l'art est en deuil de philosophie ». « Il semble bien que le discours philosophique sur l'art (...) ait comme fin de nous faire oublier l'art, de l'occulter, de s'en assurer la relève maîtrisante au profit de la raison et de la vérité. Et pourquoi une telle occultation si ce n'est parce que l'art inquiète étrangement l'esprit, le dérange tel un revenant, un fantôme qui ne se laisserait pas enchaîner dans la demeure familiale, trop familiale de l'Esprit ? Pourquoi si ce n'est parce qu'avec l'art il y va d'un reste non relevable ? » Sarah Kofman. La mélancolie de l'art. Article dans « Philosopher » (Fayard)

 

NB : Vous avez à votre programme le thème : La matière et l'esprit.

 

   Il est clair que l'expérience esthétique est fondamentale pour penser la relation de la matière et de l'esprit. Il faut comprendre cette idée que nos présupposés dualistes rendent si difficile à concevoir : C'est dans la matière que l'esprit accède à l'effectivité et à l'objectivité. Une idée sans formulation (sans extériorisation dans des mots) un projet politique, historique, sans accomplissement dans une œuvre n'a pas d'existence. Le spirituel ne prend conscience de lui-même et n'accède à l'existence effective que dans l'épreuve de son objectivation. En deçà il est un vague élan, une abstraction qui ne se possède pas.

    Hegel écrit dans la Phénoménologie de l'esprit que « la force de l'esprit n'est pas plus grande que sa manifestation extérieure, sa profondeur ne va pas au-delà du point où il accepte le risque de se répandre et de se perdre dans son déploiement ».

    Concernant toutes les expériences possibles de réalisation de l'esprit, l'objet d'art incarne un point de perfection. Car en lui, l'idée informe dans sa pure abstraction, prend corps et devient objet de sensation dans l'expérience irréductiblement sensible et spirituelle de la beauté. Or seule une réalité matérielle peut être belle, susciter des sensations et du plaisir esthétique. En ce sens, l'art serait impossible sans la matière et l'esprit ne pourrait pas se manifester, apparaître.

L'œuvre d'art réconcilie le sensible et l'intelligible, la matière et l'esprit, le corps et la matière. Sa magie tient à sa manière de dépasser les oppositions traditionnelles.

 

 

 Cf. ce texte de Balzac sur la poésie de la forme artistique.

 

   « Comment faire comprendre à une masse ignorante qu'il y a une poésie indépendante d'une idée, et qui ne gît que dans les mots, dans une musique verbale, dans une succession de consonnes et de voyelles ; puis qu'il y a aussi une poésie d'idées, qui peut se passer de ce qui constitue la poésie des mots. Ainsi : « Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur » ou bien « Par tout ce qu'il y a de plus sacré, messieurs les jurés, je suis innocent », sont deux phrases exactement semblables quant à l'idée. L'une est de la poésie ; elle est mélodieuse, elle a du nombre, elle séduit, elle charme. Il y a dans ces mots une sublimité que le travail y a imprimée. L'autre semble vulgaire. Maintenant, faîtes prononcer par un anglais : « Lei jour n'aie pas plous pour kè lei faound de mon quer ! » Il n'existe plus rien.

Vienne Talma donnant à cette phrase : « Par ce qu'il y a de plus sacré au monde, messieurs les jurés, je suis innocent ! »...un rythme particulier ; qu'il garde toutes les richesses de la voix humaine pour les derniers mots ; que ces mots soient accompagnés d'un geste ; qu'en jetant l'invocation qui commence la phrase, il regarde le ciel, vers lequel il aura levé la main ; et que ces mots : « Messieurs les jurés ! » aillent réveiller dans le cœur, par un ton pénétrant, les liens qui unissent les hommes à la vie, il y aura une immense poésie dans cette phrase. Enfin, il peut y avoir tel drame dont cette phrase soit le nœud. Elle peut devenir poétique par justà-position.

Il en est de la peinture comme de la poésie, comme de tous les arts, elle se constitue de plusieurs qualités : la couleur, la composition, l'expression. Un artiste est déjà grand quand il porte à la perfection l'un de ces principes du beau, et il n'a été donné à aucun de les réunir tous au même degré.

Un peintre d'Italie concevra de vous peindre la Vierge sur terre, comme si elle était au ciel. Le fond du tableau sera tout azur. Sa figure, puissamment illuminée, aura une idéalité due à ces accessoires. Ce sera le repos parfait du bonheur, l'âme paisible, une douceur ravissante. Vous vous égarerez dans le dédale de vos pensées, sans but. C'est un voyage sans fin délicieux et vague.

Rubens vous la fera voir magnifiquement vêtue ; tout est coloré, vivant ; vous avez touché cette chair, vous admirez la puissance et la richesse, c'est la reine du monde. Vous pensez au pouvoir, vous voudriez cette femme.

Rembrandt plongera la mère du Sauveur dans une cabane. L'ombre et la lumière y seront si puissamment vraies, il y aura une telle réalité dans ces traits, dans ces actes de la vie commune, que, séduit, vous resterez devant ce tableau, songeant à votre mère et au soir où vous la surprîtes dans l'ombre et le silence.

Mignard fait une Vierge. Elle est si jolie, si spirituelle, que vous souriez en vous souvenant d'une maîtresse que vous eûtes dans votre jeunesse.

Comment un artiste peut-il espérer que ces nuances fines et délicates seront saisies ? Est-ce aux gens occupées de fortune, de commerce, de gouvernement, qu'on pourra persuader que tant d'œuvres dissemblables ont atteint séparément le but de l'art ? ».

Balzac. Des Artistes. 1830

  Talma : Comédien français prestigieux. 1763.1826.

Partager :

Pin It! Share on Google+ Share on LinkedIn

3 Réponses à “L’art est de l’ordre de la monstration, non du dire.”

  1. Delage dit :

    Chère madame,

    Je crains qu’une petite erreur ne se soit glissée dans votre leçon. En effet il me semble que l’auteur de Esthétique et philosophie est Mikel Dufrenne et non Miguel Dufrenne.

    Meilleures salutations.

  2. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Je vais m’empresser de corriger. Merci d’épingler mes erreurs.
    Bien à vous.

Laisser un commentaire