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L’Ange de l’Histoire. Walter Benjamin.

 

 

   « Il existe un tableau de Klee qui s’intitule «Angelus Novus». Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

             Walter Benjamin. Sur le concept d’histoire, IX , 1940. Gallimard, Folio/Essais, 2000,  p. 434.

    

 

   La boucherie de 1914/18, Auschwitz, la Kolyma, Hiroshima ne sont pas pour rien dans l’épuisement de la croyance au Progrès. Que la civilisation européenne ait pu accoucher de telles barbaries, voilà qui était proprement inimaginable pour les consciences formées à l’école des Lumières. D’où la tentation de concevoir de tels événements comme des « états d’exception ».  Or si l’on en croit Walter Benjamin, c’est là une faute majeure. Parce qu’enfin y a-t-il rien de plus infidèle aux leçons de l’histoire que cet optimisme du Progrès, cette confiance dans le développement technique et économique ou dans les forces politiques se proclamant progressistes !

 

   Telle est la thèse que Walter Benjamin soutient dans son texte : Le concept d’histoire, écrit en 1940, au cœur de la tourmente dont il allait être une victime. En rupture avec les idéologies du progrès, ce penseur nourri à la triple source du romantisme allemand, du messianisme juif et du marxisme, « se donne pour tâche de brosser l’histoire à rebrousse-poil » et de la penser comme « catastrophe ». C’est la seule manière d’être fidèle à l’expérience passée et surtout de ne pas trahir la mémoire des vaincus, de tous les damnés de la terre écrasés par le char des vainqueurs, celui qu’on appelle civilisation et progrès. « La tradition des opprimés nous enseigne que « l’état d’exception » est la règle » (p. 433). « Tous ceux qui à ce jour ont obtenu la victoire, participent à ce cortège triomphal où les maîtres d’aujourd’hui marchent sur les corps de ceux qui aujourd’hui gisent à terre. Le butin, selon l’usage de toujours, est porté dans le cortège. C’est ce qu’on appelle les biens culturels. Ceux-ci trouveront dans l’historien matérialiste un spectateur réservé. Car tout ce qu’il aperçoit en fait de biens culturels révèle une origine à laquelle il ne peut songer sans effroi. De tels biens doivent leur existence non seulement à l’effort des grands génies qui les ont crées, mais aussi au servage anonyme de leurs contemporains. Car il n’est pas de témoignage de la culture qui ne soit en même temps témoignage de barbarie. Cette barbarie inhérente aux biens culturels affecte également le processus par lequel ils ont été transmis de main en main. C’est pourquoi l’historien matérialiste s’écarte autant que possible de ce mouvement de transmission. Il se donne pour tâche de brosser l’histoire à rebrousse-poil » Ibid. p. 432.433.

 

   Voilà pourquoi l’Ange de l’histoire s’efforce de ne pas faire mourir une nouvelle fois tous ceux  qu’on a ensevelis sous la chape de plomb de l’oubli et du silence de l’histoire officielle. Il contemple, horrifié, la catastrophe « qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds » comme si la mission des hommes dans le présent était de ne pas se dérober à la dette que les vaincus font peser sur eux, comme si cette attention à la vérité du passé était la  seule façon de libérer « la faible force messianique » qui habite chaque génération.

   Cette faible force est celle qui procède du paradis perdu. Elle nous donne la conscience de notre malheur et l’espérance qu’un salut est possible. C’est pourquoi les philosophies de l’histoire ont enfanté le principe d’une rédemption dont l’avenir serait la promesse. Mais c’est là une autre erreur. Si la rédemption est pensable, ce n’est pas dans le temps linéaire, vide et homogène du temps historique. Celui-ci accumule inlassablement les catastrophes. La révolte des esclaves, la guerre des paysans, la commune de Paris, l’insurrection berlinoise de 1919 ; la liste est longue des exemples du triomphe d’un ennemi « qui n’en finit pas de triompher » « p. 431). En 1940, il s’appelle : Espagne franquiste, fascisme nazi, totalitarisme soviétique. Et tant que l’ennemi triomphe, « même les morts ne seront pas en sûreté » car sa victoire broie ce que seule l’irruption d’une autre temporalité peut faire éclore et qu’on peut appeler la charge révolutionnaire d’une révolte présente en résonance avec toutes les révoltes passées. En effet « le messie ne vient pas seulement comme rédempteur ; il vient comme vainqueur de l’antéchrist » (p. 431) : et « chaque seconde est la porte étroite par laquelle le Messie peut entrer » (p. 443).  

   Benjamin est donc un critique révolutionnaire des philosophies du progrès. Il ne renonce pas à l’espérance messianique mais il la situe dans l’imprévisibilité et la nouveauté d’un présent capable d’interrompre le mouvement historique conduisant à la catastrophe.