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   Nous vivons sous des institutions dont le niveau éthique est bien supérieur à celui de la plupart des membres de la communauté des citoyens. J’en veux pour preuve les nombreux propos ayant été prononcés à l’occasion des effroyables attentats du mois de janvier par une cohorte « d’honnêtes gens » bien au chaud dans leurs certitudes et leur conviction d’incarner la rectitude morale.

   Car qui n’a pas entendu ces jugements à propos des caricaturistes de Charlie Hebdo : « Ils l’ont bien cherché ! » ; ou « D’accord pour la liberté d’expression mais il y a des limites » etc.

   On a même eu droit à cette déclaration stupéfiante, le 19 janvier, de la part d’un pape pourtant admirable dans sa volonté de moderniser l’Eglise romaine : «Si un grand ami parle mal de ma mère, il peut s’attendre à un coup de poing, et c’est normal. On ne peut provoquer, on ne peut insulter la foi des autres, on ne peut la tourner en dérision »

  D’évidence l’analyse de ces opinions si récurrentes dans le discours public n’est pas inutile pour prendre la mesure de l’incompréhension régnante de ce qui est pourtant chez nous un droit constitutionnel, à savoir le principe de la liberté d’expression.

 

I) Analyse de quelques jugements entendus à propos des attentats de janvier

 

     1)  «Ils l’ont bien cherché » 

 

    Faisons grâce à ceux qui prononcent ce jugement de ne pas réfléchir à ce qu’ils disent. Car s’ils se donnaient la peine de penser, ils comprendraient qu’ils justifient purement et simplement un meurtre et qu’ils se font moralement les complices objectifs des assassins. Je veux croire qu’ils n’ont pas conscience du sens de leur affirmation. Mais cette inconscience ne les disculpe pas, elle les accable s’il est vrai que le seul rempart contre l’empire du mal est le courage de penser afin de bien juger. On sait que telle est la thèse d’Hannah Arendt. Si les hommes font le mal, dit-elle, ce n’est pas parce qu’ils sont méchants par nature ou qu’en eux opère la séduction du diable. L’explication est beaucoup plus banale. Ils sont méchants ou complices de la méchanceté d’autres personnes par paresse mentale, par absence de réflexion. Car réfléchir consiste toujours pour l’esprit à faire retour sur ses paroles ou ses actes afin d’en interroger le sens, le fondement et la valeur. Moment salvateur que celui où un sujet se demande si ce qu’il dit ou ce qu’il fait est sensé, s’il peut en rendre raison, autrement dit s’il peut en répondre en toute lucidité. Antérieurement à ce mouvement réflexif, il ne le sait pas. Il le croit parce que ses affects, ses habitudes mentales héritées de son milieu ou de son époque l’inclinent à le croire. Mais qu’en est-il en vérité ? Il ne le saura qu’au terme d’un examen courageux le mettant en jeu dans ses ressources mentales les plus intimes. Et il fera l’expérience qu’il ne peut pas justifier n’importe quoi. Par exemple, qu’il ne peut pas, en toute rigueur intellectuelle et morale, cautionner le meurtre de quiconque et surtout pas celui de personnes n’ayant rien fait d’autre que de simples  dessins. Il se rendra compte que son jugement était irréfléchi, qu’il trahissait sa susceptibilité de croyant peu disposé à prendre du recul par rapport à sa croyance et à admettre qu’on puisse la discuter voire s’en moquer. Ce qui, découvrira-t-il, n’est pas une vertu mais un vice dont il ne peut assumer la responsabilité en qualité de sujet pensant.

   Cette prise de conscience aura pour lui quelque chose de douloureux et d’exaltant. Je décris ici un vécu consubstantiel à l’éveil philosophique. Qui ne s’est jamais senti humilié par la conscience de son erreur et conjointement grandi par cette découverte l’exhortant à devenir supérieur à ce qui faisait offense à sa propre humanité n’est pas encore né à la vie de l’esprit. Il y a toujours cette ambivalence dans l’épreuve faisant advenir un homme à sa vocation spirituelle et morale et rien n’autorise à penser qu’elle ne puisse pas être expérimentée par tout un chacun. Car la capacité de penser est une possibilité humaine, rien qu’humaine. Elle requiert, certes, une formation intellectuelle et le courage de se servir de son entendement mais enfin, un tel rempart contre le mal n’est pas hors de portée de l’humaine condition. Pourquoi les hommes se sentent-ils si peu tenus de déployer les ressources spirituelles fondant la dignité de la personne et susceptibles de rendre le monde plus humain ? C’est toujours une énigme pour moi de prendre la mesure de l’inertie ou de l’aliénation intellectuelle de certains de mes interlocuteurs. Toujours surprise, je me sens désarmée, en dehors de la salle de classe, pour jouer le rôle de Socrate. Comment confronter l’autre à ses erreurs, le réveiller de son sommeil dogmatique, sans le blesser ou prendre le risque de revêtir une certaine forme de pédanterie?

 

 2) «Si un grand ami parle mal de ma mère, il peut s’attendre à un coup de poing, et c’est normal. On ne peut provoquer, on ne peut insulter la foi des autres, on ne peut la tourner en dérision »

 

    Que l'homme censé porter la parole christique, parole si sublime sur le plan moral, se permette ce propos me décourage profondément. S’il y a quelqu’un dont on pouvait légitimement attendre autre chose, c’était bien lui ! Parce qu’enfin, le pape incarne, de fait et de droit, une autorité spirituelle pour des millions de croyants. Il sait que ses paroles seront reçues comme parole d’évangile par beaucoup. D’où son immense responsabilité dès qu’il ouvre la bouche. En sa personne, ce n’est pas un simple homme qui s’exprime, c’est le représentant de Dieu sur la terre, le gardien et le messager d’une parole investie d’une aura divine.

   Comment donc le pape François peut-il concilier l’invitation à subvertir notre nature du Sermon sur la montagne avec sa justification de ce qu’il y a de plus primaire dans notre être ? Car il n’est hélas que trop naturel de réagir brutalement à la moindre chose qui nous déplaît. L’offense appelle l’offense, le mal subi, réel ou imaginaire, attise l’appétit de vengeance et enclenche la spirale des violences illimitées. Coup de poing ou coup de boule, façon Zidane, quoi de plus spontané, dans l’humaine nature ? Mais précisément, ce qui est naturel, spontané, mécanique n’est ni juste, ni chrétien.

    Ce n’est pas juste car la justice exige de proportionner la peine à la faute de telle sorte que ce que nous appelons le talion est moins la formule de la vengeance que celle de la justice la plus élémentaire. Là où l’aveuglement passionnel de l’une incline à sacrifier deux yeux pour un œil, l’autre rappelle le principe de la juste mesure : « pour un œil pas plus d’un œil ». Voilà pourquoi l’intervention d’un tiers jugeant est nécessaire. Elle seule peut rétablir le rapport de droit entre les personnes et c’est déjà beaucoup.

   Et pourtant le Christ nous demande d’aller au-delà pour accomplir la loi divine dans sa perfection.

    « Vous avez entendu qu’il a été dit : Œil pour œil, dent pour dent. Eh bien ! moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant. Au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre. A qui veut te citer en justice et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau ». Matthieu, 3, 38

  Ne pas rendre le mal pour le mal. Aimer ses ennemis comme ses amis. Pardonner à ceux qui nous ont offensés. Voilà ce que le Christ enseigne. Bien loin de nous justifier dans nos mouvements naturels, il est venu nous exhorter à nous libérer de nos impulsions pour honorer des exigences fondant une morale de la perfection ou de la sainteté. Que cette morale soit trop élevée pour la plupart d’entre nous, cela va de soi. Il n’y a pas beaucoup de vrais chrétiens au mètre carré, mais enfin telle est la substance du message christique, et l’expérience montre qu’il est une puissante source d’inspiration morale pour ceux qui s’efforcent d’en être dignes. Je me demande comment les chrétiens conséquents ont reçu cette étrange parole papale au regard du message dont il devrait être le porte-parole.

   Oser dire qu’il est « normal » de donner un coup de poing à celui qui parle mal de ma mère, fût-il un ami! Il fallait le faire ! J’avoue ne pas encore m’être remise de cette imposture.

   Car en disant « normal », le pape François ne dit pas « naturel », ou « mécanique ». Il ne se contente pas de constater une manière fréquente d’agir, une conduite régulièrement observable, selon une des acceptions du terme « normal ». Il se place sur le terrain de la prescription morale comme l’explicite le recours à la notion de « devoir » dans la suite de la phrase. Ce qui est « normal » en ce sens est ce qui est conforme à ce qui doit être, ce qui définit une règle de conduite. Or celle-ci condense, dans ce cas de figure, des significations proprement étonnantes pour qui se donne la peine de réfléchir.

 

  • Elle signifie d’abord que l’amitié a des limites. Celles-ci ne seraient pas la trahison, la découverte de l’indignité de l’autre ou la violence physique dont il se rend coupable sur ma personne. Non, la limite se jouerait sur le terrain de la discussion. Si celle-ci me met en cause dans mes convictions, l’amitié n’y résiste pas. Autrement dit, même avec un ami le dialogue est impossible. Il faut tenir compte de ses croyances, fussent-elles les plus sottes, et s’interdire tout esprit critique à leur endroit pour sauver la relation humaine. C’est souvent le cas avec les personnes sectaires et les fanatiques mais sectarisme et fanatisme ne font pas droit.
 
  • Elle signifie ensuite que le rapport des hommes aux significations et aux valeurs ne peut pas être autre chose qu’un rapport affectif, émotionnel, passionnel. C’est ce qu’indique l’équivalence établie par le pape entre l’attachement à la mère et l’adhésion à une foi. Les deux auraient quelque chose de massif, de pré-réflexif, d’aveugle. Implicitement, il y a là une manière de consacrer la souveraineté de la sensibilité sur les autres facultés humaines et donc l’inaptitude de l’être humain à prendre du recul, à entretenir un rapport distancié à ses croyances permettant de les examiner et de comprendre que les autres puissent ne pas les partager. Il s’ensuit que la foi impliquerait nécessairement l’absence de liberté intellectuelle ouvrant un monde d’aliénation généralisée où les gardiens des dogmes exerceraient légitimement une terreur idéologique réduisant au silence les libres penseurs et interdisant le débat.
 
  • Elle signifie enfin que, de ce qui est vécu comme une offense morale à une réponse par une offense physique, la conséquence est bonne. Le pape établit là aussi une équivalence entre le fait de blesser physiquement une personne, d’attenter à son intégrité physique (le coup de poing) et le fait de lui dire quelque chose qui lui déplaît ! Des paroles, des dessins bien impuissants dans leur nature à agresser physiquement qui que ce soit sont donc mis sur le même plan que la violence effective ! Certes les mots usuels encouragent ces confusions, puisqu’on dit que certaines paroles « blessent », « heurtent » ou « choquent ». Mais il s’agit de simples métaphores par lesquelles on pointe l’impact psychologique des paroles. De fait elles peuvent bouleverser, réjouir, attrister, humilier. « Les mots sont des pistolets chargés » disait Brice Parain et Shakespeare écrit dans Hamlet que « les poignards qui ne sont pas dans les mains peuvent être dans les paroles ». Cela est vrai des paroles dont l’objectif est de s’en prendre à des personnes pour leur faire du mal. L’insulte, la diffamation, le goût pervers d’exercer une violence morale sur une intériorité humaine sont de cette espèce. Mais ce n’est pas le cas dans le débat d’idées ou dans l’humour. Lorsqu’un être pensant exerce son esprit critique sur des contenus de pensée, il ne porte pas atteinte à la dignité des personnes qui y adhèrent, il exhibe une exigence fondamentale de l'esprit humain qui est celle de la vérité ou de la valeur morale.  Loin de mépriser les autres, il leur fait l’honneur de les considérer comme des êtres intelligents capables de prendre de la distance par rapport à leur croyance pour les examiner du point de vue de notre raison commune. Il leur demande donc de recevoir les significations pour ce qu’elles sont : de simples significations n’ayant même pas le pouvoir de faire mal à une mouche ; de simples significations interpellant une autre raison pour engager avec elles le rapport qui devrait être celui d’un être pensant. Il en est de même pour les humoristes. L'humour est une espèce de détachement amusé ou rugueux sur nous-même et sur notre monde. Il excelle dans l'art de jouer avec les mots ou avec les images et ce jeu est en réalité un jeu avec le réel dont il surprend l'inconsistance, la cocasserie, les raideurs, l'absurdité, les tartuferies diverses et variées. On dit d'ailleurs indifféremment «faire de l'humour» ou «faire de l'esprit», ce qui demande souvent un effort sur soi pour écarter d'un revers de rire ce qui pourrait faire pleurer. Là encore, il s'agit de faire resplendir la supériorité de la liberté de l'esprit, son insolence à l'égard de tout ce qui la dégrade.

 

   Comment donc ne pas avoir le sentiment que décidément la régression est partout, la perte du sens des significations, une réalité n’épargnant personne, même pas ceux dont la mission est d'élever le niveau moral des populations.  Mais il est inutile d’épiloguer sur ce  point où quelques grands théologiens seraient beaucoup plus autorisés qu’un philosophe à monter au créneau. J’ignore si certains l’ont fait. Le silence des hommes portant l’esprit des lumières, fussent-ils des hommes de foi, est devenu si bruyant par les temps qui courent !

   En revanche, en disant : « On ne peut provoquer, insulter la foi des autres, la tourner en dérision », le pape entretient une nouvelle confusion touchant à la liberté d’expression qu’il faut aussi s’efforcer de dissiper.

 

     3) La liberté d'expression oui...mais il y a des limites.

 

   Tout le monde revendique la liberté de penser et la liberté de s’exprimer mais peu nombreux sont ceux qui ne s’empressent pas d’assortir le principe de sérieuses limites.

   Juridiquement la liberté d’expression n’est d’ailleurs pas une liberté illimitée. Dans un Etat de droit, la liberté, reconnue comme un droit fondamental de la personne humaine, est toujours limitée par des contraintes d’ordre public.

   En France, la liberté d’expression est consacrée par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 dont l’article 11 stipule : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi »

   Ainsi la diffamation, l’insulte, l’incitation à la haine, les fausses informations sont passibles de sanction.

   De là à penser qu’il faut limiter la liberté d’exprimer des idées mettant en cause, sous forme de paroles ou d’images, des façons de se représenter le monde, des croyances, des pratiques cautionnées par des institutions, il n’y a qu’un pas que beaucoup voudraient faire reconnaître comme légitime.

   Tel est le présupposé du pape. « On ne peut pas, dit-il, insulter la foi des autres ». « On ne peut pas » signifie ici « on n’en a pas le droit moral », autrement dit « il serait souhaitable que la loi l’interdise ».

   Or il faut comprendre que si la loi devait entériner cette requête il n’y aurait plus de liberté de penser ou de s’exprimer du tout. Pourquoi ?

 

  • D’abord parce que l’activité pensante ne s’exerce pas à vide. Elle s’accomplit toujours comme pensée de la pensée, c’est-à-dire comme reprise critique de contenus de pensée formant la substance de la pensée immédiate des hommes. Tous les hommes ont en effet des opinions, des croyances mais opiner, croire n'est pas encore penser. On commence à penser lorsque l'esprit fait retour sur ses opinions, ses croyances, sur ses savoirs même afin d’en interroger le sens, le fondement et la valeur. Cela s'appelle réfléchir. La pensée est réflexivité ou n'est pas. Il n’y a donc de pensée qu’au second degré, et aucune pensée de premier degré ne peut échapper par principe à l’examen rationnel. Pas plus les dogmes des religions révélées, que les énoncés scientifiques. Il s’agit toujours, pour l’esprit, quel que soit l’objet de sa réflexion, de faire de la raison humaine la seule autorité habilitée à distinguer le vrai du faux, le légitime de l’illégitime, la raisonnable du déraisonnable, le noble de l’ignoble etc., afin de conquérir la majorité intellectuelle et morale contre toutes les tutelles infiniment intéressées à maintenir les hommes en état de minorité.
 
  • Ensuite, parce qu’il va de soi que dans cette opération, le penseur est nécessairement amené à déstabiliser les certitudes immédiates ou à scandaliser ceux qui tiennent pour sacré ou indiscutable ce à quoi ils croient de toute leur âme. Par exemple, j’imagine que mon analyse critique des propos du pape a quelque chose de sacrilège, d’inacceptable pour ceux qui la tiennent pour parole d’évangile. Elle est offensante pour ses adorateurs. C’est dire que tout propos critiquant une signification à l’égard de laquelle une personne n’a aucune distance est inévitablement vécu comme offensant pour celle-ci. N’ayant aucun recul à son endroit, elle se sent mise en cause dans sa personne dans un propos qui ne met pourtant en cause que ce à quoi elle adhère massivement.
 
  • Pour qu’il n’en fût pas ainsi, il faudrait que chacun apprenne à faire la différence entre le respect dû aux personnes et le respect des croyances. L’un n’implique pas l’autre. Le respect de la personne humaine, avec son droit inaliénable à croire ce qu’elle veut est un impératif moral absolu. Mais ce respect ne s’étend pas aux contenus de pensée auxquels elle donne son assentiment. Ceux-ci sont en effet divers et multiples. Ils peuvent relever de la bêtise ou de la bassesse. Au tribunal de la raison, toutes les opinions ne sont pas respectables et seul l’examen peut en décider. On peut donc discuter tous les contenus de pensée, les tourner en dérision s’ils sont aberrants, sans qu’il y ait sens à prétendre qu’on manque de respect à la personne qui s’en réclame. On exerce simplement sa liberté de pensée et d’expression. En revanche, il est inévitable que la personne inapte à avoir un rapport distancié à ce qui est discuté se sente offensée.

 

    Il s’ensuit que la liberté de penser et d’expression inclut la liberté d’offenser, non point par une nécessité interne à la pensée mais par une sorte de fatalité imputable à l’étroitesse d’esprit de certains hommes.

   Voilà pourquoi Ruwen Ogien a raison d’affirmer dans le journal Libération : « Il serait difficile de défendre la liberté d’expression sans reconnaître la pleine liberté d’offenser, celle que l’équipe décimée de Charlie Hebdo a si bien pratiquée en se moquant des croyances absurdes et des préjugés racistes ou xénophobes, sans jamais causer le moindre préjudice concret à qui que ce soit en particulier. »

   Il faut donc distinguer, demande-t-il à la suite de Stuart Mill, l’offense du préjudice.

 On porte préjudice à quelqu’un lorsqu’on l’attaque dans sa personne, lorsqu’on lui cause du tort en l’agressant physiquement ou en l’entravant dans sa liberté. Par exemple diffamer une personne est un préjudice. On l’atteint dans son honneur avec des conséquences souvent très graves pour sa carrière ou pour ses relations familiales et professionnelles. L’insulter, c’est lui manquer de respect et donc lui porter préjudice. Appeler publiquement à la haine contre elle, alimenter le racisme portent préjudice aux êtres qui en sont les victimes. Ceux-ci sont exposés à  essuyer  régulièrement des insultes, à éviter de fréquenter certains espaces hostiles sur le territoire de la République, etc.

  Tout cela est sans commune mesure avec le fait de se sentir offensé par des images ou des idées. Ni les unes, ni les autres ne visent des personnes, elles ne mettent en jeu que des significations. Ni les unes, ni les autres ne causent des dommages concrets ou ne limitent la liberté de ceux qui les vivent comme des offenses. La caricature de Plantu n’empêche pas plus le chrétien de croire ce qu’il croit et de pratiquer le culte de son choix que celles de Kurt Westergaard ou de Charlie Hebdo n’entravent les musulmans dans leur liberté de pensée et de culte. Et pourtant les contempteurs des caricatures n’ont pas manqué de mobiliser  l’inévitable expression : « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » !

   Faut-il être aveuglé par une susceptibilité de mauvais aloi pour se sentir imaginairement limité dans sa liberté dans une situation où l’on a la chance de jouir d’une liberté pleine et entière protégée par la loi !  Aveuglement terrible puisque si ces personnes en avaient le pouvoir, elles ne se priveraient pas de limiter réellement la liberté de ceux qui osent exercer leur esprit critique.

   Telle est la malédiction de ce qu’il faut bien appeler l’aliénation intellectuelle, l’étroitesse d’esprit et dans certains cas la bêtise. L’expérience montre qu’elles coûtent très cher à ceux qu’on peut appeler les héros de la moralité ou les éveilleurs d’esprit. Ils ont en général payé de leur vie le courage de penser et de défendre les valeurs de l’esprit. Socrate fut condamné à boire la ciguë et Jésus à subir le martyre de la croix. Plus près de nous les destins de Gandhi, Martin Luther King, Yitzhak Rabin ou Anouar el-Sadate témoignent combien on prend des risques à servir la vérité, la liberté ou la paix. Les bien-pensants d’Athènes accusent Socrate de corrompre la jeunesse et ne pas croire aux dieux de la cité, ceux de Jérusalem reprochent au Christ de vouloir détruire le temple ou d’être un malfaiteur, (parmi d’autres chefs d’accusation). Les sectateurs des diverses religions accusent aujourd’hui les caricaturistes ou les libres penseurs d’attenter à leur liberté de croyants ou à la dignité de leur personne. Dans tous les cas les reproches sont imaginaires mais les fantasmes ne sont pas exempts d’effets bien réels. La ciguë, la Croix, le sang versé de tant d’hommes courageux l’attestent pour la honte de l’humanité.

 

 

     II) Comment comprendre ce qui semble être un épuisement de l’idéal laïque ? 

 

   De toutes mes lectures, l’analyse la plus éclairante de ce qui nous arrive m’a paru être celle de Marcel Gauchet dans un livre qui n’est pourtant pas récent puisqu’il date de 1998. Il s’agit de La religion dans la démocratie. Parcours de la laïcité. Gallimard.

   L’auteur replace la conquête laïque dans le temps long et montre comment la laïcité n’a pu être vécue comme un idéal enchanté qu’aussi longtemps qu’elle  revêtait un sens métaphysique capable de rivaliser avec le message religieux tant dans le fait de donner sens à l’existence que dans celui d’être investie d’une dimension de transcendance. Car quel était l’enjeu de la transformation institutionnelle opérée par les promoteurs de l' Etat laïque ? Il suffit de lire quelques grands discours des Républicains du 19éme siècle après ceux de la Révolution pour comprendre qu’ils lui conféraient le sens d’une mission sacrée, celle de travailler au salut d’une humanité destinée à s’approprier la maîtrise de son destin. Le mot d’ordre était de conquérir l’autonomie à tous les niveaux, autonomie du peuple, seul habilité à définir les lois de son organisation politique, autonomie de la personne, proclamée titulaire de droits fondamentaux que l’association politique a pour but de garantir, autonomie de la raison humaine appelée à construire les savoirs et à s’affranchir de la tutelle des autorités infantilisantes. La laïcité a donc mobilisé les hommes comme projet d’émancipation universelle proprement exaltant tant que son contrepoint : l’hégémonie du pouvoir religieux sur la société et sur les âmes était une réalité vécue. C’en est fini de cette époque. Désormais l’émancipation est acquise. Comment donc ne pas être tenté de croire que la liberté est une donnée, qu’elle n’a plus à être conquise contre les menaces d’aliénation inhérentes aux appartenances ethniques, sexuelles, religieuses ? Il est ainsi significatif que les individus ne pensent plus leur identité comme celle d’une liberté à faire advenir dans un processus d’affranchissement des données contingentes de l’existence. Ils veulent être reconnus dans « ce qui relève du donné dans leur condition, ce qu’ils ont reçu en partage avec l’existence, qu’il s’agisse de la communauté dont ils font partie, de la tradition où ils s’insèrent ou de l’orientation sexuelle qui les singularise » (Gauchet, p. 91)

   D’où une nouvelle distribution du rapport entre le politique et le religieux, une demande de visibilité sociale du religieux, une dévitalisation du projet d’autonomie rationnelle comme tâche collective.

 

TEXTE

 

  « Il suffit en même temps d'énoncer la formule pour mesurer le chemin parcouru depuis l'époque de sa cristallisation. Il saute à l'œil qu'un abîme nous en sépare, et que chaque jour nous en éloigne davantage, dans la situation de changement rapide où nous nous trouvons. Ce qui a fait sa force et ses succès d'hier est ce qui la frappe d'obsolescence accélérée aujourd'hui. Il ne faut pas aller chercher ailleurs les motifs de l'incertitude qui taraude notre culture politique héritée. Elle est désertée par l'esprit qui a présidé, sinon à sa fondation, en tout cas à son dernier grand moment fondateur. L’idée de la République sur l’acquis coutumier de laquelle nous continuons de vivre a perdu son âme avec l'idée de la laïcité qui la flanquait comme sa plus intime compagne. La source de sens à laquelle elles s'alimentaient s'est tarie. Les termes du rapport entre religion et politique en fonction desquels elles s'étaient définies se sont radicalement déplacés.

   Nous sommes sortis de l'ère d'une autonomie à conquérir contre l'hétéronomie. Cela parce que la figure de l’hétéronomie a cessé de représenter un passé toujours vivant et conséquemment un avenir toujours possible. L'intégration des religions dans la démocratie est consommée; le catholicisme officiel lui-même, si longtemps réfractaire, a fini par s'y couler et par en épouser les valeurs. Un mouvement qui s'est traduit, sur le plan obscur, mais capital, de la théologie implicite que j'évoquais à l'instant, par un nouvel éloignement de Dieu. Il est devenu incongru ou grotesque de mêler l'idée de Dieu à la norme de la société des hommes, et plus encore de rêver d'on ne sait quelle conjonction entre les nécessités de la terre et l'inspiration du ciel. Le surnaturel et le naturel ne sont pas faits pour se mêler ou s'associer. Ce n'est pas à un rapprochement humanisant du divin que nous avons assisté, mais exactement à son opposé, à une extériorisation du divin par rapport au monde humain qui a vidé ce dernier de toute perspective de matérialisation d’un absolu. Rien de notre expérience, qu'il s'agisse de connaissance, de règle morale, d'art ou de politique, n'a quelque parenté ou communication que ce soit avec l'au-delà de l'homme. Nous nous trouvons à cet égard dans un moment kantien - le moment où se parachève la dissociation opérée par Kant entre la connaissance selon l'homme et la science divine, moyennant l'élimination de tout ce qui avait pu paraître de nature à restaurer l'accès au suprasensible, et moyennant l'expurgation de ce qui, chez Kant même, maintenait malgré tout l'enracinement de l'homme dans le suprasensible. Autrement dit, l'autonomie l'a emporté ; elle règne sans avoir à s'affirmer en face d'un repoussoir fort de l'épaisseur des siècles, et cela change tout.

    Cela change de fond en comble les horizons et les conditions d'exercice de la démocratie. La politique a perdu l'objet et l'enjeu qu'elle devait à son affrontement avec la religion. […]

    Rien ne pourra restituer leur ancienne énergie spirituelle au sacerdoce du citoyen, à la majesté morale de l’Etat, aux sacrifices sur l’autel de la chose publique. Plus n'est besoin de dresser la cité de l'homme à la face du ciel. Nous sommes en train d'apprendre la politique de l'homme sans le ciel - ni avec le ciel, ni à la place du ciel, ni contre le ciel. L'expérience ne laisse pas d'être déconcertante ».

 La religion dans la démocratie. Parcours de la laïcité. Gallimard. P. 63 à 65.

 

   « L'élément de nouveauté auquel il ne faut pas se lasser de  revenir, si l'on veut saisir à la source la logique de ces développements, c'est la disparition de l'enjeu qui conférait à la scène politique une transcendance non pas secrète, celle-là, mais éclatante, impérieuse, indiscutable. Nourrie de l'affrontement avec le sacré, la démocratie en tirait une sorte de sacralité de contamination qui l'élevait sans conteste au-dessus des choses profanes; tournée vers « la sortie de l'homme hors de l'état de minorité », elle était habitée par un sérieux fondamental qui en faisait une vocation, un ministère, un objet de dévouement inconditionnel ; tendue vers la conquête de l'autonomie, elle y gagnait les dimensions d'un projet global, embrassant la condition humaine tout entière et paraissant suffire à tout. Que la cause était grande, dans l'ardeur du combat ! Qu'elle est ingrate et prosaïque au lendemain de la victoire ! Que la politique est grise à présent que nous sommes métaphysiquement émancipés ! C'est ce collapsus des Lumières militantes au milieu des Lumières triomphantes qui remodèle le visage de la démocratie. C'est lui qui appelle les religions dans l'espace public et, ce faisant, les change. C'est lui qui transforme de fond en comble la relation de représentation entre une société civile redéfinie dans son mode de composition par le principe identitaire et une société politique redéfinie dans sa justification par le principe de coexistence.

   La  politique ne peut plus prétendre à la globalité qu'elle devait à l'ambition d'offrir une alternative à l'hétéronomie ; elle ne peut plus se présenter comme une réponse en elle-même à la question du sens de l'existence à l'échelle collective. Il ne saurait y avoir de réponse collective à cette question; elle n'admet que des réponses individuelles. De là une fondamentale restauration de l'homme privé, de la responsabilité envers soi-même - vivre privément, depuis la seconde moitié du XVIII° siècle, c'était se priver de la plus noble part de l'existence; ce redevient une fin légitime en soi, de par les conditions générales, « métaphysiques », présidant à l'administration du sens. De là aussi, en fonction de cet évidement de la chose publique, désormais incapable de représenter un but suprême en elle-même (au titre de la ressaisie de l'homme par lui-même), la réhabilitation et la remobilisation, dans un emploi public, de tous les systèmes de définition des fins dernières disponibles au sein de leur siège légitime, c'est-à-dire la société civile. Si la vie publique ne peut plus constituer une finalité par elle-même, elle n'en reste pas moins un domaine consubstantiellement défini par la poursuite de fins. D'où le casse-tête que le dispositif subtil de la politique de la reconnaissance s'efforce de résoudre. D'un côté, la puissance publique est plus que jamais vouée à la neutralité ; il est exclu par définition que s'incarne en elle quelque notion du bien ultime que ce soit. De l'autre côté, elle a besoin de référence à des fins qui ne peuvent venir que du dehors d'elle, et qui doivent demeurer à l'extérieur de son périmètre, tout en étant suffisamment intégrées dans la sphère officielle pour la sustenter. Elle ne peut pas en être coupée : elle ne peut pas en participer. La reconnaissance, c'est très exactement le point d’équilibre entre connivence et distance »  Ibid. p. 103.104.

 

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30 Réponses à “Laïcité: une institution désenchantée.”

  1. […] » Le monde d’hier. Souvenirs d’un européen. Stefan Zweig. » Le journaliste et l’assassin. Janet Malcom. La-Philosophie.com : La-Philosophie.com & Citations. – PhiloLog. » Laïcité: une institution désenchantée. […]

  2. France Rechat dit :

    Bonjour Madame,
    Votre article est passionnant et d’autant plus intéressant pour moi à qui il est arrivé de dire que « la liberté d’expression devait avoir ses limites ».. Que voulais-je dire par là? Non pas que les terroristes avaient eu raison de décimer les caricaturistes, sûrement pas, mais qu’il est sans doute important de s’interroger sur le droit à l’offense dont vous parlez.
    Selon moi, des questions demeurent que j’aimerais vous soumettre. Vous dîtes – et on devine que vous n’y êtes pas opposée – que l’insulte est passible de sanction. Vous ajoutez par ailleurs que le respect dû aux personnes ne s’étend pas au respect des contenus de pensée auxquels elle donnent leur assentiment et qu’il ne faut pas, par conséquent, confondre « insulte » et « offense ».
    Plusieurs questions en trois temps :
    1) Peut-on vraiment rendre répréhensible l’insulte adressée à la personne et légitime l’offense faite à ses croyances au motif que la personne ne se confond pas avec ses croyances? Cet argument ne tient-il pas seulement si l’ on considère, comme Ruwen Ogien, que les croyances sont nécessairement « absurdes » ? La Foi, intimement et sincèrement vécue est-elle seulement de l’ordre de la croyance absurde? (C’est une chose que j’ai du mal à admettre quoique je ne sois pas une fervente catholique.)
    2 ) Si les croyances sont absurdes, s’il est légitime et salutaire de s’en moquer, d’offenser les croyances des croyants, à quoi tient le respect qu’inspirent les lieux de cultes, l’art religieux, les fêtes religieuses? Où commence, et où s’arrête le sens du sacré?
    3 ) S’il est vrai que toute pensée est toujours pensée de la pensée, reprise critique de ses propres contenus, que penser des croyances d’un Saint Augustin, d’un Pascal, d’un Descartes : autant de figures de l’intelligence critique? Notre époque ne nous FORCE -t-elle pas à devenir Spinoziste ou Nietzschéen malgré nous? La liberté d’expression ne cache-t-elle pas une autre forme de tyrannie?
    Merci beaucoup,
    Cordialement, FR

  3. France Rechat dit :

    PS : Dernière question, car je ne voudrais pas avoir l’air de défendre l’intégrisme.
    L’offense a-t-elle une efficacité politique? Permet-elle de libérer les individus des autorités religieuses qui les oppriment? N’est-elle pas contre productive ? Ne conforte-t-elle pas les radicaux en les provoquant?

  4. France Rechat dit :

    PS 2 : Dernier point, j’illustre mon propos par un exemple qui vous donnera sans doute une idée plus claire de ce que je défends. En tant que catholique, je trouve tout à fait normal qu’un Michel Onfray puisse s’en prendre très violemment au catholicisme, et j’accepte même qu’un Alain Badiou traîte les manifestants catholiques de « rats » – même si je trouve l’injure indigne d’un philosophe. En revanche, j’étais absolument pour la censure de la pièce dite « artistique » intitulée PissChrist qui présentait un crucifix en plastique plongé dans un caisson plein d’urine et de sang. Deux raisons à cela :
    a) j’ai trouvé parfaitement malhonnête de la part d’Andres Serrano de faire comme s’il s’en prenait au commerce lucratif des objets religieux alors qu’il s’agissait d’un coup de com’ évident.
    b) L’offense avait tout d’une insulte gratuite ou plutôt calculée et puérile. Le genre de provocation qui n’est pas sans lien avec la tendance à la grossièreté et aux incivilités à la mode aujourd’hui. L’argument de la liberté artistique, oui. Mais Serrano est-il un artiste? Et surtout le bon vouloir de Serrano est-il digne d’être appelé liberté?

    Navrée d’être si longue…
    Merci encore.

  5. Oumar Diong dit :

    Cet article est important à plus d’un titre. Il évite toute apologie de la violence et c’est une excellente idée de faire le départ entre la liberté des hommes et la liberté des croyances. C’est l’amalgame entre ces deux libertés qui conduit souvent aux excès et à certaines dérives violentes.
    Une question qui mérite d’être investie plus en profondeur: l’offense physique /l’offense morale voire religieuse.
    Comment l’individu ou le groupe d’individus appréhendé-t-il ce qu’il considère comme une offense ? Peut-on raisonnablement lui demander de « décoder » un « message » avec la clé spécifiquement rationnelle qu’il pourrait ne pas posséder ou maîtriser du fait de son niveau ou son environnement culturel?
    Le monde est aussi celui des inégalités du point de vue de l’accès aux codes nécessaires pour comprendre les événements tels que les assassinats de « Charlie Hebdo ».
    Toute forme de violence est à condamner … Y compris celle qui se dissimulent astucieusement derrière la « liberté d’expression ».
    Ne l’oublions pas il n’y a pas une seule et unique façon d’appréhender l’information. Les philosophes ont du pain sur la planche, eux qui doivent inciter toujours et avant tout à la réflexion.

  6. samuel dit :

    J’ai trouvé très intéressante la mise en regard des propos du pape par rapport à ce que disent les Evangiles par le sermon sur la montagne, ou ne serait-ce que l’Ancien testament par la loi du talion. Il me semble toutefois que le pape peut placer le bien où il le trouve en son âme et conscience, sans qu’on puisse dire qu’il s’oppose à ce que disent les Ecritures. En lisant les Ecritures d’une manière non-religieuse, nous trouvons qu’elles s’opposent à la vision du bien du pape. Mais il nous faut aussi considérer que le pape a un rapport religieux aux Ecritures : il croit donc qu’elles ne s’opposent jamais au bien. De cela nous pouvons seulement conclure que la lecture non-religieuse de la Bible n’est pas celle du pape : celui-ci les interprète d’une manière religieuse, c’est a dire en leur donnant un sens qui est toujours conforme à sa vision du bien : il ne peut penser religieusement que les Ecritures s’opposent à ce qu’il considère comme le bien.

  7. Simone MANON dit :

    Réponse à France Rechat.
    Bonjour
    Votre message implique de nombreuses confusions qu’il faut absolument dissiper.
    1) Stuart Mill repris par Ogien demande de distinguer non point l’insulte et l’offense mais l’offense et le préjudice. Ce qui est fort différent. Car l’insulte est bien évidemment une offense mais une offense qui n’est pas imputable à l’étroitesse d’esprit de celui qui se sent offensé. Elle est imputable à l’impolitesse de son auteur qui transgresse une exigence fondamentale : celle du respect dû à la personne humaine. L’insulte s’attaque à la personne comme telle et c’est par là qu’elle est condamnable. Elle porte atteinte à un droit puisque nos institutions distinguent l’ordre des personnes et celui des choses, la personne étant définie comme une dignité exigeant le respect.
    2) Où allez-vous chercher l’idée qu’une croyance est nécessairement absurde ? Personne n’a jamais rien soutenu de tel. Une croyance se distingue du savoir en ce qu’elle ne peut pas être rationnellement fondée. Cela ne l’empêche pas d’avoir une valeur mais elle ne peut pas faire l’accord de tous les esprits. Il s’ensuit qu’on peut tout à fait légitimement ne pas y adhérer et la discuter. Ce n’est donc pas sa supposée absurdité qui fonde le droit de la discuter c’est, d’une part le fait que seul l’exercice de la raison permet de tracer la frontière entre le plan de la croyance et celui du savoir, d’autre part sa faiblesse théorique.
    3) Y a-t-il sens à prétendre qu’on respecte un lieu de culte, une fête religieuse ou l’art religieux ? Comme le précise bien Kant : « Le respect s’applique toujours uniquement aux personnes, jamais aux choses». On admire une œuvre d’art, on ne profane pas un lieu de culte parce que c’est interdit par la loi. Celle-ci protège la liberté de croyance des citoyens et leur droit de pratiquer le culte de leur choix. http://www.philolog.fr/lobligation-morale-du-respect-kant/
    4) Aucune philosophie n’échappe à la croyance, pas plus celle de Spinoza que celle de Nietzsche. Mais la force de tous les penseurs est d’essayer de fonder ce qu’ils croient sur un ordre de raisons, (fût-ce avec Nietzsche ou Pascal sur une critique de la raison), d’en pointer les limites, bref d’avoir un rapport réfléchi à elle et cela change tout. Car seule la réflexivité témoigne de la liberté de l’esprit. Vous avez dû réfléchir sur la notion d’opinion et découvrir que ce qui fait le caractère doxique d’un énoncé, ce n’est pas son contenu, c’est le rapport que l’esprit entretient avec lui.
    5) Associer la liberté d’expression à une forme de tyrannie n’a pas de sens. Les libres penseurs ne tyrannisent personne, en revanche, il suffit que les hommes étroits d’esprit en aient le pouvoir, pour qu’ils exercent leur tyrannie sur les autres au nom de leur credo.
    6) Pour l’idée selon laquelle prendre le risque d’offenser les esprits étroits est contre-productif voyez mon article sur la laïcité où je m’explique sur ce point. http://www.philolog.fr/quest-ce-que-la-laicite/
    6) Le propos de Badiou est en effet affligeant et indigne d’un philosophe. Son sectarisme n’est plus à démontrer.
    7) Manifestement vous semblez ignorer que l’œuvre de Serrano est une photographie. Vous confondez l’œuvre avec l’explication que l’artiste donne du montage lui ayant permis d’obtenir les effets qu’il recherchait. J’attire votre attention sur le fait que Serrano se revendique comme « un artiste chrétien » et qu’il travaille parfois en étroite collaboration avec des prêtres. C’est le cas, par exemple dans la dernière exposition que j’ai vue récemment à Vence, qui s’intitule « ainsi soit-il ». Il y a une salle consacrée à la chapelle Matisse. http://www.vence.fr/ainsi-soit-il-andres-serrano
    D’évidence c’est un très grand photographe, même s’il est clair qu’il aime la provocation (par exemple le film montre une photo présentant une femme urinant dans la bouche d’un homme, photo par ailleurs très belle). C’est là une tendance lourde d’une partie de la production labellisée art contemporain. Mais personne n’a l’obligation de fréquenter les lieux d’exposition de ces œuvres et il faut avoir bien peu de liberté intellectuelle et morale pour se sentir offensé par des images. Elles ne vous empêchent pas de croire ce que vous voulez et ne vous causent aucun dommage. Qui connaîtrait Serrano si quelques fanatiques ne s’étaient pas empressés de faire un scandale ? Seulement les amateurs d’art et ceux-ci jugent les artistes, quand ce ne sont pas des snobs ou des histrions de l’industrie de la culture, sur les qualités formelles des œuvres, quels que soient leurs contenus.
    Bien à vous.

  8. Simone MANON dit :

    Réponse à Oumar Diong
    Je vous suis dans l’idée que tous les hommes n’ont pas la formation intellectuelle et l’environnement culturel nécessaires à la maîtrise de certains codes, en particulier ceux de la liberté intellectuelle et morale ou ceux de l’humour. C’est en ce sens que Pierre Desproges disait: « on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui ». Mais ce n’est pas en s’auto-censurant comme l’impose sournoisement le « politiquement correct » dans les pays où la liberté de penser est un droit constitutionnel que l’on va améliorer les choses. Le progrès des Lumières, la libéralisation des esprits supposent, comme Kant l’a souligné, un espace public où la possibilité du débat est ouverte.
    En revanche je suis très réservée sur deux autres affirmations.
    La première concerne l’équivalence implicite que vous semblez suggérer entre l’offense physique et l’offense morale. Sur ce point la distinction qu’opère Stuart Mill entre l’offense et le préjudice me paraît essentielle.
    La deuxième concerne l’idée qu’une violence avérée se dissimulerait derrière la liberté d’expression. Il y a là une confusion qu’il faut dissiper. La reconnaissance le la liberté de penser er de s’exprimer dans les limites qui sont celles de la loi dans un Etat de droit est au contraire l’institution d’un ordre politique permettant de dépasser la violence inhérente aux croyances dès lors qu’elles sont en situation d’exercer une emprise sur l’espace public. Il ne faut pas renverser l’ordre des choses en justifiant la régression à laquelle nous assistons du fait d’une inculture agressive. http://www.philolog.fr/quest-ce-que-la-laicite/
    Bien à vous.

  9. Simone MANON dit :

    Réponse à Samuel
    Votre propos m’est pour l’essentiel inintelligible.
    Il n’y a aucun sens à prétendre qu’on peut interpréter les textes bibliques à sa guise. Pas plus pour le pape que pour les autres. Il est le messager d’une parole qu’il a l’obligation de ne pas trahir dans son inspiration morale proprement sublime.
    Tout au plus peut-on dire qu’il ne faut pas donner à une déclaration faite dans la précipitation dans un avion une importance qu’elle ne mérite pas. C’est un propos irréfléchi relevant d’un pur et simple dérapage.
    Bien à vous.

  10. Oumar Diong dit :

    Bonjour Simone
    Je vous remercie pour l’éclairage que vous avez apporté sur mon commentaire.
    Cela m’a amené à relire le « cours » sur la laïcité dont le « rêve est celui d’une société où les droits fondamentaux des individus peuvent s’exercer sans que les uns aient à subir la prétention des autres à leur imposer ce qu’ils doivent penser ou faire. Car un espace public a ceci de singulier qu’il doit faire tenir ensemble des personnes se réclamant d’options spirituelles et religieuses différentes, toutes étant intimement convaincues que la légitimité est de leur côté. Or on ne peut pas revendiquer le monopole du bien moral, de la justice politique, de la piété, sans être enclin à vouloir les imposer aux autres .
    Il y a potentiellement quelque chose d’intolérant dans la conviction, écrit Paul Ricœur. Nous n’admettons pas facilement que ceux qui ne pensent pas comme nous aient le même droit que nous à professer leurs convictions, parce que, pensons-nous ce serait donner un droit égal à la vérité et à l’erreur ». Lectures, I, Seuil, 1991, p. 303. »
    Le passage repris ici est certes long mais il m’a semblé intéressant de le mentionner pour dire que la laïcité en tant que valeur ou concept est quelques fois très éloigné de ce qu’il est donné de constater dans les pratiques surtout politiciennes.
    Je suis certes d’emblée d’accord que la réflexion doit dépasser la pratique politicienne qui s’emprisonne dans les méandres des intérêts.
    Merci encore de m’offrir cet espace de partage et de dialogue.

  11. France Rechat dit :

    Madame,
    Votre réponse est un peu condescendante mais je ne vais pas en tenir compte et vous répondre avec le plus d’honnêteté possible. Je sais que vous êtes plus instruite que moi, je m’efforce toutefois de garder l’esprit critique face aux textes, même les plus convaincants.

    1) J’ai bien compris que Ruwen Ogien distinguait l’offense du préjudice (j’ai lu votre cours plusieurs fois), il ne s’agit pas de cela dans ma question. Je commence par remarquer que vous tracez une ligne de partage entre l’insulte (répréhensible) et le sentiment d’être offensé (subjectif et excessif) de certains, en d’autres termes, entre l’insulte de celui qui cherche réellement à blesser, et le sentiment de celui qui se sent offensé alors que sont mises en cause ses seules croyances. Selon vous, l’insulte est passible de sanction, et à juste titre (vous citez l’article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme) tandis que « la liberté d’offenser » est une « sorte de fatalité imputable à l’étroitesse d’esprit de certains hommes », en l’occurence de certains croyants, qui refusent de voir leurs croyances ridiculisées. Très bien. Je ne m’insurge pas, je m’interroge. Si je suis offensé par l’image du Christ sodomisé, est-ce parce que je suis étroit d’esprit ou parce que cette image est réellement insultante? Vous me répondriez : cette image n’est pas insultante puisqu’elle n’atteint pas votre personne mais seulement votre croyance en Dieu, votre foi dans le Christ, simples contenus de pensée DISTINCTS de votre personne. Surgit ici, selon moi une question relative, d’une part, à la distinction : personne / contenu de pensée, et d’autre part à l’équivalence : Foi / contenu de pensée. L’argument que vous employez est judicieux mais ne me semble pas sans faille.

    Si la foi était une espèce d’attribut accroché à mon être, un accessoire pendu à ma conscience; si elle se rapportait à ma personne comme mes vêtements se rapportent à mon corps, il me serait très facile de m’en distancier, car comme les vêtements, elle resterait extérieure à moi, elle ne m’appartiendrait pas en propre. Or, est-ce le cas? La foi du croyant ne constitue-t-elle pas, pour une part au moins, son identité d’homme, d’homme qui croit? Si c’est le cas, mettre l’offense – évoquée plus haut – sur le compte d’une certaine étroitesse d’esprit n’est-ce pas refuser d’admettre que la croyance de l’homme de foi émane des profondeurs de sa personne? Et donc qu’en visant son sentiment religieux c’est moins un contenu de pensée qu’on attaque que sa sensibilité sinon corporelle du moins morale. « Les vérités divines (…) Dieu seul peut les mettre dans l’âme (…) je sais qu’il a voulu qu’elles entrent du coeur dans l’esprit, et non pas de l’esprit dans le coeur, pour humilier cette superbe puissance du raisonnement, qui prétend devoir être juge des choses que la volonté choisit… » écrit Pascal. Que penserait-il d’une foi réduite à un contenu de pensée?
    Ceci me permet de clarifier ma question de départ : une image offensante n’est-elle pas assimilable à une insulte, dans la mesure où elle porte atteinte non pas à un simple contenu de pensée en moi, mais à mon esprit en tant qu’il est sensible – sensible comme le coeur et le corps sont sensibles? La vulgarité du monde et des hommes « fait mal », car au-delà de notre petite personne c’est l’humanité en nous qu’elle rabaisse. C’est ce que je voulais dire. En résumé, placer une figure religieuse dans des postures pornographiques, est-ce oui ou non INSULTER (synonyme : outrager, choquer, injurier, blesser) la sensibilité du croyant et donc le croyant lui-même?

    2) Votre cours et les propos de Ruwen Ogien laissent entendre que les croyances – quoique respectées et protégées par la loi – n’ont que peu de valeur au regard des productions rationnelles. L’idée est en creux, entre les lignes mais elle frappe l’esprit. Je relève trois passages et me permets de m’interroger.
    Premier passage : vous parlez de « (…) contenus de pensée formant la substance de la pensée immédiate des hommes. » Vous précisez : « Tous les hommes ont en effet des opinions, des croyances, mais opiner et croire n’est pas encore penser » Bien-sûr opiner, croire ne sont pas des activités fondées sur l’exercice de la raison mais il y a croyance et croyance. Il y a croire que la terre est plate et croire en Dieu. La première est à mettre au même plan que l’opinion, la seconde est d’un autre ordre. Et contre celle-ci, « la pensée de la pensée » n’est pas toujours une arme, au contraire ! A propos de Descartes, M. Steffens écrit : « Ce qui est premier dans l’ordre suivi des Méditations est, croit-on, le cogito, c’est-à-dire ma pensée se reprenant elle-même dans sa certitude, mais ce qui était déjà là, c’était l’idée de mon imperfection et donc de la perfection. En somme : puisque l’idée de Dieu précède ma pensée en l’excédant, elle ne peut procéder de ma pensée. » Dieu : contenu de pensée ou fondement de toute pensée vraie ?
    Second passage Les croyants qui se sentent personnellement offensés par les caricatures sont, en outre, présentés par vous comme des « adorateurs », incapables de prendre « aucune distance » avec ce à quoi ils adhèrent « massivement ». Les assassins des dessinateurs étaient certainement de tels faibles d’esprit. Mais n’est-ce pas présenter tous les croyants qui se disent offensés comme des fanatiques (du latin fanaticus : « possédé par la divinité, inspiré ». Par définition, « animé d’un zèle excessif et aveugle »)?
    Troisième passage. Ogien écrit : « La liberté d’expression (…) que Charlie Hebdo a si bien pratiquée en se moquant des croyances absurdes … » Pourquoi absurdes? Oui, croire que douze vierges attendent les djihadistes au paradis a tout d’une croyance absurde mais toutes les croyances tournées en dérision ne sont pas absurdes. Et lorsque les musulmans modérés se sentent offensés par une représentation de Mahomet sodomisé par un porc, sont-ils eux aussi des fanaticus sans distance à l’égard de leurs contenus de pensée? Selon moi, la manière de moquer discrédite ici la pertinence de l’intention et rabaisse le défenseur de la liberté lui-même.

    3) On peut employer le mot « respect » au sens courant  (rien n’oblige à choisir le sens élaboré par Kant) pour désigner le « soin qu’on a de ne pas porter atteinte à un être ou à une chose qu’on juge digne de considération » (Larousse). Le sens de ma question était : d’où vient cette ambivalence à l’égard du sacré? Certains raillent les autorités religieuses – et ils font bien quand celles-ci tentent de limiter nos libertés – mais ce qu’ils bafouent d’un côté par des mots ou des images dégradantes, ils semblent l’admirer d’un autre, quand ils pénètrent une église ou quand ils contemplent un retable? Ces rencontres avec les symboles de la puissance divine ne sont-elles pas pour eux l’occasion de s’interroger sur leur propre athéisme? Je reconnais que cette question est à mettre à part du débat.

    4 et 5 ) La tyrannie à laquelle je songeais était celle de la « pensée unique ». Tout se passe, dans l’opinion, comme si Nietzsche avait fait de Pascal un ringard, un illuminé dépassé par la modernité.

    6) Je lirai votre article.

    7) J’ai fréquenté le milieu de l’art contemporain pendant 10 ans. Je m’en suis éloignée. Sur ce milieu, ses lacunes, ses prétentions, son mercantilisme il y aurait beaucoup à dire. Le critique Olivier Céna est lucide sur la question. Selon moi (mais cela n’engage que moi) Andres Serrano, comme Adel Abdessemed, surfe sur le porno-chic et la violence cool. Aucun intérêt.
    Merci d’avoir pris le temps de me lire.
    France R.

  12. blandine amstadt dit :

    Entièrement d’accord s’agissant du Pape. J’ai vraiment ha-llu-ci-né en le voyant brandir le poing ! Ce catholicisme me fait penser à celui des malfrats des films de Scorcese ou de Clint Eastwood. Des types qui se tatouent des croix sur le torse et qui liquident de pauvres types dans des ruelles. Il faut croire que le pape François a quelque chose du latin au sang chaud.

  13. Simone MANON dit :

    Réponse à France Rechat.
    Bonjour
    Au risque de froisser à nouveau votre susceptibilité, il me faut constater que lorsqu’on veut défendre l’indéfendable, on ne recule devant aucune énormité intellectuelle. Car vous nous peignez l’homme de foi sous les espèces de l’huître (au sens où Valéry disait qu’ « il n’y a que les sots et les huîtres qui adhèrent » et où coller à son rocher se distingue de donner son assentiment à un contenu de pensée, à une parole), abolissant dans l’acte de foi toute forme de liberté. Vous allez même jusqu’à faire injure à la personne humaine en réifiant son identité. Si celle-ci se confond avec sa croyance, on se demande bien ce qui advient de l’identité de cette même personne lorsque la foi l’abandonne ou lorsqu’elle en adopte une autre. Cesse-t-elle donc d’être ce qu’elle est ? Et si de toute évidence cela n’a pas de sens, ne faut-il pas admettre que la personne est fondamentalement une liberté (les philosophes disent un pour soi), la liberté étant précisément ce qui fonde sa dignité ? Tels sont en tout cas les présupposés de nos institutions. On n’a pas le droit de réduire un citoyen à sa religion, son ethnie, son origine etc. parce qu’on le définit abstraitement comme un être de raison, une liberté capable d’entrer avec les autres dans une communauté de statut juridique.
    Mais comme il n’y a pas de discussion possible avec des interlocuteurs dont la susceptibilité est telle qu’ils vivent les objections qu’on leur adresse comme de la condescendance, vous voudrez bien que nous en restions là.

    Bien à vous.

  14. blandine amstadt dit :

    Bonjour,
    Michel Onfray ne se pose même pas la question insulte pas insulte?, pour lui les dessins étaient clairement des insultes.
    http://www.sam-network.org/video/tolerance-humanisme-et-religions
    Pour un anti clérical, un pro liberté, je trouve que c’est fort justement de dire que ben non, charlie n’avait pas tous les droits.

  15. Simone MANON dit :

    Bonjour Blandine
    J’ai pris la peine d’écouter le propos de Michel Onfray qui n’est pas, je l’avoue, ma tasse de thé, mais il faut souligner qu’il a sa cohérence.
    Il ne faut pas dire qu’il est anticlérical. C’est un athée résolu mais il ne refuse pas aux autres le droit de croire ce qu’ils veulent. Il attend simplement de chacun la capacité de pouvoir discuter de ses croyances et de s’entendre sur des faits historiquement établis. Par exemple, dit-il, sur le fait que Mahomet était un chef de guerre, que le Coran comprend des sourates peu favorables à la paix et à l’amour entre les hommes ou sur le fait qu’il y a des raisons de douter de l’existence du Christ.
    Il semble très attaché au principe de la laïcité au sens où elle se définit comme le souci que les diverses églises n’aient pas d’emprise sur l’espace public et que la croyance reste une stricte affaire privée. Par exemple, il refuse que les croyants hostiles au mariage pour tous se mêlent de la vie des autres. Ils ont le droit de ne pas être homosexuels mais pas celui d’interdire aux autres d’avoir une autre préférence que la leur.
    Simplement il dénonce dans la laïcité telle qu’elle est instituée en France son caractère abstrait. De fait nos institutions considèrent chaque citoyen comme un être de raison, capable de s’affranchir de ses déterminations naturelles ou culturelles et de reconnaître le droit des autres à la liberté de penser et de s’exprimer. L’école avait été conçue par les grands républicains (Condorcet, Gambetta, Ferry, Jaurès etc.) comme le moyen de faire éclore le sujet rationnel et donc de libérer l’esprit de son étroitesse native. Je crois bien être devenue professeur de philosophie pour travailler à ce noble idéal ! Noble…mais utopique si l’on veut bien reconnaître que nous avons échoué. Il faut admettre que le projet de démocratiser les lumières était un doux rêve.
    Michel Onfray peut donc dénoncer, avec raison, dans cette position un idéalisme inconséquent et revendiquer un parti pris empiriste et conséquentialiste en matière de morale. Les hommes qui composent la communauté des citoyens ne sont pas les êtres abstraits que la République présuppose, rappelle-t-il. Ils sont des êtres de chair et de sang, avec leurs appartenances religieuses, ethniques de telle sorte que ne pas en tenir compte dans l’exercice de sa liberté revient de facto à heurter le credo des uns et des autres, à les blesser et donc à être vécu comme quelqu’un qui se rend coupable d’insulte. Il ne fait pas la différence entre le respect dû aux personnes et le respect des croyances parce qu’il prend les gens comme ils sont. L’observation montre qu’il y a peu de personnes capables de faire cette différence. Je suis même surprise de constater que des étudiants en philosophie n’y parviennent pas vraiment. C’est que pour cela il faut avoir été formé à l’esprit des lumières et il est vain de croire que ce soit la chose du monde la mieux partagée. Surtout si l’on prend acte qu’avec internet et la mondialisation, un journal satirique tel que Charlie Hebdo dont la diffusion était jusqu’à peu confidentielle peut être instrumentalisé à des fins criminelles.
    Dans mon article sur la laïcité,http://www.philolog.fr/quest-ce-que-la-laicite/, je souligne cette réalité et je précise que personnellement je me sens tenue à une éthique de la responsabilité. Ce qui revient à justifier l’autocensure. Mais je le déplore car c’est faire droit à la raideur intellectuelle, alors qu’Onfray la légitime. Il est regrettable que son propos reste superficiel et qu’il ne pose pas la question de savoir ce qu’il advient du régime de la liberté quand « le politiquement correct » la muselle de tous côtés. Les esprits peuvent-ils être libéralisés dans un espace public où chacun s’interdit de discuter des croyances, voire d’en rire ? Il fait confiance au dialogue mais pour être capable de dialoguer, il faut être capable de prendre de la distance avec ses croyances. Comment rendre possible cette vertu si dans l’école, ou dans la cité chacun s’autocensure afin de ne pas heurter les susceptibilités ?
    Comme toujours avec lui, en s’en tenant à la surface des choses et en flattant ce que beaucoup ont envie d’entendre, on évite d’affronter de redoutables difficultés.
    Bien à vous.

  16. blandine amstadt dit :

    Merci de m’avoir répondu. C’est drôle mais plus je lis de débats, plus je constate que les gens ne s’écoutent pas vraiment. Enfin, je ne dis pas que vous n’avez pas écouté Michel Onfray mais vous employez l’expression « politiquement correct » d’une manière et lui d’une autre car pour lui, le « politiquement correct » veut dire sacraliser les Droits de l’homme, quitte à oublier que les hommes ont des devoirs, lesquels devoirs ne consistent pas à faire profil bas devant les religieux, mais à ne pas mettre les gens « dans tous leurs états », en les piétinant par le rire par exemple. Quand on est prof on sait que des rires moqueurs peuvent vous pousser au désespoir, à la démission, au suicide.
    Enfin, il me semble que l’horreur des attentats de janvier, l’impossibilité de donner tort à des victimes auxquelles on était très attachés, tout cela fait écran. Comment s’interroger sur la fonction, la portée et les limites de la liberté sans trahir les victimes que nous aimions?
    Vous craignez que certains donnent raison à Daesh contre les victimes en limitant la liberté mais non. Une fois dit que Daesh est impardonnable et haissable, le problème de la liberté d’expression se pose encore. Il se posait avant, il se pose après. L’horreur a rendu le débat plus délicat parce que risque de malentendus. C’est mon avis.
    Et sur la liberté du croyant. Kierkegaard écrit à propos d’Abraham que sa foi est « abandon absolu » à « l’amour de Dieu ». « Abraham croit, en dépit de sa propre raison ». Aliénation du croyant = aliénation de l’amoureux ? Sujet de dissertation : La foi (comme l’amour) n’est-elle qu’une démission de la raison?
    A bientôt

  17. Simone MANON dit :

    Bonjour Blandine
    Je ne sais pas à quel texte de Michel Onfray vous pensez pour ce qui est de sa conception du « politiquement correct ». Dans les quelques articles que j’ai lus, je constate qu’il le dénonce. Décrire la réalité est un crime contre le politiquement correct s’indigne-t-il. Et surtout, comme tout philosophe qui se respecte, il demande de tracer la frontière entre la liberté et la licence. En ce qui me concerne je défends la liberté de l’esprit non la licence. La liberté d’expression n’est pas le droit de diffamer, d’insulter les personnes, de répandre la haine, de réviser l’histoire en niant les faits qui dérangent etc. Et c’est au nom de la liberté de penser et de s’exprimer conquise de haute lutte contre les despotismes que je dénonce l’agressivité de l’inculture, le musellement des satiristes ou des penseurs sous prétexte qu’il faut ménager les susceptibilités.
    Il ne me semble pas si éloigné des valeurs que je porte lorsque je lis: « Charlie-Hebdo est, avec Siné-Hebdo ou le Canard Enchainé, l’honneur de la presse : car un journal satirique, et il m’arrive d’en faire régulièrement les frais, n’épargne rien ni personne, et c’est tant mieux. Ce sont des supports libres parce qu’ils vivent de la fidélité de leurs lecteurs. Sans publicité, ils n’ont aucun riche annonceur à ménager, aucun actionnaire à flatter, aucun propriétaire milliardaire à satisfaire. Ils ne roulent pour aucun parti, aucune école, aucune chapelle : au sens étymologique, ils sont libertaires.
    Sur les religions en général, et l’islam en particulier, cette presse dit tout haut avec humour, ironie ou cynisme, ce que beaucoup pensent tout bas. La satire leur permet de dire ce que le politiquement correct de notre époque interdit de faire savoir. En ouvrant les pages du journal, on pouvait se lâcher et rire d’autant plus joyeusement que, sur les questions de religion, dans le restant de la presse, on peut crucifier le chrétien, c’est même plutôt bien porté, mais il faut épargner les rabbins et les imams. A Charlie, la soutane, la kippa et la burka sont également moquées – faudra-t-il écrire étaient ? » http://mo.michelonfray.fr/non-classe/lintegralite-de-larticle-de-michel-onfray-dans-le-point-du-10-janvier-2015/

    Non je ne crains pas que l’on donne raison aux terroristes. En revanche je déplore qu’il ne serait pas possible pour Voltaire de publier certaines de ses oeuvres aujourd’hui, que l’on épure certaines expositions des œuvres susceptibles de heurter les susceptibilités et que l’on se condamne à l’autocensure pour ne pas avoir à demander de protection policière.
    Ce qui n’enlève rien au droit absolu de chacun d’avoir la foi qui est la sienne. Toute la rationalité, philosophie et sciences comprises, est fondée sur un acte de foi en la raison humaine, car la raison ne peut pas se fonder elle-même. Raison qui n’est pas une donnée mais une conquête requérant un difficile effort de libération. C’est le déploiement en chacun par une école exigeante des ressources de la raison qui peut, seul, fonder une civilisation de la tolérance et de la coexistence pacifique au sein d’un espace public de personnes ayant des convictions philosophiques, politiques, religieuses différentes.
    Pour le sujet que vous posez, voyez: http://www.philolog.fr/foi-et-savoir/
    http://www.philolog.fr/la-science-est-elle-incompatible-avec-la-religion/
    Bien à vous.

  18. blandine amstadt dit :

    Oui, merci beaucoup pour ces précisions. La licence, c’est le mot que je cherchais… Etrange qu’il ne me soit venu à l’esprit… Cet article de Michel Onfray ne me surprend pas, Onfray a toujours été un libertaire en effet. C’est pourquoi la vidéo dont je parle plus haut (voir le lien) m’a surprise car cette fois ce qu’il appelle le « politiquement correct » c’est cette tendance généralisée à faire du droit à la licence un droit inaliénable. Il dénonce à ce propos une forme d’infantilisme : « je dis ce que je veux, je vous emmerde etc » Je crois qu’il est pris entre deux feux, l’attachement absolu à la liberté de penser et le besoin de garantir une certaine paix civile par une forme de diplomatie, il parle de « résoudre les tensions » avec « finesse ».
    Mais je ne veux pas accaparer cet espace de discussion. Ces échanges m’ont permis de réfléchir et d’avancer. Je vous en remercie.

  19. Simone MANON dit :

    Bonjour Blandine
    Juste une petite remarque pour dissiper une confusion. Voyez si vous ne faîtes pas un contresens sur ce que signifie l’expression « politiquement correct ». Ce n’est pas le pouvoir de dire n’importe quoi ou le droit à la licence, c’est au contraire le fait de ne presque plus pouvoir rien dire sans encourir les foudres des chiens de garde des diverses susceptibilités, (celles des religieux, des gays, des lesbiennes, des minorités ethniques, des handicapés etc.)
    Par exemple : Si vous faîtes une conférence aux Etats-Unis où sévit la terreur du politiquement correct, vous avez intérêt à envoyer préalablement votre texte à un avocat afin qu’il expurge votre texte de tous les mots dont les connotations péjoratives risqueraient de vous attirer des ennuis judiciaires. Vous ne devez pas dire « sourd » mais « malentendant », « obèse » mais « autrement proportionné », « femme de ménage » mais « technicienne de surface » etc. Toute critique d’une religion vous expose à être qualifié de christianophobe, d’islamophobe ou de judéophobe. Onfray souligne qu’on ne peut pas dire que les attentats de janvier ont un rapport à l’islam (sous la forme de l’islamisme) parce que le politiquement correct consiste à dire « pas d’amalgame » sans que soit précisé ce qui est amalgamé. Par peur de stigmatiser ou de déplaire aux musulmans, on ne peut plus décrire le réel sans être taxé ici d’islamophobie!
    Voyez la définition très pertinente que donne ce site :
    http://www.toupie.org/Dictionnaire/Politiquement_correct.htm
    Bien à vous.

  20. blandine amstadt dit :

    Bonjour,
    En l’occurrence je ne fais que rapporter l’expression telle que l’emploie Michel Onfray lui-même. La vidéo est longue je vous donne le moment précis : O1:42:24 « Pour ce qui est de l’autocensure, heureusement que je suis pour l’autocensure!! Aujourd’hui, c’est pas politiquement correct, il faudrait pas s’autocensurer… »
    http://www.sam-network.org/video/tolerance-humanisme-et-religions
    On peut appeler ça la face B du « politiquement correct » que vous décrivez.
    A : Ne rien dire pour ne pas blesser.
    B : Tout dire quitte à blesser.
    Cordialement

  21. Simone MANON dit :

    Bonjour Blandine
    Oui, mais vous voyez bien que l’expression est ici totalement détournée de son sens commun.
    Il est dangereux et peu rigoureux de faire dire à une expression une chose et son contraire. C’est en général un procédé sophistique et il faut bien avouer qu’Onfray ne s’en prive pas lorsque cela l’arrange. C’est clair dans ce passage où son interlocutrice parle de la laïcité et du droit à la liberté et où il lui répond en épinglant la revendication du droit à la licence d’enfants attardés s’en donnant à cœur joie par exemple sur les réseaux sociaux.
    Il suffit d’observer la société à laquelle nous appartenons pour constater que nous ne vivons pas sous le régime du droit à la licence. Celui-ci est en toute rigueur « politiquement incorrect » et en ce sens, c’est heureux.
    Mais le droit à l’expression de la liberté de penser est tout autre chose, le drame étant qu’il devient lui aussi « politiquement incorrect » sous l’empire du « politiquement correct » au sens précis de l’expression.
    Mais l’essentiel est qu’il n’y ait pas de confusion sur ce que nous entendons par là. Je comprends donc pourquoi vous aviez le sentiment que les gens ne s’écoutent pas, ce qui restait pour moi énigmatique dans un message précédent.
    Bien à vous.

  22. blandine amstadt dit :

    J’entends parfaitement ce que vous dites mais êtes-vous certaine que nous ne vivons pas sous le régime du droit à la licence ??? Un livre puis un film sont sortis récemment intitulés « Connasse ». C’est sur tous les rayons des supermarchés. Une BD à gros tirage s’appelle « Vie de Merde ». Sur Canal +, tous les soirs depuis 20 ans, on peut voir et entendre les pires vulgarités. Baffie en est le fier représentant. Internet a facilité l’accès à la pornographie, le discours amoureux est devenu + que licencieux… En témoigne le langage des jeune femmes aujourd’hui… il n’y a qu’à prendre le métro ou le bus pour en avoir une idée. Je n’ose pas écrire ce que j’entends, y compris dans les beaux quartiers… Et que penser de l’exemple des People? Nabilla me donne la nostalgie d’une Grace Kelly que je n’ai pas connue.
    La permissivité recule un peu, mais si vous enseignez vous devez avoir remarqué que déplorer ce fait, c’est passer pour une coincée psycho-rigide. J’appellerai donc cela du « politiquement correct » à rebours.

  23. Simone MANON dit :

    Oui, hélas! Votre constat est d’une grande pertinence. La vulgarité est omniprésente dans les médias. Il est très « branché » de revendiquer ses échecs scolaires comme s’il y avait là le sésame de la réussite financière ou médiatique. Les infralangues supplantent de plus en plus la belle langue française. J’y suis peut-être moins sensible que vous car je regarde très peu la télévision, je vais très peu au cinéma et… j’ai la chance d’avoir pris ma retraite. J’avais observé en fin de carrière l’effondrement de l’école républicaine et certains messages de mon blog, que je supprime évidemment, me donnent la mesure de l’inculture et de la misère morale de certains étudiants qui semblent avoir un goût particulier pour l’obscénité pour vous insulter.
    C’est là la dérive du monde démocratique flatté par certains médias dans ce qu’il a de pire. Chacun croit son opinion digne d’être entendue, l’imbécile se croit l’égal d’Einstein et toute forme de hiérarchie ou de noblesse est disqualifiée comme l’expression d’une inacceptable inégalité.
    Nous vivons en effet une mutation culturelle profonde et je ne sais que penser du monde et du type humain que cela annonce.
    Sur ce blog, je dénonce « le philistinisme cultivé ».http://www.philolog.fr/le-philistinisme-cultive/
    Il faut bien voir que la culture a toujours été une affaire d’élite. L’utopie des lumières a voulu démocratiser ce qui était un privilège aristocratique. Il était sans doute inévitable d’aller dans le mur. Mais ce qui sévit au niveau culturel n’est pas encore politiquement légalisé et ne semble pas en passe de l’être. Voilà pourquoi j’ai des problèmes avec ce détournement du sens de l’expression « politiquement correct ».
    En tout cas je vous remercie pour la qualité de cet échange.
    Bien à vous.

  24. blandine amstadt dit :

    Merci à vous!

  25. Thierry F dit :

    Madame,
    Votre article qui fait suite à la série sur la laïcité est admirable.
    Vous aidez le lecteur à cheminer.
    Vous m’aidez d’autant plus que l’effort indispensable de raisonnement risque à chaque instant de se perdre dans les méandres des affects ou pire dans les ornières du bon sens.
    Permettez moi de vous exprimer toute ma gratitude au regard de la démarche pédagogique que vous offrez gracieusement.

  26. Simone MANON dit :

    Merci pour ce sympathique message.
    Bien à vous.

  27. Maxime Gaudé dit :

    Madame,

    Pouvez-vous m’expliquer avec des mots simples la différence entre les caricatures de Charlie Hebdo et une insulte lancée dans la rue (sale blanc, sale noir). Pourquoi l’une est acceptable et l’autre non?

    Bien à vous

  28. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Une caricature, une satire ou un propos humoristique se distinguent radicalement d’une insulte telle que « sale noir » ou « sale blanc » en ce qu’ils n’appartiennent pas du tout au même registre.
    L’insulte est attentatoire à la dignité d’une personne qu’elle cherche expressément à offenser. Elle procède de la méchanceté, du désir de faire du mal à quelqu’un. En ce sens l’insulte raciste n’a aucune innocence morale. Elle est condamnable, non pas seulement parce que le droit protège les citoyens de la haine raciste mais parce que la loi morale nous fait obligation de respecter la dignité de la personne en tout homme, quelles que soient la couleur de sa peau, son origine ou la nature ses croyances.
    Une caricature ne vise pas à blesser une personne mais à épingler quelque chose qui, au regard de l’esprit, est critiquable. Ni dans sa source, ni dans ses intentions, elle n’est assimilable à l’insulte raciste ou autre. Elle ne procède pas de la méchanceté mais de l’exercice de la liberté intellectuelle. Son but n’est pas de blesser des personnes mais de réveiller des esprits endormis dans leurs certitudes et rendus complaisants par cette somnolence au mal qui prospère dans le monde.
    Par exemple, lorsque Plantu propose dans le journal Le Monde sa caricature du Pape Benoît XVI sodomisant des enfants, il ne vise pas une personne mais une Institution que tout être de raison doit dénoncer lorsqu’elle protège en son sein des prêtres pédophiles. Il nous interpelle en qualité d’esprit s’honorant de ne pas accepter l’inacceptable. Il nous invite à prendre du recul sur une réalité du monde et à ne pas en être complice. Lorsque le caricaturiste danois Kurt Westergaard, dessine la tête de Mahomet coiffée d’une ceinture d’explosifs, il vise le détournement du message coranique par l’islamisme politique. Quel est l’être sain d’esprit, libre intellectuellement et moralement, qui ne s’indignerait pas de la violence criminelle que certains exercent au nom de Dieu ?
    L’humour, de manière générale, ne procède pas de la méchanceté mais d’un certain recul de l’esprit sur le réel lui permettant d’en stigmatiser les ridicules, d’en exhiber les impostures, d’en faire apparaître un aspect dérangeant. Il interpelle chacun dans sa capacité de se mettre à distance de lui-même et du monde afin d’exercer son esprit critique, de se voir lui-même et le monde dans ce qui est en déficit par rapport aux exigences de l’esprit. En ce sens il fait œuvre salutaire. Mais il heurte nécessairement les esprits obtus dont les adhésions à des croyances sont si massives qu’ils ont perdu la liberté de se mettre à distance d’elles pour les juger selon des valeurs universalisables en droit. Il est donc souvent vécu comme offensant mais ce n’est pas parce que son intention est d’offenser des consciences, c’est parce que celles-ci sont incapables de prendre de la distance par rapport à elles-mêmes.

    En espérant avoir éclairé votre lanterne.
    Bien à vous.

  29. VIDON Raoul dit :

    Bonjour Madame,
    Je ne suis pas du tout contre la Liberté d’Expression, non pas parce qu’elle est un « droit » inscrit dans la constitution mais parce que la limiter selon tel critère ou tel autre, indique que ceux qui édicteraient ces critères feraient usage de leur « liberté », et à ce titre il serait tout à fait impossible qu’ils l’interdisent aux autres.
    Cependant, il me semble que le problème ne se situe pas au niveau du « droit à la liberté d’expression » ou d’ailleurs du droit à la liberté tout court (droits constitutionnellement acquis), mais plutôt au niveau de l’usage que l’on fait de cette liberté.

    Car le « revendication » n’est plus intéressante justement dans un pays (globalement en Occident et ailleurs aussi) où la Liberté est acquise, l’usage que l’on fait de sa liberté est me semble-t-il, la seule question qui compte.
    Chacun est libre, c’est acquit.
    Chacun doit contrôler sa liberté et l’utiliser non pas à son profit (ou uniquement à son profit, car je ne veux choquer personne), mais au profit de l’Autre.
    Exemple : je m’occupe de mes enfants dès que je suis libre pour le faire, je soigne les malades si j’en ai les moyens, j’aide à traverser la rue en prenant 2 minutes sur mon temps … Ma liberté, si par exemple mes revenus me le permettent, ne consiste pas à jouer au golf 3 fois par jour, aller au cinéma, et me faire plaisir sans arrêt en exprimant si je le souhaite, haut et fort, mon opinion.
    Mon plaisir naît de celui que je suis capable de procurer aux Autres. « Ma liberté est l’instrument de mon obligation à l’égard des autres » (E. Levinas). Il ne s’agit pas de mon droit, il s’agit de
    l’usage de ma liberté qui elle ne peut être rien d’autre.

    La répétition de « moqueries » dans un journal (Charlie), n’apporte rien à personne (très peu de lecteurs de Charlie lui sont fidèles).
    Avoir le droit de les faire, n’est pas la question.
    La question me semble-t-il est de savoir si Charlie, qui utilise son droit légitime à sa liberté d’expression, ne peut s’exprimer autrement que par la moquerie et la dérision.
    Cette dérision qui n’est d’ailleurs risible que lorsqu’elle s’applique à celui qui s’en réclame.

    Je vous remercie de tout ce que vous nous permettez de lire et d’apprendre sur votre site, et parce qu’l nous permets également de nous exprimer. Peut-être mal, peut-être aussi avec trop peu de recul, pour que cette expression soit « profitable ».
    Merci également, si vous le souhaitez, de me répondre, peut-être pour mieux m’éclairer.

  30. Simone MANON dit :

    Bonjour Monsieur
    Je doute, Monsieur, de pouvoir vous faire comprendre ce que la lecture de mes articles n’a pas réussi à faire. Votre message est problématique à plus d’un titre.
    On est favorable à la liberté d’expression ou bien on a le souci de la limiter, fût-ce avec des arguments sophistiques.
    Le mauvais usage que les hommes peuvent en faire lui est substantiellement lié, mais qu’est-ce que faire un bon usage? Votre propre réponse peut-elle être universalisée? C’est parce que dans ce domaine, l’arbitraire subjectif est la loi, que le droit est nécessaire pour que la liberté des uns n’empiète pas sur celle des autres. Ainsi la loi juridique définit avec précision ce qui est tenu pour un mauvais usage, par exemple diffamer, appeler à la haine etc. D’où les sanctions prévues pour ces délits.
    Reste le problème moral. Est-ce faire un bon usage de la liberté que de pratiquer l’humour, que d’exercer sa capacité critique sur les contenus dogmatiques des religions, que de caricaturer des personnages politiques ou autres ? Pour qui défend la liberté de penser, la réponse est sans ambiguïté oui. Pourquoi ?

    1) Parce que dans une société où l’humour n’a pas droit de cité, où l’esprit critique ne peut pas s’exercer, il n’y a plus de liberté de penser tout court. Vous semblez croire que la liberté de l’esprit est une donnée. Mais c’est une lourde erreur. La liberté de l’esprit est une conquête supposant certaines conditions pour être possible. Une école exigeante bien sûr, mais surtout l’existence d’un espace social où les hommes peuvent faire un usage public de leur raison, où les humoristes peuvent délier les esprits en les invitant à rire d’eux-mêmes, où les ridicules, les raideurs des uns et des autres sont épinglés pour la liberté de tous. Dans les sociétés où un tel espace n’est pas ouvert, les individus sont prisonniers des préjugés, des dogmes permettant aux titulaires du pouvoir d’asseoir leur domination.
    Que cela déplaise à tous ceux qui font les frais de la liberté intellectuelle et morale, cela va de soi. Et l’histoire nous a appris que malheur à ceux qui les dérangent s’ils ont le pouvoir de les faire taire. Lettres de cachet, guillotine … Manifestement, certains ont la nostalgie de cette époque glorieuse !

    2) Parce que l’argument selon lequel, la liberté doit s’exercer pour le bien des autres implique la négation de toute forme de liberté puisqu’il y aura toujours quelqu’un pour se sentir offensé des critiques qui visent sa manière de penser ou d’agir. Exit aussi, les autres libertés. Par exemple la liberté de ne plus aimer doit être déniée puisque la personne amoureuse de vous ne pourra que souffrir de votre désamour. Avec la meilleure volonté du monde, vous ne pourrez pas toujours éviter de froisser des susceptibilités ou d’insupporter quelqu’un dès lors que vous exercerez votre liberté.
    Pour ce qui est de Charlie hebdo, je me suis expliquée dans mon cours sur la laïcité. http://www.philolog.fr/quest-ce-que-la-laicite/#more-4145 Il y a en effet des contextes où la prudence politique implique de tenir compte de la sottise ambiante afin de ne pas exposer des innocents à la fureur fanatique. Ce qui ne signifie pas que la liberté d’expression doive être condamnée mais qu’il faut parfois se l’interdire, non point par respect de la bêtise mais pour ne pas ouvrir un boulevard à la violence dont elle est toujours une indéfectible pourvoyeuse.

    3) Enfin, je ne peux qu’attirer votre attention sur deux points : d’une part sur un travers humain fort répandu consistant à considérer sa propre manière d’exercer sa liberté comme la mesure de ce qui est souhaitable pour tous. C’est là une prétention scandaleuse. Ni un Descartes, ni un Kant n’ont la prétention de définir le bien en soi. Ils montrent au contraire que ce n’est pas possible tant la complexité et l’ambiguïté des situations exigent d’exercer dans chaque occurrence de la vie son jugement. Ne vous êtes-vous jamais demandé si votre sollicitude à l’endroit des autres ne leur est pas pesante ? Si elle n’est pas plus ordonnée au besoin de votre propre existence qu’à celle des autres ? En quoi la pratique d’un sport, les plaisirs du cinéma ou du théâtre seraient-ils contraires au sens moral ? D’autre part sur le fait que la liberté n’est jamais acquise. Ce n’est pas parce que la loi la reconnaît que les individus sont intérieurement libres (poids des superstitions, des opinions, des passions etc.) et surtout, elle est sans cesse menacée d’être remise en cause sous la pression des chiens de garde de toutes les ligues de défense des susceptibilités. La terreur exercée par le politiquement correct, l’institution de lois liberticides depuis une vingtaine d’années en donnent la mesure.
    Bien à vous.

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