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La tolérance est-elle un vice ou une vertu?

 

Voltaire par Quentin de la Tour. www.ac-strasbourg.fr 

 

   La notion de vertu connote celle de force et de qualité morale. Pour les Grecs, l’homme vertueux est l’homme qui accomplit son humanité dans son excellence. Le vice au contraire renvoie à l’idée de faiblesse, de défaut moral. La question est de savoir ce qu’il en est de la tolérance sous le rapport de la force ou de la faiblesse morale. On entend par tolérance une attitude consistant à accepter des croyances, des conduites que l’on n’approuve pas. Dans l’idée de tolérance il y a à la fois l’idée d’une acceptation et celle d’une réprobation. D’où les problèmes :

  Si ce qui est réprouvé l’est en raison, la vertu humaine ne consiste-t-elle pas à le dénoncer et à le combattre ? Il nous semble que la vocation de l’homme est de lutter contre l’erreur et le mal moral, non de s’en accommoder. Inversement, si ce qui est réprouvé a sa légitimité, il n’y a pas à le tolérer mais à le respecter. Qu’est-ce donc qui peut conduire les hommes à s’accommoder de l’inacceptable ou bien à avoir une attitude condescendante là où le respect serait de rigueur ? Ne faut-il pas admettre que ce sont des principes peu honorables rejetant la tolérance du côté du vice ?

  (Méthode : Ces questions annoncent la thèse : La tolérance participe davantage du vice que de la vertu.)

  Pour autant (Méthode: Ce connecteur logique annonce le renversement dialectique et donc l’antithèse : la tolérance participe de la vertu) l’horreur de l’intolérance, les drames du fanatisme, dévoilent la face glorieuse de la tolérance. L’expérience montre en effet que si le fanatisme met le monde à feu et à sang, les sociétés fondées sur l’institutionnalisation des principes de la tolérance sont des havres de paix et de civilisation. Quels sont donc ces principes et pourquoi la tolérance en ce sens, témoigne-t-elle de la force de l’esprit non de sa faiblesse ?

  Reste que (Méthode : Cette expression annonce ici le dépassement de l’apparente contradiction) lorsque la tolérance se fonde sur des principes positifs, sommes-nous autorisés à parler de tolérance ? Le mot respect n’est-il pas le mot approprié ? Au fond il se peut que la tolérance soit reçue comme une vertu lorsqu’elle est autre chose que ce que le mot désigne, autrement dit à la faveur d’une confusion ne résistant pas au travail de la réflexion. Car lorsque le mot est approprié, la tolérance semble moins témoigner de la force de l’esprit que de son consentement à sa propre faiblesse. Alors ? La tolérance peut-elle jamais être une grande vertu ?

 

 

 

 

I)                   La tolérance est un vice.

 

            A)    Tolérance : masque de l’intolérance.

 

  Seuls sont en situation de tolérer ceux qui sont en situation d’interdire. Les majorités tolèrent les minorités, pas l’inverse. Elles s’abstiennent de sanctionner des opinions ou des conduites qu’elles condamnent pourtant.

  PB : S’il va de soi que ce blâme est parfois légitime, cette attitude fait problème lorsqu’elle vise une manière de penser ou d’agir dont le seul tort est d’être différente.

Par exemple, y a-t-il sens à dire que les Edits de tolérance au XVI° siècle témoignent de la vertu des catholiques ? Non, car ceux-ci condescendent à admettre sur le territoire français le culte protestant, ils ne reconnaissent pas le droit des protestants à la liberté de croyance. Le tort de la tolérance est ici d’offrir comme un don gracieux de la charité ce qui est un dû, en vertu du principe de justice. Elle cache sous une façade de tolérance une intolérance foncière consistant à refuser à l’autre un droit égal à la liberté de penser et à la détermination autonome de sa conduite. Cf. Cours [1] sur la tolérance

 

B)    Tolérance : expression de l’impuissance.

 

  On tolère souvent ce que l’on n’a pas le pouvoir d’empêcher. Tolérance vient du latin tolero : endurer ; supporter ; souffrir patiemment.

  Ex : L’Etat tolère l’usage du haschich pourtant prohibé par la loi.

       Le citoyen des quartiers où sévit la délinquance tolère la dégradation des locaux ; le bruit la nuit ;

       les incivilités quotidiennes.

       La femme battue ; l’enfant martyr tolèrent les sévices aussi longtemps qu’ils n’ont pas le pouvoir

       qu’il en soit autrement.

  En ce sens Sade pouvait dire que « la tolérance est la vertu des faibles ». La faiblesse, l’impuissance ne sont pas des motifs de vertu.

 

C)    Tolérance : expression de l’indulgence.

 

  On tolère souvent parce que l’on fait preuve d’une grande compréhension à l’égard des faiblesses et des vices des hommes. Il y a dans cette facilité à accepter les fautes des autres, sans doute beaucoup de commisération pour notre misérable condition mais aussi un brin de complaisance. Cette motivation est très ambiguë. Qualité des grandes âmes, souvent sévères avec elles-mêmes mais indulgentes aux autres ; elle peut aussi caractériser des êtres peu exigeants, enclins à flatter chez les autres les vices qu’ils s’autorisent.

  « Qu’est-ce que la tolérance ? disait Voltaire ; c’est l’apanage de l’humanité. Nous sommes tous pétris de faiblesse et d’erreur. Pardonnons-nous réciproquement nos sottises, c’est la première loi de la nature ». Dictionnaire philosophique. [2]

 

D)    Tolérance : expression de la lâcheté.

 

  Ne pas tolérer c’est toujours prendre parti, s’engager, combattre ce que l’on condamne et cela ne va pas sans risque. Ne pas tolérer la délinquance c’est, dans certains quartiers s’exposer aux représailles. Ne pas tolérer l’intolérance musulmane, c’est pour les intellectuels musulmans et les autres prendre le risque d’une fatwa appelant les fidèles à les assassiner.

  Cela demande du courage or le courage n’est pas la chose du monde la mieux partagée. Beaucoup ferment les yeux par peur, pour ne pas s’exposer aux dangers qu’implique la lutte contre l’intolérable. Ex : Munich en 1938.

 

E)     Tolérance : expression de l’indifférence.

 

  Lorsque l’on a perdu le sens des différences, lorsque l’inertie spirituelle fait que pour les hommes, tout se vaut, on se croit tolérant là où en réalité on est indifférent. Etrange tolérance qui ne coûte rien et qui est vidée de toute substance puisque seul peut se sentir tenu de tolérer des convictions différentes des siennes, celui qui en a de fermes. Cf. Cours sur la tolérance [1]

 

Conclusion transition :

 

  Si c’est l’intolérance, l’impuissance, la lâcheté ou l’indifférence qui fondent une attitude tolérante, il n’y a guère de sens à la célébrer. Si c’est la compréhension, le pardon, elle nous redevient sympathique mais où tracer la frontière la séparant de la complaisance voire de la complicité ? Il y a beaucoup de vertu dans la personne magnanime mais enfin, la tolérance consiste dans le premier cas à nier le droit des autres et dans les autres à s’accommoder de ce qui fait injure à l’humanité, l’erreur dans les paroles, la faute dans les conduites et cela fait problème. Alors comment comprendre que la tolérance puisse jouir d’un tel prestige et que contrairement à notre première analyse elle puisse revêtir le visage de la vertu ? Suffit-il de dire qu’elle permet aux hommes de vivre en paix ? Mais que vaut une paix si c’est la paix de la peur, de la lâcheté et de la démission spirituelle ? C’est ailleurs qu’il faut chercher et il semble bien que la tolérance se soit imposée comme une vertu parce qu’elle est le contraire de l’intolérance et là, pas d’ambiguïté possible, c’est bien le pire des vices.

 

II)                La tolérance est une vertu.

 

A)    Analyse du fanatisme ou de l’intolérance.

 

  L’étymologie nous rappelle que le mot vient de « fanum » : le temple. On appelait « fanaticus » les prêtres de certaines divinités (Isis, Cybèle, Bellone) qui entraient dans une sorte de délire sacré, pendant lequel ils faisaient couler leur sang. Par extension on appelle fanatique, toute personne animée d’un zèle aveugle, d’un enthousiasme proprement délirant pour une idée, une cause à laquelle elle adhère sans recul. D’où une manière de s’investir totalement, d’être possédé par une certitude au point d’y perdre toute forme de liberté et conséquemment toute capacité de reconnaître l’altérité en tant que telle.

  Le fanatisme procède d’un rapport perverti à la vérité. Le fanatique ne cesse de s’en réclamer mais il ne va pas au vrai par arguments et démonstrations. Son adhésion est affective, émotionnelle. D’où la violence de sa conviction. Elle relève d’une logique passionnelle dont les effets sont redoutables. Elle interdit toute possibilité d’échange serein avec l’autre. Celui-ci a tort par principe dès lors qu’il ne partage pas la même croyance, et comme on ne peut pas se sentir possesseur de la vérité sans vouloir l’imposer aux autres, la violence de la conviction débouche sur la violence tout court. La St Barthélemy ou rien. Le sacrifice de l’autre ou le sacrifice de soi. Le XX° siècle a payé un lourd tribut à la folie meurtrière du fanatisme et le renouveau du fanatisme religieux en ce début de XXI° siècle n’invite pas à l’optimisme. A la différence des démarches rationnelles les engagements passionnels ont le redoutable avantage d’être contagieux. Ils se constituent alors en force sociale capable d’investir le pouvoir d’Etat afin de disposer des moyens de s’exercer comme entreprise de domination des personnes et des consciences. (Propagande ; conditionnement ; terreur).

  On comprend que confrontés aux effets délétères du fanatisme, les hommes en aient appelé à la tolérance. La question est alors de savoir quels sont les principes qui la constituent comme attitude positive, difficile, morale au sens fort du terme.

 

B)    La vertu de tolérance.

 

1)      Analyse de la notion de vertu

 

  « Vertu, disait Alain, n’est assurément pas renoncement par impuissance mais plutôt renoncement par puissance…Ce qui est vertu est pouvoir de soi sur soi ».

  Lorsqu’elle n’est pas vidée de sa substance, la tolérance est effort sur soi-même. Il n’est pas naturel pour un homme d’admettre ce qui dans les termes de sa conviction, est une erreur ou une faute. Cela suppose la capacité de relativiser son point de vue, de suspendre ce qu’il y a de potentiellement violent dans les croyances.

   Il y a là une conquête qui, tant à l’échelle des individus qu’ à celui des collectivités requiert des sociétés ouvertes où un espace de délibération publique permet à chacun de prendre la mesure de la pluralité humaine et de découvrir qu’elle n’est pas illégitime par principe. Il est difficile d’obtenir des hommes cette force d’âme sans instruction publique et sans liberté politique. Cette vertu est donc liée à un haut niveau de civilisation.

  En effet, ce qui permet d’en faire l’enjeu d’un devoir, ce sont deux grands principes dont on va comprendre qu’ils ne vont pas de soi. Les hommes ont dû lutter pour les faire reconnaître, et dans certains espaces culturels ils n’ont pas encore d’effectivité.

 

2)      Les principes fondateurs de la vertu de tolérance.

 

a)      Premier principe.

 

  C’est celui de l’égale dignité des personnes et l’affirmation que la liberté est leur droit naturel. Sous réserve qu’une liberté n’empiète pas sur l’exercice d’une autre liberté (= l’intolérable) chacun doit être garanti dans l’expression de sa liberté. Ce principe constitutionnel nous fait obligation, non pas de respecter les convictions et les conduites des autres, mais de les admettre au nom du respect dû à la personne humaine. Tel est le principe fondateur de l’Etat de droit. Avec cette construction juridique, conquise de haute lutte, l’association politique cesse d’être assise sur des contenus dogmatiques ayant prétention à la vérité. Le lieu du pouvoir est agnostique. L’Etat doit être séparé de toute église prétendant être dans le secret des dieux ou de tout parti revendiquant une science du sens de l’histoire ou du bien public (comme ce fut le cas du parti communiste en Union Soviétique). L’Etat de droit revendique son incompétence en matière de vérité. La loi, le bien public sont à définir par les membres du corps politique, tous étant (selon certains critères) des citoyens. La fonction de l’Etat de droit est de garantir l’exercice des libertés de sujets « égaux en droit ». Il est donc par définition un Etat laïc et dans un tel Etat la pluralité des croyances est reconnue comme un droit. Il s’ensuit que les uns et les autres n’ont pas à tolérer la diversité des croyances, ils ont à se conformer à la loi leur faisant obligation de respecter la liberté des autres. Cf [1]. Cours sur la tolérance [1] 

 

b)      Le second principe.

 

  Il tient aux difficultés touchant à l’idée de vérité.

  S’il était possible de la dévoiler dans sa transparence, notre vocation serait de la transmettre, de la faire respecter et  non d’accepter ce qui errerait loin d’elle. Mais voilà, on ne désire que ce qui nous manque et l’on ne cherche que ce que l’on n’a pas trouvé. Platon le signifie clairement en nommant, dans l’allégorie de la caverne, un terme de la connaissance qui n’est qu’un idéal. Nous interrogeons en vue de contempler le soleil dans sa clarté, mais notre finitude nous condamne à toujours projeter de l’ombre. Ne serait-ce que parce que le sujet de la connaissance n’est pas un pur esprit. Il porte les stigmates d’une particularité empirique dont il ne peut jamais réaliser intégralement l’ascèse.

  D’où la nécessité de « penser en se mettant à la place de tout autre » comme l’écrit Kant. C’est dire que la pluralité des points de vue est nécessaire pour ne pas être prisonnier d’une vue partiale et donc d’une vue erronée. Interdire cette pluralité, refuser le débat en faisant taire les opinions différentes, ériger une particularité en universel, c’est faire de l’étroitesse d’esprit une vertu, c’est se condamner soi-même et condamner tout un peuple à l’aliénation. En ce sens, l’intolérance est l’aveu de l’ignorance, la disponibilité à l’objection critique de l’autre, celui de l’intelligence. L’amoureux de la vérité sait qu’il a besoin de l’autre pour s’assurer de la rectitude de son jugement. D’une part, parce que seul l’autre peut nous assurer que nous ne délirons pas, d’autre part parce que si vérité il peut y avoir, elle doit pouvoir être reconnue par un autre sujet pensant. Seul l’accord des raisons peut nous assurer que nous sommes dans la raison. Lorsque l’on a besoin de recourir à la violence pour faire triompher une idée, lorsque l’on se dérobe aux exigences de l’argumentation ou de la démonstration, c’est que cette idée n’a pas de fondement rationnel.

  La tolérance se fonde ici sur la conviction que le progrès des Lumières n’est rendu possible que par l’échange, la communication des idées, le dialogue entre elles. « Mais penserions-nous beaucoup, et penserions-nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? Aussi bien, l’on peut dire que cette puissance extérieure, l’Etat qui enlève aux hommes la liberté de communiquer publiquement leurs pensées leur enlève la liberté de penser» Kant,  Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? 1790.

  La tolérance se fonde ainsi sur l’extrême lucidité de l’esprit qui connaît son impuissance à démontrer de manière absolue son savoir. En effet, tous nos discours, même les plus rigoureux reposent sur des principes hypothétiques et nous ne parvenons pas dans tous les domaines à produire des énoncés capables de faire l’accord des esprits. Max Weber a montré que c’est le cas des discours portant sur les valeurs. Celles-ci procédant d’une décision, d’un choix de l’esprit, il y a en ce domaine de l’indécidable rationnellement. Dès lors chacun n’est-il pas de droit, autorisé à être fidèle à son choix lorsque celui-ci n’est pas le signe de la bêtise ou de la bassesse ?

 

Transition -dépassement.

 

  Au terme de cette seconde analyse il apparaît que l’esprit de tolérance ne découle pas des faiblesses de la nature humaine. Il fait au contraire resplendir sa force. Car le respect du droit naturel de tout homme à la liberté et l’implacable lucidité dans le rapport à la vérité sont des conquêtes de soi sur soi. L’un et l’autre impliquent une ascèse de ce qu’il y a de pire en nous : la tendance à refuser aux autres une liberté que l’on revendique pour soi ; la tendance à surestimer les pouvoirs de notre humaine condition. Il semble donc que la conclusion s’impose : la tolérance est bien une grande vertu.

  Pourtant quelque chose fait problème dans cette réponse. Car, à bien y réfléchir ce que nous venons d’analyser sous le mot de la tolérance, est-ce bien ce que le mot indique ?

  Par exemple, est-il exact de dire que le républicain tolère le fait que son voisin aille au temple plutôt qu’à la mosquée, à l’église ou à la synagogue, qu’il ait une religion plutôt qu’il n’en ait pas ? Si les mots ont un sens il faut répondre non. Il ne tolère pas, il respecte comme un droit protégé par la constitution, la liberté de culte de ses concitoyens. Le mot adéquat ici n’est pas tolérance, c’est respect. Faut-il voir dans cette confusion sémantique le symptôme de l’indigence morale des hommes qui, à défaut d’être capables de respecter se font une gloire de tolérer ? Dans ce cas, il se peut que la tolérance soit l’hommage que le vice rend à la vertu.

  De même si c’est la lucidité quant à l’impuissance de la raison humaine à nouer un rapport de transparence avec le vrai qui fonde l’ouverture à l’autre, le sens du dialogue, la conviction que « la pluralité est la loi de la terre » (Hannah Arendt), y a-t-il sens à parler de tolérance ? Tolérer c’est réprouver ce que l’on accepte. Or tant que l’on a affaire à une telle réception du propos de l’autre, il est inexact de dire que l’on est ouvert au dialogue avec lui. L’écoute de l’autre requiert au contraire modestie à son propre égard et conviction que son interlocuteur est un sujet pensant aussi habilité que soi à viser la vérité. Là encore le mot approprié n’est pas tolérance mais respect de l’autre comme être de raison.

  Il s’ensuit que la tolérance relève de la vertu  lorsqu’elle est autre chose que ce que le mot désigne. Car respecter c’est, en toute rigueur, autre chose que tolérer. Le respect est un sentiment heureux. Il implique l’estime, que l’on ressent en présence d’une valeur. Il conduit à lui témoigner de la considération. La liberté, la dignité de la personne humaine, sa capacité à raisonner appartiennent bien au registre des valeurs exigeant une certaine forme d’égard. Elles se respectent, elles ne se tolèrent pas sans qu’on leur fasse injure. Par conséquent, se contenter de tolérer ce que l’on a à respecter n’est guère respectable. Et si on le respecte vraiment, il est impropre de parler de tolérance.

 

  Réciproquement, lorsque la tolérance renvoie à ce que le mot indique, comment la juger en dernière analyse ? Nous tolérons effectivement des incivilités, de l’illégalité, l’usage des drogues, l’absentéisme… Nous avons vu que c’est souvent par impuissance de les empêcher et cela participe du vice, mais pas toujours. Ce peut-être par indulgence bienveillante à l’égard des faiblesses d’une humanité dont nous sommes partie prenante et dont nous n’ignorons pas la face obscure. Ici la tolérance est charitable. Elle ne s’empresse pas de stigmatiser la petitesse humaine parce qu’elle garde confiance dans la capacité des hommes à devenir meilleurs. Confucius, par exemple, recommandait au sage d’être sévère avec lui-même, mais indulgent aux autres.

  Il y a dans cette bienveillance, une conscience de la misère de notre condition. Il est si difficile d’honorer l’idéal moral et intellectuel. Le sage sait que le désir d’accomplir notre humanité dans son excellence n’est pas la chose du monde la mieux partagée.  L’espace social dans lequel nous avons à vivre n’est pas un espace où coexistent des êtres s’efforçant d’élever leurs pensées et leurs actions au niveau des exigences de la raison. Sur le plan des idées, la cité réelle n’est pas la cité scientifique et sur le plan de l’action, elle n’est pas un aréopage de sages. Peu d’hommes font l’effort de penser mais tous ont des opinions. Tous les hommes distinguent un bien d’un mal, mais peu se préoccupent de s’assurer de la valeur morale de ce qu’ils définissent comme bien, peu se soucient d’incarner dans leur conduite l’exigence morale. Le subjectivisme, le relativisme des significations et des valeurs,  sont la loi de la cité réelle. Et il est vain de nier que certaines opinions, certaines actions font vraiment injure à l’être de raison. Mais à partir du moment où elles ne font injure qu’aux lumières ou à l’honneur de leurs auteurs, pourquoi faudrait-il les interdire ? Nous avons reconnu la liberté de tous les hommes, même celle d’être des ignorants ou des misérables sur le plan moral. Tant que leur liberté n’empiète pas sur celle des autres, ils ont droit au respect de leur liberté, ce qui ne signifie pas respect de leur ignorance ou de leur immoralité. En ce sens la tolérance se confond ici avec une sorte de civilité, de politesse élémentaire exigeant de chacun l’effort de reconnaître le droit de l’autre à être ce qu’il a choisi d’être. Elle est le minimum exigé pour que les hommes coexistent pacifiquement.

 

Conclusion générale :

 

  La tolérance est une vertu lorsqu’elle n’est pas ce que le mot implique. Elle usurpe, au fond, la grandeur morale du respect et s’il en est ainsi, c’est sans doute que la capacité de respecter est trop noble pour être naturelle à notre misérable condition. Les hommes sont si peu enclins à s’aimer et à se respecter que pour obtenir d’eux la reconnaissance réciproque de leurs droits fondamentaux, on a institué des lois les obligeant à une attitude tolérante. Sans doute est-ce mieux que rien mais reconnaissons que c’est un minimum.

  Lorsque la tolérance est bien ce que le mot indique, elle peut être autre chose qu’un vice, mais elle n’est pas davantage une grande vertu. Car tolérer ce qui fait injure à la raison c’est accepter de faire le deuil de l’idéal intellectuel et moral. Sagesse sans doute, mais sagesse mélancolique.

  Au terme de cette analyse on peut donc conclure que s’il arrive à la tolérance d’être une vertu, c’est une bien petite vertu puisque si le toléré est respectable, la tolérance est méprisable et si le toléré est méprisable, la tolérance est renoncement à l’excellence  humaine. De quelque côté qu’on l’envisage, la tolérance est la marque de la faiblesse humaine. 

  NB: On fait dire à Voltaire la formule suivante: « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dîtes monsieur, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire ». En réalité Voltaire n’a jamais dit cela. Il semble que cette citation apocryphe soit une extrapolation du texte suivant : « J’aimais l’auteur du livre De l’Esprit.( [3]Helvétius) Cet homme valait mieux que tous ses ennemis ensemble; mais je n’ai jamais approuvé ni les erreurs de son livre, ni les vérités triviales qu’il débite avec emphase. J’ai pris son parti hautement, quand des hommes absurdes l’ont condamné pour ces vérités mêmes ». Questions sur l’Encyclopédie. [4]