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Le web. Ville du XXI° siècle. oinm.org 

 

   La neutralité consiste à ne pas prendre parti dans le choix des valeurs et dans la détermination des fins. Se déclarer neutre revient à affirmer qu'on est étranger à tout parti pris, qu'on ne s'engage ni dans un sens ni dans un autre, l'orientation prise par le cours des choses relevant d'une responsabilité extérieure à soi. Revendiquer un statut de neutralité revient avant tout à proclamer son innocence.

  La question est de savoir si la technique peut se prévaloir d'un tel statut. Peut-elle, comme le veut Gorgias, être innocentée des usages qui en sont faits ? Est-elle un simple moyen et comme telle jouit-elle d'une neutralité de principe ou bien celle-ci n'est-elle qu'une apparence, bien vite dissipée par l'examen des faits ? Que signifie Gorgias lorsqu'il défend la neutralité de la technique et pourquoi cette thèse est-elle sophistique ?

 

A)      La neutralité de la technique : la thèse de Gorgias.

 

   De paternité sophistique cette thèse est exposée dans le Gorgias de Platon. Sommé par Socrate de s'expliquer sur son art, la rhétorique, Gorgias répond que la rhétorique est une technique, or une technique étant  un simple moyen, elle est, par définition, innocente des fins pour lesquelles on peut la mobiliser. Gorgias défend une conception purement instrumentale de la technique.

   Ex : Un couteau est un simple moyen. Il est neutre moralement. Il est disponible pour n'importe quel usage (celui du boucher, du chirurgien ou de l'assassin) et cet usage dépend d'une responsabilité extérieure à celle du coutelier.

   « Les criminels, affirme Gorgias, ce ne sont pas les maîtres (en rhétorique), ce n'est pas l'art non plus...il n'y a pas lieu à cause de cela de le rendre coupable ou criminel ; non, les criminels, à mon sens, sont les individus qui font un mauvais usage de leur art ». Gorgias 457a. Platon.

   Argument d'une grande force. On pense à l'analyse de Marx dans le livre III du Capital où il rappelle aux ouvriers qui, dans des mouvements de révolte cassent les machines, que ce ne sont pas les machines qu'il faut détruire. Elles ne sont que de l'intelligence et du travail humains. Il n'y a pas d'aliénation technique, il n'y a d'aliénation que politique et ce qu'il faut détruire, c'est la société industrielle capitaliste qui se sert des machines à des fins d'exploitation humaine.

   L'argument de la neutralité a donc toutes les apparences du bon sens. Implicitement Gorgias distingue, comme dans le mythe de Prométhée, deux compétences hétérogènes : la compétence technicienne et la compétence politique et morale. Il suggère l'idée d'une hiérarchie naturelle entre les deux ; la première devant être mise au service de la seconde.

 

B)      Problématisation :

  

  A première vue son analyse semble indiscutable. Pourtant qu'en est-il dans les faits ? Contre la trop belle évidence de la neutralité de la technique, ne peut-on pas la soupçonner de se prévaloir d'une fausse innocence ? A bien observer les choses, elle ne semble en effet ni neutre, ni entièrement maîtrisable. Quels sont donc les arguments propres à pointer le caractère sophistique du discours de Gorgias ?

 

1)      Il est faux de dire que la technique est en soi étrangère à toute valeur.

 

  Elle a sa fin propre : l'efficacité. Le technicien s'efforce de mettre au point le moyen produisant le maximum d'effets avec le minimum de dépenses. Cette rationalité inhérente à la technique est déjà une position de valeur dont la connivence avec les intérêts économiques n'a guère besoin d'être soulignée. L'efficacité technique et la rentabilité économique vont de pair. Le moyen technique impose donc à son usager une valeur, préalablement à tout choix de sa part. L'ustensilité de la technique détermine l'utilisateur à faire de l'efficacité la valeur de son action. Rien d'étonnant donc que, dans un monde dominé par la technique, cette valeur ait envahi tous les domaines : il faut être aujourd'hui, pédagogiquement, érotiquement, politiquement, économiquement, sportivement efficace.

  « Le phénomène technique est la préoccupation de l'immense majorité des hommes de notre temps de rechercher en toutes choses, la méthode absolument la plus efficace » écrit  Jacques Ellul dans Le Système Technicien.

 

  2) Il est faux de prétendre qu'un moyen est un simple moyen.

 

  Tout moyen sert implicitement une fin et la fin de la technique est le pouvoir. L'activité technique est l'activité par laquelle les hommes s'assurent la maîtrise de la nature par un ensemble complexe et évoluant de moyens.

   Le mythe de Prométhée l'établit : la technique est l'artifice ingénieux grâce auquel des êtres démunis se dédommagent de leur indigence naturelle et adaptent la nature à leurs exigences. Ils n'ont pas de griffes mais ils fabriquent des outils.

  Marcuse remarque en ce sens : «  Ce n'est pas seulement son utilisation, c'est bien la technique elle-même qui est déjà domination (sur la nature et sur les hommes), une domination méthodique, scientifique, calculée et calculante. Ce n'est pas après coup seulement, et de l'extérieur, que sont imposés à la technique certaines finalités et certains intérêts appartenant en propre à la domination - ces finalités et ces intérêts entrent déjà dans la constitution de l'appareil technique lui-même. La technique, c'est d'emblée tout un projet socio-historique ». Industrialisation et Capitalisme. 1964.

   Voilà pourquoi Heidegger écrit que « l'essence de la technique n'est rien de technique » La Question de la technique dans Essais et Conférences 1953. Son essence est métaphysique. Elle est une manière de dévoiler le réel, comme ce qui doit être arraisonné c'est-à-dire mis à la raison, provoqué, exploité, mis en demeure de livrer une énergie qui puisse être extraite et accumulée. Avec les moyens techniques modernes (centrale hydraulique et non plus moulin à vent) la nature, la société, l'homme, sont appréhendés comme ce sur quoi on doit intervenir dans un but agressif et dominateur. Ce qui, évidemment, n'est pas neutre. D'autres rapports au réel sont possibles. On peut, par exemple, le chanter à la manière du poète, interroger son sens à la manière du penseur, s'émerveiller de son mystère, ce que l'essence de la technique risque de nous faire oublier.

  Heidegger montre ainsi, que la technique a investi la science moderne. Chez les Anciens, la science est contemplation, méditation. Le savant antique est un homme qui, avec son œil et le langage s'efforce de construire une représentation cohérente et unifiée du réel. Le savant moderne est un technicien armé de tout un appareillage, qui somme le réel de répondre à ses questions en intervenant sur lui. Si l'objet de la science antique est le corrélat d'un voir, celui de la science moderne est le corrélat d'un faire. Ce n'est plus un objet à contempler, c'est un objet à manipuler.

 

  3) Il est faux de prétendre que l'ordre des moyens n'est pas partie prenante dans la détermination des fins, même dans l'hypothèse d'une autonomie de l'autorité politique et morale.

 

  La maîtrise d'un moyen peut permettre à l'homme de se donner des fins que l'absence de moyens interdisait d'envisager. Ex : Aucun Etat ne peut instituer le contrôle des naissances tant qu'on ne dispose pas des moyens de contraception.

   C'est la raison pour laquelle Platon considérait que la technique ne peut avoir sa place dans une cité qu'à deux conditions :

   Elle ne doit y être admise qu'après jugement.

   Le Roi Thamous, dans le mythe du  Phèdre 274c, incarne la souveraineté de l'ordre politique et moral. Sa  vocation est d'examiner les techniques afin de se prononcer sur l'opportunité ou non de leur donner droit de cité. Il les soumet à son contrôle et par là signifie qu'ils ne les considèrent pas neutres. Il y en a d'utiles et de nuisibles, de dangereuses ou d'inoffensives. Il va ainsi refuser l'art qu'apporte Teuth, l'inventeur de l'écriture, car il voit dans cette technique une menace de destruction de la mémoire et un péril pour la pensée vivante. Manière de signifier que toute médiation comporte le risque d'une aliénation. La calculatrice dispense de savoir calculer, le programme informatique de correction des fautes de maîtriser la langue, le téléphone de savoir écrire.

   Une fois admise, une technique doit restée à sa place c'est-à-dire être soumise aux fins du politique.

   Le Roi Thamous symbolise donc le Roi Soleil, la puissance du Bien garante de l'ordre légitime.

  Si son magistère est nécessaire, c'est bien que la technique n'est pas inoffensive. Elle peut induire des effets pervers qu'il faut savoir anticiper afin de ne pas être condamné à les subir.

   Il s'ensuit que Platon dénonce, par avance, dans le Phèdre, la subversion technocratique où le techniquement possible décide du moralement souhaitable, la faute de la technocratie consistant à substituer à l'ordre politique et à la délibération citoyenne non pas le gouvernement du neutre mais le débordement des fins par les moyens.

 

   4) Il est faux de croire qu'il peut y avoir une autonomie de l'autorité politique et morale.

 

  Non seulement l'activité technique n'est pas une activité subordonnée mais c'est elle qui, en grande partie, détermine l'évolution des sociétés. L'observation de notre monde dément la hiérarchie idéale décrite par Platon. Ce qui semble autonome c'est le développement scientifique et technique, et c'est lui qui   « mène la danse ». Le possible détermine l'humainement souhaitable et non l'inverse.

   Que le moyen détermine les fins et les valeurs s'atteste, par exemple, dans la profonde transformation de notre monde par l'informatique. Les modes d'organisation du travail, les rapports humains, le mouvement de la mondialisation, etc. sont induits par ce nouvel outil.

  La mise au point du téléphone portable détermine un monde où, sans réflexion sur l'utilité ou non, sur le caractère nocif ou non, les hommes se sont donné comme fin d'utiliser cet instrument. Cet exemple révèle que la prolifération des techniques ne procède même plus d'une demande préalable. Le besoin ne préexiste plus, il est au contraire suscité par l'inventivité technicienne. De nouvelles possibilités proprement futiles sont ainsi ouvertes. En témoigne la définition du gadget : « Objet nouveau, inattendu, généralement petit et parfois très sophistiqué qui ne répond à aucun besoin et ne remplit aucune fonction objectivement assignable ». Futiles ou terriblement dangereuses (Ex : le clonage). Aurons-nous la liberté de résister à la tentation de ces nouveaux pouvoirs ou faut-il dire avec les pessimistes que la loi de la civilisation technicienne est : « Ce qui peut être fait le sera » ou « Toutes les combinaisons possibles entre les techniques disponibles seront exhaustivement tentées » ? Loi dite de Gabor.

   Régis Debray montre dans des analyses très fines que les objets techniques sont les embrayeurs de nouveaux mondes culturels. La découverte de l'imprimerie ouvre la période qu'il appelle graphosphère (dont la Réforme, la Révolution de 1789 et de 1917 sont les produits). La graphosphère est aujourd'hui, en train d'être supplantée par la vidéosphère. Cette évolution s'opère sous nos yeux et nous constatonsqu'il n'est pas en notre pouvoird'enrayer le processus. Il est irréversible. Qu'on le veuille ou non, une nouvelle société, un nouvel ordre mondial, un nouveau type d'homme se profilent. Le milieu technique, que Debray appelle la médiasphère, est bien aux hommes ce que la biosphère est aux animaux et aux végétaux. On lui appartient plus qu'on ne le maîtrise. Invention humaine, la technique est en retour ce qui invente l'homme et son monde. « La technogenèse est la face externe de l'anthropogenèse (...) l'hominisation s'opère par extériorité (...) l'objet pousse le sujet à se dépasser. Il le démultiplie, l'intensifie, l'allonge » affirme Régis Debray.

   Marx établit que l'autonomie de l'ordre politique et moral est une illusion. C'est l'infrastructure matérielle, technique d'une société qui détermine, à ses yeux, ses superstructures juridiques, politiques et idéologiques.

  Ex : « Au moulin à bras correspond la société féodale. Au moulin à vapeur la société bourgeoise ».

  Les moyens techniques ne sont donc pas neutres. Ils induisent certaines formes d'organisation sociale du travail.

  Ex : Le simple outil requiert l'habilité et l'énergie d'un opérateur (civilisation artisanale). La machine se prête à l'action automatique (civilisation industrielle).

  Les moyens techniques induisent aussi les grandes transformations institutionnelles.

  Ex : Les esclaves doivent l'abolition de l'esclavage, bien davantage à la performance des machines qu'à la bonne volonté des maîtres, les femmes doivent leur libération plus à la machine à laver le linge et la vaisselle qu'au progrès moral des esprits.

  Aristote l'avait prophétisé : « Si les navettes tissaient d'elles-mêmes la toile, si l'archet tirait spontanément les sons de la cithare, alors les architectes n'auraient pas besoin d'ouvriers, ni les maîtres d'esclaves ». Politique. Livre I.

 

  5) Enfin, on peut se demander si l'efficacité technicienne et la rentabilité économique conjuguant leurs intérêts, la subversion de l'ordre rationnel des choses n'est pas la loi de notre monde.

 

  En toute rigueur la technique et l'économie devraient être des moyens au service de fins humaines. Or on a souvent l'impression que l'homme n'est plus la fin mais le moyen d'un processus se poursuivant lui-même comme une fin en soi.

  L'efficacité, l'utilité, la rentabilité semblent devenues les idoles de notre époque.

 Or s'il s'agit d'être efficaces pour être plus libres et plus heureux, le philosophe ne peut que dire : « vive l'efficacité ! », mais s'il s'agit de sacrifier à un nouveau dieu, alors nous sommes vraiment pris au piège de l'absence de neutralité de la technique.

 

 Conclusion :

 

  Neutre en droit, la technique ne l'est pas en fait. Ce constat est une invitation à la vigilance.

  Non point qu'il faille condamner la technique. Sans pouvoir il n'y a pas de liberté et les fins de la liberté impliquent la maîtrise technique. Pourtant celle-ci n'est pas exempte de maléfices. Rançon de toute conquête de pouvoir, sans doute. Tout se passe comme s'il y avait une ivresse de la puissance matérielle l'incitant à s'illimiter et à se poursuivre comme une fin en soi. On a même parfois l'impression que par une espèce de séduction perverse, la puissance matérielle est de nature à anesthésier le souci de la valeur et du sens, à abuser l'homme au point de lui faire croire que le pouvoir le dispense de la sagesse. Ce que déploraient Jean Rostand en disant que « la science a fait de nous des dieux avant d'être des hommes » et Bergson en réclamant pour notre époque « un supplément d'âme ».

  Il s'ensuit que comme tout moyen, la technique ne vaut que ce que valent les fins qu'elle sert, et il est urgent de comprendre que la détermination des fins n'est pas compétence technicienne. Le souci des fins et des valeurs est compétence politique et morale et l'ordre rationnel veut que la première soit subordonnée à la seconde.

 

   

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29 Réponses à “La technique est-elle une activité neutre?”

  1. laura dit :

    Bonjour,
    J’aimerai savoir comment progresser et acquérir les fondamentaux en philosophie.
    Je suis en prépa hec mais mon professeur n’est pas très soucieux de notre progression, nous avons lu quelques livres mais il y ni a presque jamais de cours imprimés tel que vous le faites.
    Merci.

  2. Simone MANON dit :

    Les fondamentaux s’acquièrent par l’étude. Votre cours de terminale est censé vous avoir initiée aux grandes problématiques liées aux thèmes du programme. L’enseignement supérieur exige les approfondissements sans lesquels la culture philosophique reste superficielle. On ne progresse que par le travail personnel. La fécondité d’un enseignement n’est pas tributaire de l’impression d’un cours rédigé. L’important est que votre professeur suscite votre curiosité, éclaire votre lanterne sur les questions qu’il aborde.
    Bon courage et tous mes voeux pour votre réussite aux concours.

  3. Sélyne dit :

    Une fois de plus, cet article clair, précis et lumineux, m’a permis de mieux cerner un cours qui manquait franchement de rigueur malgré un thème intéressant : l’epistémologie comme science de l’homme et de la société. La technique, du moins comme vous la traitez sur ce site, m’est apparue comme le concept clé de cette réflexion.
    Pourtant une question subsiste : la technique, telle que nous la connaissons aujourd’hui au travers des technologies, par le « besoin » sans cesse renouvélé qu’elle crée en chacun de nous ne sert-elle pas le progrès scientifique?
    Malgré son activité débridée et souvent futile, ne permet-elle pas de nouvelles découvertes en science, puisqu’il faut produire toujours plus de nouveauté?
    Peut-être est-ce un optimisme naïf qui me pousse vers cette pensée, que votre réponse atténuera, je l’espère.

  4. Simone MANON dit :

    L’épistémologie étant la réflexion sur la science, il faut assimiler la science à la technoscience pour faire de la technique le concept clé de cette réflexion. Or cette assimilation est-elle entièrement légitime?
    Il y a en effet un rapport dialectique entre la science et la technique ne serait-ce que parce que, par la mise au point de nouveaux moyens d’exploration du réel, la technique permet la découverte de nouveaux faits, parfois polémiques par rapport aux théories en vigueur. La poursuite de ses propres fins l’amène aussi à poser des questions au savant et à ouvrir de nouveaux champs de recherche. Peut-être est-ce ce que vous voulez dire en suggérant que les besoins qu’elles inventent peuvent être un ressort du progrès scientifique. Mais il n’est pas sûr que ce soit la recherche « intéressée » qui soit la plus féconde en terme de progrès du savoir. Il me semble que c’est plutôt le propre de la recherche fondamentale et celle-ci poursuit le savoir comme une fin en soi non comme un moyen de satisfaction de certains besoins naturels ou artificiels.

  5. paul meah dit :

    si la technique peut rester autant dire qu’elle n’est pas la resultante de la ceativité de l’homme pour faciliter son existence.car pour moi toute chose qui conçue pour atteindre un objectif ne peut être considérée comme neutre.

    au fait peut-on prétendre que les animaux ont une technique ? est-elle neutre ou arbitraire?

    l’homme est-il né avec la technique? et les animaux?

    j’ai adoré votre cours.

  6. Simone MANON dit :

    Voyez le cours sur le mythe de Prométhée et celui sur instinct et intelligence pour répondre par vous-même à vos questions.

  7. antoine demaison dit :

    j’aimerais savoir si la technique ne répond qu’à nos besoins? puisque celle ci n’est qu’une moyen de fabriquer à la base c’est un simple protocole donc je m’interroges sur le fait que qu’est ce que pourrait les autres intêret la technique pourrait elle avoir…

  8. Simone MANON dit :

    Les divers cours sur la technique que vous pouvez lire sur ce blog vous donnent largement matière à élucider votre question. Prenez la peine de les lire.

  9. Rossi dit :

    Quelles sont les fins de l’activité technique ?

  10. Simone MANON dit :

    Il me semble que les cours que vous pouvez lire sur mon blog sont explicites sur cette question.

  11. Thomas dit :

    Un cours vraiment interressant et très explicite surtout avec le plan. Cela m’a permi de comprendre certaines choses et meme pouvoir afiner mon opinion de la technique.

    merci

  12. Pierre dit :

    Bonjour,

    En tant que professeur d’Histoire, je tiens d’abord comme beaucoup avant moi à saluer le travail considérable et de grande qualité que vous effectuez en marge de vos cours. Je suis bien placé pour savoir à quel point notre métier/vocation est chronophage : poursuivre votre rôle de « passeur » hors de la classe avec un tel dévouement vous honore. Et je vous lis avec une pensée très émue pour celle qui, en classe de Terminale, m’a initié autrefois au thaumazein, alors qu’une « longue maladie » rongeait son corps. Merci à vous.
    La lecture de votre cours a fait surgir trois questions.
    1) J’apprécie à la fois votre clarté et la gamme variée de vos références érudites, comme ici l’usage d’Ellul (scandaleusement oublié par la plupart de nos contemporains technophiles) et de Vie et mort de l’image de Debray qui m’a beaucoup marqué en son temps. J’en profite pour vous demander si vous avez lu l’ouvrage remarquable du mathématicien Olivier Rey intitulé Itinéraire de l’égarement, qui me semble prolonger à merveille le chemin de réflexion que vous avez ouvert ici ? Pardon si vous le citez ailleurs, votre site est si riche…
    2) Deux points de votre cours me questionnent : d’abord, en introduction, votre emploi graissé du mot « innocence » dont je ne saisis pas ici la pertinence lexicale : même si, depuis la phrase célèbre de Georgina Dufoix, la distinction est mal venue, je trouve qu’il serait plus adéquat de parler d’irresponsabilité dans la phrase que vous employez. En effet, la technique ne me semble ni coupable, ni innocente : la question n’est pas là, dans l’esprit de la réflexion de Comte-Sponville sur la moralité du capitalisme que vous avez mentionnée sur une autre page. La neutralité est une proclamation d’irresponsabilité qui induit qu’on n’est pas à l’origine de ce sur quoi on prétend l’appliquer – ce que vous dites vous-même d’ailleurs. Quand et si j’affirme ma neutralité, j’affirme que le sujet sur laquelle je l’applique ne m’impliquait pas. Mais si c’était le cas, cela ferait de moi un responsable, pas un coupable. En outre, je ne vois pas comment la question de l’innocence pourrait s’appliquer à la Technique qui n’a pas de libre-arbitre : un fusil n’est pas coupable (ni innocent), il peut être jugé responsable (ou pas, selon moi) de la mort d’un être par l’action d’un autre – ou du même être. Ou bien est-ce une autre acception d’innocence que j’ignore ?
    3) D’autre part, vous dites de Marx qu’il condamne les révoltes de type luddite dans le Capital au nom du fait qu’il n’y a pas d’aliénation technique (j’ai retrouvé l’extrait). Puis, plus loin, vous citez ( ?) Marx disant, en matérialiste, que ce sont les infrastructures qui déterminent les superstructures : l’âge de la vapeur détermine donc le capitalisme. Donc les machines, dont Chaplin, Lang ou Céline ont donné des images saisissantes, sont des éléments concrets d’aliénation… technique (ce que Marx résume, je crois, sous l’idée d’asservissement, non ?). N’y a-t-il pas dès lors contradiction chez Marx lorsqu’il récuse le luddisme qui apparaît pourtant comme l’amorce du renversement qu’il appelle de ses vœux ?

    Enfin, sans rapport direct avec ce cours (quoique), j’aimerais savoir si vous connaissez le travail du philosophe Dany-Robert Dufour dont je suis un lecteur fervent. Depuis une dizaine d’années, il a entrepris la tâche salutaire de montrer comment l’ère inhumaine de ce qu’il nomme le Divin Marché a pu s’instaurer par un lent et dramatique retournement des interdits touchant la concupiscence chrétienne et la pléonexie antique. Votre avis m’intéresse beaucoup.

    Cordialement,

    P. C.

  13. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Merci pour ce sympathique message, cher collègue.
    Je n’ai pas lu les auteurs que vous citez mais vous m’y incitez.
    Pour ce qui est de l’usage du mot innocence, le terme est pris dans un sens large: indemne de la responsabilité du mal qu’on lui impute. Le couteau n’est pas responsable de l’usage malfaisant qu’on peut en faire ou est indemne de cette responsabilité. Si on veut discuter la pertinence lexicale, il n’est pas plus légitime de mobiliser le mot responsabilité que celui d’innocence car en toute rigueur seul un être doté de pensée et de liberté peut être dit responsable ou innocent.
    Il n’y a pas de contradiction chez Marx car ce qui aliène ce ne sont pas les machines mais l’usage qu’un système économique en fait. Vous savez que la libération de l’homme de la servitude du travail implique, pour Marx, le machinisme.
    Bien à vous.

  14. vincent dit :

    Bonjour

    Je ne suis pas sur de bien comprendre la conclusion de cette dissertation. Vous écrivez « la technique ne vaut que ce que valent les fins qu’elle sert », cela ne n’équivaut il pas la thèse de gorgias qui affirme que la technique est neutre??? Faut-il comprendre dans votre conclusion « EN DROIT la technique ne vaut que ce que valent les fins qu’elles sert » mais pas du tout dans les faits? Pourriez-vous étayer la signification de ce « en droit » si tel est le cas?

    merci encore pour votre site

    vincent

  15. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Il me semble que j’ai été suffisamment explicite dans la dissertation. Je ne vois pas l’intérêt de répéter des significations qui ont été énoncées.
    En droit s’oppose à en fait : d’un côté: ce que l’on conçoit, de l’autre: ce que l’on constate, d’un côté: en théorie, de l’autre: en pratique, d’un côté: ce qui devrait être (plan normatif, prescriptif), de l’autre: ce qui est (plan descriptif).
    Bien à vous.

  16. vincent dit :

    Bonjour

    Merci pour votre réponse et désolé de vous faire répéter les choses mais si j’ai bien compris on peut dire alors que la thèse de gorgias n’est pas sophistique en droit. Elle ne l’est qu’en fait?

    merci

    vincent

  17. Simone MANON dit :

    Rebonjour
    En théorie, Gorgias a raison. Il ne fait que dégager les implications de la définition de la technique comme moyen ou instrument.
    Mais la thèse est sophistique car la technique est une pratique ayant une fin immanente (l’efficacité) et des effets réels pervers ou pas. Il est donc spécieux de faire l’économie de cette dimension du phénomène. Dans la mesure où l’honnêteté intellectuelle exige d’envisager la technique dans la totalité de ses dimensions, la thèse de Gorgias est donc sophistique.
    Joyeuses Pâques.

  18. […] » La technique est-elle une activité neutre? […]

  19. Joëlle dit :

    Bonjour madame,
    Tout d’abord merci pour ce blog qui aide un bon nombre d’élèves comme moi. Néanmoins, plus je lis vos cours (tout comme ceux de mon professeur de philosophie, d’ailleurs) et plus je me pose de questions auxquelles je m’efforce d’essayer de répondre seule, sans toujours beaucoup de succès.
    C’est la raison pour laquelle je m’adresse à vous aujourd’hui: lors de mon dernier cours de philosophie sur la technique, mon professeur nous à parlé des différents rapports aux monde (que vous nommez, si je ne me trompe pas, rapport au réel). Ils sont, selon lui au nombre de trois: rapport esthétique au monde, autrement dit, la contemplation du monde, rapport technique au monde, celui de la manipulation du monde en vue d’une utilité et puis le dernier, qui est plutôt je trouve, le point commun des deux précédents rapport au monde possible: le rapport connaissant au monde (soit on contemple pour connaître, soit on connait pour utiliser).
    La question que je me pose se révèle être hors-sujet par rapport à la technique, néanmoins, je ne sais où la poster si ce n’est ici. Bref, je me demande s’il n’y aurait pas d’autres rapports au monde? Mon professeur m’a affirmé que non, mais je n’arrive pas à être convaincue: les animaux n’ont pas de rapport connaissant au monde, ils ne le contemplent pas et utilisent la technique uniquement en vue de survivre mais le reste du temps, quel rapport ont-ils au réel? Et puis les enfants qui jouent avec l’écho par exemple, ils ne contemplent pas vraiment le monde, puisqu’ils agissent (ils font du bruit), ils ne sont pas dans un rapport technique puisqu’ils ne visent aucune utilité, ils ne sont pas non plus dans un rapport connaissant puisqu’ils se demandent pas pourquoi il y a de l’écho, ni comment c’est possible qu’il y en ai.

    Pour moi, ces contre-exemples montrent qu’il n’y a pas seulement trois rapports au monde, mais il est possible que j’interprète mal ces exemples ou qu’ils se révèlent être faux. La réponse à ma question étant, pour moi, assez importante et changerai beaucoup de choses, j’aimerais ne pas trop me tromper. C’est pour cela que je m’efforce de trouver une réponse universelle, ce que je ne suis pas sûre de faire toute seule, malgré le fait que j’essaye.
    J’espère que répondre à cette question ne vous dérange pas trop et sinon, je comprendrais que vous ne le fassiez pas. Et puis, je m’excuse d’avance si je n’ai pas posé ma question au bon endroit.
    Mes sincères respects pour le travaille que vous fournissez pour faire un site de cette qualité.
    Joëlle

  20. Simone MANON dit :

    Bonjour Joëlle
    D’abord vous devez comprendre qu’il n’y a sens à parler de « rapport au monde » que pour l’être disposant d’une conscience lui permettant de se tenir à distance de, de se poser comme un sujet face à des objets. http://www.philolog.fr/la-conscience/
    L’animal n’a pas cette possibilité. On dit qu’il est dans le monde, immergé en lui. Il n’est pas au monde, face au monde. Ce que l’on peut exprimer aussi en disant qu’il vit ou qu’il est, alors que l’homme existe. http://www.philolog.fr/vivre-et-exister/
    On peut en effet distinguer trois grands types de rapport au monde que votre professeur décrit comme rapport esthétique, rapport technique et rapport théorique.
    Ce classement exige certaines précisions. Par exemple, la connaissance ne peut pas se réduire à ce qu’elle est avec la technoscience. Pour les Anciens la théorie est contemplation. Elle est une activité libérale, non une activité utilitaire. http://www.philolog.fr/liberal-repertoire/
    L’action de modifier le réel ne peut pas non plus être réduite à un sens purement utilitaire. Elle peut être interprétée comme l’expression d’une liberté niant ce qui la nie pour jouir du spectacle d’elle-même. Voyez l’exemple de l’enfant s’amusant à lancer une pierre dans l’eau dans le texte de Hegel expliqué dans ce cours: http://www.philolog.fr/ambiguite-de-la-condition-humaine/
    Le savoir-faire animal doit être distingué des pratiques humaines. Voyez la différence entre instinct et intelligence.http://www.philolog.fr/instinct-intelligence/

    PS: J’attire votre attention sur la nécessité de corriger l’expression.
    Ex: Votre travail. Mon professeur nous a parlé des différents rapports au monde.
    Bien à vous.

  21. Joëlle dit :

    Bonjour,
    Merci de votre réponse. Maintenant, les différents rapports au monde sont plus claires. Du coup, mon premier exemple, avec les animaux n’est pas valable. La seule chose que je n’ai pas compris, c’est la « nécessité de corriger l’expression ». De quelle expression s’agit il ?

  22. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Au-dessous du PS, j’ai corrigé vos fautes en soulignant, par exemple, que travail ne s’écrit pas travaille. Ou bien que le verbe avoir ne prend pas d’accent: « mon professeur nous a parlé » et non à parlé. J’aurais pu aussi relever que vous écrivez « changerai » là où la correction de l’expression exige un t. (il changerait)
    De même dans votre dernier message « clairs » s’écrit ainsi car l’adjectif s’accorde avec un sujet qui est masculin, pluriel.
    Ou bien: « la seule chose que je n’ai pas comprise ». La participe passé conjugué avec le verbe avoir s’accorde en genre et en nombre avec le COD (complément d’objet direct) si celui-ci est placé avant.
    Il est aussi important de soigner son expression que de s’approprier correctement les significations. Dans la mesure où j’ai senti en vous une réelle volonté de vous parfaire, j’ai pensé utile d’attirer votre attention sur ce point.
    Bien à vous.

  23. Joëlle dit :

    Bonjour,
    Je comprends mieux désormais ! C’est vrai que j’ai toujours eu du mal avec l’orthographe, mais je vais faire beaucoup plus attention et soigner mon expression du mieux que je le peux. En tout cas, merci de m’aider à m’améliorer dans ce domaine là aussi.

  24. Nicolas dit :

    Bonsoir,

    Je ne suis pas philosophe, ni professionnel, ni auto-proclamé. C’est donc sur un ou deux aspects du fond du sujet que j’interviens, et non en technicien (:)) de la philosophie.

    Vous dites que les évolutions de la technique dépassent parfois les besoins ou attentes…
    Oui, mais attention (si je puis me permettre): les besoins de qui?

    Car dans l’exemple du portable, ou du smartphone bien smarter que prévu, il y avait un besoin, en tous cas une envie, mais dans le monde impitoyable qui est le nôtre, bel et bien un besoin.

    De qui? Lequel? De ceux qui veulent faire de l’argent. L’argent. (Ou plus exactement, comme on l’oublie souvent, ce que permet de faire l’argent).

    Comme quoi, à force d’être trop technique, philosophiquement parlant, on peut râter un poteau au bout du nez.

    No offense.

    Cordialement.

  25. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Ce n’est pas parce que le travail des hommes est sous-tendu par le désir (Cf. La distinction entre désir et besoin) de s’enrichir que la mise au point d’un objet technique est nécessairement précédée par le besoin qu’il est censé satisfaire. Votre argument n’invalide donc pas l’idée que de nombreux objets techniques créent de nouveaux besoins. Il ne faut pas tout mélanger.
    Bien à vous.

  26. Samuel dit :

    Je poursuis doucement ma lecture et vraiment quel travail absolument pharaonique!
    Très intéressant, encore une fois; j’aimerais introduire à cette réflexion si vous me le permettez un lien direct entre mystique et technique que je constate aujourd’hui; sujet à des questions d’ordre existentielles je m’étais par un moment intéressé à la physique quantique et la première impression qu’il m’en est venue c’est son inintelligibilité, elle heurte profondément l’entendement car elle absout le déterminisme, remet en cause l’universalité des lois; la notion même d’espace temps heurte l’entendement, la dualité onde-corpuscule ou encore le problème de la mesure de l’état quantique mise en évidence par différentes expérimentations, la possibilité pour la matière d’être paradoxalement dans deux états différents laissent dubitatif. En ce sens ou la physique quantique est fondée uniquement sur des théories inobservables dans le monde réel (à ma connaissance il n’y a aucune preuve, aucune expérience, aucune observation à ce jour qui permet d’affirmer la réalité de ces théories) n’assistons-nous pas aujourd’hui à une nouvelle mystique?
    Bien à vous

  27. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Non, la science n’est pas, par nature, une mystique, ne serait-ce que parce que les intuitions mystiques sont difficilement partageables. Elle formule des hypothèses qu’elle ne peut pas toujours vérifier mais elle s’efforce toujours de veiller à la correspondance entre la théorie et des données expérimentales. Voyez le propos de Einstein dans cet article.http://www.philolog.fr/comment-selabore-le-savoir-scientifique/
    Bien à vous.

  28. Laure dit :

    Bonjour, votre est site est d’une grande richesse et d’une grande utilité.
    J’apprécie particulierement le fait que vous développiez des thèses d’auteurs de manière si développée et que vous ne donniez pas de plan tout fait à des sujets. Ceci nous permet en effet de réfléchir de nous même a ces sujets tout en fournissant notre réflexion avec les riches exemples que vous développez.
    Par ailleurs, toute la reflexion que vous avez fourni sur la technique, et sur laquelle j’ai eu l’occasion de bien réfléchir, m’a amené à me poser la question suivante, sur laquelle j’aimerai que vous me donniez votre point de vue : la technique peut-t’elle inventer des fins ?
    Merci d’avance
    Cordialement
    Laure

  29. Simone MANON dit :

    Bonjour
    C’est un très beau sujet que vous avez à traiter. Vous trouverez sur ce blog matière à éclairer votre lanterne.
    Bon travail.

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