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Jean-Paul Sartre.

   

« Puisque la liberté exige que la réussite ne découle pas de la décision comme une conséquence, il faut que la réalisation puisse à chaque instant ne pas être, pour des raisons indépendantes du projet même et de sa précision; ces raisons forment l'extériorité par rapport à tout projet et la liberté est la perpétuelle invention des moyens de tourner ces difficultés extérieures, mais il est bien entendu que la réussite doit être seulement possible, c'est-à-dire qu'il n'y a action que si les difficultés extérieures peuvent toujours être si élevées ou si neuves que l'invention humaine ne puisse pas les surmonter. Ainsi est-il toujours entendu à la fois que l'entreprise humaine a réussi à cause de la libre décision et de la libre inventivité qui a surmonté les obstacles et à la fois qu'elle a réussi parce que ce sont ces obstacles-là et non d'autres plus grands qui lui ont été imposés. Toute entreprise humaine réussit par hasard et en même temps réussit par l'initiative humaine. Si le tireur n'avait pas eu le soleil dans l'oeil il m'atteignait, je manquais ma mission de reconnaissance. Il s'en est donc fallu d'un rayon de soleil, de la vitesse d'un nuage, etc. Mais, en même temps, mes précautions étaient prises pour éliminer tous les dangers prévisibles. En un mot les possibles se réalisent dans la probabilité. La liberté se meut dans la sphère du probable, entre la totale ignorance et la certitude ; et le probable vient au monde par l'homme ».

                                                      SARTRE. Cahiers pour une morale
 
 
  

 thème 

   La liberté de l'existant ou de l'être en situation dans le monde.

Questions :

  Peut-on se contenter d'envisager la liberté, à la manière kantienne, sous l'angle de   la décision morale c'est-à-dire de la seule détermination intérieure de la volonté par la loi de la raison ? Sartre commence par là, même si pour l'existentialisme, il ne serait être question d'envisager la décision comme celle d'un sujet transcendantal délié des ambiguïtés d'une condition l'exposant toujours à la mauvaise foi. Il n'y a pas de fin inconditionnée car la gratuité du choix n'existe pas; reste que la liberté est d'abord  ce qui est possible par l'initiative humaine, par le projet. Mais si  elle implique la dimension du possible au sens où elle met en jeu la conscience et la volonté peut-on s'en tenir là et se dispenser de réfléchir à la modalité selon laquelle ce qui est moralement possible devient réel? Et dès lors que cette préoccupation se fait jour ne faut-il pas admettre que la liberté est un possible hypothéqué par de nombreux obstacles de telle sorte qu'elle n'advient dans le monde que sous le régime du probable?

Thèse :

   Concevoir correctement la liberté de l'être en situation dans le monde « exige », (rend nécessaire) d'articuler deux dimensions. La répétition de l'expression « à la fois », le fait d'attirer l'attention par l'écriture en italique pointent l'idée-force. La liberté est un projet aux prises avec le monde. Sa réussite ne dépend pas que de l'agent, elle est aussi tributaire de l'extériorité. On ne peut donc pas considérer avec Kant que la réussite morale de l'acte tient à la seule pureté de l'intention. Sartre récuse, à titre d'axiome, une telle manière d'apprécier la réussite de la décision morale. Il ne suffit pas de viser « le règne des fins » (sens kantien) en faisant preuve de bonne volonté car la liberté ne s'épuise pas comme projet de se rendre indépendant des inclinations sensibles afin de se projeter vers des fins humaines. Elle doit s'actualiser dans le monde et dès lors qu'on introduit l'ordre de l'extériorité c'est-à-dire la présence d'autrui avec son propre projet d'existence, la contingence des situations, les pesanteurs du réel, la réussite de l'action est livrée aux aléas des circonstances.

   Il ne peut en être autrement. Si l'on veut concevoir correctement la liberté de l'être en situation dans le monde, il est nécessaire (« il faut ») de comprendre que : « les possibles se réalisent dans la probabilité ».

   Tout l'intérêt de ce texte est ainsi de redonner sa place au monde dans lequel l'homme doit inventer les moyens d'actualiser l'intention morale. Sa profondeur est d'inscrire le projet moral dans l'histoire, de penser la complexité des conditions de « l'action », ses ambiguïtés et, en redonnant des mains à Kant (allusion à Péguy : « Kant a les mains pures mais il n'a pas de mains »), de pointer les apories de la morale en même temps que les grandeurs et les misères de la liberté conçue non plus seulement comme libre-arbitre, comme pur vouloir mais comme pouvoir.

 

 

Idées principales:

 

  Le texte commence par l'énoncé d'une proposition qu'il s'agit d'admettre, sans doute, à titre de conséquence des analyses précédentes : « La réussite de l'action  ne découle pas de la décision comme une conséquence ».

   Sartre demande de distinguer différents aspects de l'action. Il faut d'abord décider de l'entreprendre et c'est le moment de la volonté mais il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir faire ce que l'on veut. Le triomphe de la volonté ou de la liberté ne procède pas de la seule décision de nier ce qui la nie. Il procède de la capacité effective de réaliser le projet ou l'intention morale dans une situation donnée. Sa réussite se mesure à cette aune et puisqu'il en est ainsi, puisqu'elle ne découle pas nécessairement de la seule initiative de l'agent, il faut en tirer toutes les conséquences.

  Sartre s'y emploie dans la deuxième partie de son axiome, l'idée importante n'étant pas que ce qui est possible par liberté (négativité) puisse ne pas être (C'est là la définition même de l'idée de possibilité opposable à celle de nécessité) mais que cela puisse ne pas être « pour des raisons indépendantes du projet même et de sa précision ».

  Ce qui est en cause ne tient pas à la nature du projet qui pourrait par exemple être irréaliste ou mal ficelé, ce que connote en creux l'idée de précision. Dans ces conditions l'échec pourrait être imputé à la responsabilité de l'agent moral et ce n'est pas ce que Sartre veut faire entendre ici. Il s'agit  de comprendre que bien qu'un projet puisse ne pas être contraire aux lois générales de l'expérience, qu'il ait été élaboré avec le plus grand sérieux en tenant compte des caractéristiques singulières de la situation dans laquelle il s'insère ; il n'en demeure pas moins qu'il est exposé à l'échec. Pourquoi ? Parce qu'il engage une relation au monde, il met aux prises le sujet avec une extériorité, une altérité c'est-à-dire avec un ordre qui n'est pas transparent à l'esprit et modifiable à volonté.  Il est impossible de s'en assurer la maîtrise théorique au point de pouvoir anticiper les différents obstacles qu'il opposera à l'action humaine. Trop d'éléments entrent en jeu. Les phénomènes naturels bien sûr mais leur déterminisme est finalement un auxiliaire de la liberté. En revanche l'action se déploie dans le champ interhumain où le projet des uns contrarie le projet des autres, où l' imprévisible fécondité de l'histoire en acte fait surgir du nouveau, supprime un obstacle au moment même où elle en fait apparaître un autre. Car il n'y a pas d'obstacle en soi, il n'y a d'obstacle que par rapport aux fins vers lesquelles se projette l'agent humain et comme il agit dans un monde où d'autres agents font de même, les difficultés qu'il rencontre sont souvent celles là mêmes qu'il a suscitées mais qu'il lui était impossible de prévoir. En témoignent les effets boules de neige en histoire et le constat sartrien : « Si l'histoire m'échappe cela ne vient pas de ce que je ne la fais pas. Cela vient de ce que l'autre la fait aussi » Questions de méthode.

  Voilà pourquoi il est nécessaire (« il faut ») de comprendre que le possible n'est pas seulement ce que détermine la volonté comme raison pratique. Elle le détermine dans le cadre d'un contexte qu'elle n'a pas choisi (Ex: Il n'est pas indifférent d'avoir 20 ans en Europe en 1968 ou en 1933, d'être un homme ou une femme, un Européen ou un Chinois, un prolétaire ou un grand bourgeois etc.) et sur fond d'une indétermination radicale de la situation (la facticité est irréductible mais elle ne détermine pas). Le paradoxe de la liberté, ne cesse de rappeler Sartre,  est « qu'il n'y a de liberté qu'en situation et il n'y a de situation que par la liberté ». La situation se caractérise par sa contingence et son ambiguïté. Elle intègre des données naturelles, sociales, psychologiques, temporelles etc. Elle est un mélange de liberté et de contraintes de telle sorte qu'il faut toujours inventer des solutions aux problèmes qui surgissent. L'insertion de la liberté dans le monde n'est pas un long fleuve tranquille. Elle se heurte en permanence à des difficultés et se reconnaît à la souplesse avec laquelle elle leur fait front. Elle est « une perpétuelle invention des moyens de tourner les difficultés extérieures », ce qui enveloppe le risque de s'y compromettre moralement et de s'y échouer.

  Telle est la rançon de l'action c'est-à-dire de la volonté de faire l'avenir et de produire son monde. La liberté veut déterminer un rapport au monde qui est indéterminé. Elle est riche d'autre chose que ce que la pensée avait pu en imaginer et la volonté le pouvoir de maîtriser.

   Il s'ensuit que « l'ignorance est en quelque sorte toujours prévue dans le projet comme le risque en est une structure » ainsi que l'écrit Sartre dans un passage qui précède notre texte.

 

  La suite du texte approfondit cette première analyse. Elle propose de penser les conditions de la réussite dont nous venons de voir qu'elle s'arrache toujours sur fond d'échec car la réussite définit la modalité par laquelle la liberté s'accomplit dans le monde, triomphe des obstacles et prépare « le règne des fins ». [Le prépare seulement pour Sartre dans la mesure où la liberté incarnée et néantisante peut difficilement éviter de se compromettre avec la violence dans le rapport à l'autre et échapper aux conflits des devoirs].

 

  Le propos consiste à montrer qu'il faut articuler les deux dimensions préalablement indiquées. La réussite dépend « à la fois » de l'initiative humaine, de l'ingéniosité avec laquelle les obstacles sont contournés et « à la fois » de la contingence de la situation. La même initiative, la même intelligence aurait pu échouer dans une situation où les obstacles rencontrés eussent opposé davantage de résistance. Il faut faire intervenir ici le hasard c'est-à-dire  ce qui n'est ni rigoureusement déterminé ni déterminable. Sartre donne un exemple pour illustrer l'idée. « Si le tireur n'avait pas eu le soleil dans l'œil il m'atteignait, je manquais ma mission de reconnaissance ».

 Alors à quoi tient la réussite ? A un peu de chance assurée par les caprices du ciel. Autant dire qu'il faut relativiser le prestige des héros sans toutefois méconnaître qu'aucune action ne doit sa réussite au seul hasard. Si tout ce qui était prévisible n'avait pas été envisagé et stratégiquement déjoué, l'action échouerait par les insuffisances mêmes de son agent. Il n'est pas question de minimiser la part de l'initiative et de l'inventivité, la réussite se mérite mais le mérite ne suffit pas. Les aléas aussi sont déterminants et ils n'épargnent pas les plus habiles et les plus courageux.

   C'est dire que ce qui est possible par l'initiative humaine n'advient dans le monde que sous le régime de la probabilité.

   Ce qui est la conclusion du texte : « La liberté se meut dans la sphère du probable, entre la totale ignorance et la certitude ».

 

   Probable. « Le probable est un possible qui nous paraît avoir plus de chances d'être que de ne pas être » (Goblot). On dénomme ainsi ce qui ne se produira pas nécessairement parce que ce  n'est déterminable ni par la volonté, ni par l'ordre des choses mais a de fortes chances d'advenir. Impossible donc d'envisager son existence avec certitude mais impossible aussi d'en ignorer l'éventualité. 

 

   La réalisation des fins humaines a ce caractère. On ne peut pas en ignorer la nécessité morale, on ne peut pas davantage en anticiper avec certitude l'actualisation. C'est du probable, un probable qui « vient au monde par l'homme ».  Par l'homme et par nul autre car seul l'existant échappe au mode d'être de l'en soi. L'homme n'est pas un être comme un autre, il existe et l'existant est « l'être qui est ce qu'il n'est pas et n'est pas ce qu'il est ». Il est un pour soi, un projet d'exister n'en finissant pas d'expérimenter son possible, un possible ayant plus de chance d'advenir que s'il n'y avait pas au monde un tel être mais n'étant jamais assuré de l'être car il faut compter avec l'ordre de l'extériorité. Une extériorité dont les résistances ne laissent pas inchangé celui qui les affronte. Parce que la liberté est un projet aux prises avec le monde, l'action ne modifie pas seulement un état de choses extérieur, elle modifie celui qui l'accomplit. L'action est pour l'agent une révélation. Elle ne le renseigne pas seulement sur le monde, elle le révèle à lui-même en lui faisant prendre conscience d'une dimension de lui-même que sans elle  il aurait ignorée. 

 

 Conclusion :

 

   L'homme est libre. Seule la mauvaise foi peut l'exonérer de la responsabilité de se faire être et d'instituer le règne des fins. Mais le monde dans lequel il doit inventer les moyens d'atteindre ses fins ne peut pas être mis en parenthèse. La liberté humaine n'est pas acosmique, elle est située. Au carrefour d'une décision que l'homme est et d'un hasard qui lui échappe, la réussite accouche du probable.

 

 

 Suggestion d'approfondissement et de discussion : 

 

  L'idée de la liberté telle qu'elle s'énonce dans la première phrase. Elle suppose de définir la liberté comme puissance, création. Elle lie la réussite à l'accomplissement historique de la décision. Or la tentation de la puissance n'est-elle pas souvent la porte ouverte à la trahison morale et à la terreur ? N'y a-t-il pas une autre manière de définir la réussite? Que vaut une réussite si elle implique compromission morale? On peut faire dialoguer ici Sartre et Kant (la réussite morale et la vraie liberté ne dépendent pas de l'extériorité enseigne Kant), Sartre et Camus (La fin justifie les moyens dit l'un. L'autre demande ce qui juge la valeur de la fin. Et il répond: la nature des moyens).       

  Et si, à l'idée que la liberté consiste à pouvoir faire ce que l'on veut, il fallait substituer, pour des exigences liées au souci de faire advenir le règne des fins et donc de sauver la liberté, l'idée qu'elle consiste à vouloir ce que l'on peut? (Pouvoir au double sens de capacité physique, psychologique, sociale etc. et de capacité morale. Il y a ce que l'on peut et pourtant que l'on n'a pas le droit de faire même si c'est pour incarner une noble fin).

  Cf. Descartes: «  Il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées; au moins en prenant le mot de pensée comme je fais, pour toutes les opérations de l'âme, en sorte que non seulement les méditations et les volontés, mais même les fonctions de voir, d'ouïr , de se déterminer à un mouvement plutôt qu'à un autre, etc., en tant qu'elles dépendent d'elle, sont des pensées [...] Je n'ai point voulu dire pour cela que les choses extérieures ne fussent point du tout en notre pouvoir, mais seulement qu'elles n'y sont qu'en tant qu'elles peuvent suivre de nos pensées, et non pas absolument ni entièrement, à cause qu'il y a d'autres puissances hors de nous, qui peuvent empêcher les effets de nos desseins... » Lettre à M***mars 1638. 

   « Il suffit que notre conscience nous témoigne que nous n'avons jamais manqué de résolution et de vertu pour exécuter toutes les choses que nous avons jugées être les meilleures et ainsi la vertu seule est suffisante pour nous rendre heureux en cette vie ».Lettre à Elisabeth   4 août 1645. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 Réponses à “La liberté de l'être en situation dans le monde. Sartre.”

  1. Merci madame pour cette explication !!!

  2. Simone MANON dit :

    Je ne sais pas Claire ce que signifie ces trois points de suspension. Je crains bien qu’ils témoignent de l’effet pervers de la lecture d’un corrigé avant les résultats de l’examen. Il donne souvent l’impression qu’on a mal fait et angoisse au lieu de rassurer. Veillez à ne pas tomber dans le panneau. Ce n’est pas parce que vous ne dîtes pas les choses comme l’auteur du corrigé que votre explication n’a pas une richesse. Il se peut même que la précipitation avec laquelle j’ai fait ce corrigé l’expose à de multiples critiques. Restez donc sereine. Les trois sujets donnés en L sont des sujets difficiles. La correction en tiendra compte.

  3. Ces trois points d’exclamations symbolisaient juste ma gratitude, je ne m’attendais pas à voir l’explication si tôt. D’autre part, même si ma copie est loin d’être brillante je suis ravie de comprendre un peu mieux ce texte. Trois points d’exclamation donc pour signifier mon enthousiasme.

  4. mathilde Augé dit :

    Merci beaucoup d’avoir pris la peine de publier ce commentaire! A sa lecture, je constate que je n’ai pas fait de contre-sens, donc me voilà déjà un souçi en moins, on verra bien pour le reste. Encore merci

  5. Le Glandeur dit :

    […] et de la façon que l’on veut, mais c’est un choix "en situation" (comme disait Sartre) : c’est-à-dire que même si je choisis de ne pas l’utiliser, je fais ce choix en […]

  6. Bosco dit :

    Chère Madame,
    En parallèle de la lecture de vos articles sur Sartre, je viens de relire attentivement L’existentialisme est un humanisme. Cette lecture me laisse vraiment sur ma faim, j’ai l’impression de voir beaucoup d’incohérences dans le discours de Sartre. J’aimerais vous faire part de l’une d’entre elle pour que vous me donniez, si cela vous est possible, votre avis sur la question.
    Penser que l’homme se construit à travers ses actes, dans l’angoisse existentielle de sa subjectivité et en mesurant toute la signification responsabilisante de sa liberté ne me paraît pas être l’apanage de l’existentialisme athée comme le suggère Sartre. Kierkegaard dit-il autre chose ? Aussi, je comprends Sartre lorsqu’il montre que c’est l’acte qui justifie la pensée et non la pensée qui justifie l’acte ; que l’acte est comme l’épreuve de vérité où nous nous révélons à nos propres yeux et aux yeux des autres. Dans ce cadre, l’analyse de la conscience lâche qui invoque les conditions et le destin pour justifier ses manques de liberté et ses échecs me paraît juste et passionnante.
    La vraie différence entre les deux écoles de pensée (existentialisme chrétien et existentialisme athée) apparaît lorsqu’il s’agit d’analyser le rapport entre la liberté et les valeurs. Penser qu’aucune valeur n’existe a priori et que c’est la liberté pure qui donne sa valeur au choix, c’est se condamner à ne pas pouvoir juger du contenu de ce choix a posteriori. Sartre fait des pirouettes pour expliquer que le jugement est possible parce qu’on peut mettre à jour les processus de mauvaise foi… Mais la mauvaise foi naît justement de l’exigence de la moralité de la conscience ! On est de mauvaise foi lorsqu’on décèle en soi une contradiction entre son acte et sa conscience, entre sa façon d’agir et son devoir, entre la valeur choisie et la valeur qu’il aurait fallu choisir. L’idée que c’est la liberté qui donne valeur aux choses trouve ici sa limite.
    Au nom de la liberté absolue, Sartre pose l’existentialiste comme un créateur de valeurs : « Si j’ai supprimé Dieu le père, il faut bien inventer des valeurs » (tout à fait en contradiction avec l’affirmation selon laquelle « si Dieu existait ça ne changerait rien » car si cela ne changeait réellement rien, pourquoi faudrait-il inventer de nouvelles valeurs ?) ; « La seule chose qui compte, c’est de savoir si l’invention qui se fait, se fait au nom de la liberté » ; « L’existentialisme n’est rien d’autre qu’un effort pour tirer toutes les conséquences d’une position athée cohérente. »
    On se demande bien le critère sur lequel toutes ces nouvelles valeurs seront jugées… Car Sartre veut la liberté absolue mais on pressent qu’il veut aussi la solidité du jugement moral. Un existentialiste chrétien écrira que le fait de dire que les valeurs se révèlent et s’incarnent seulement dans et par notre existence en situation dans le monde n’est pas contradictoire avec l’affirmation suivante : notre existence peut poursuivre et viser certaines valeurs qui valent aussi en elles-mêmes. Tant que je ne les ai pas choisies librement, bien sûr, elles n’existent pas vraiment pour moi. Mais ma liberté de les élire ne serait rien sans l’appel au bien qu’elles exercent sur moi et sur tous les autres. Cet appel au bien se reçoit, par exemple, dans les Evangiles.
    Bien à vous.

  7. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Manifestement vous comprenez mal ce que Sartre entend par liberté ou par mauvaise foi.
    Vous saisissez que la liberté se confond avec le choix dans lequel elle s’actualise, mais vous ne parvenez pas à comprendre qu’elle n’est déterminée par rien. Ni mobiles, ni motifs, ni valeurs transcendantes. Absolument contingente (la liberté est un fait d’existence. Je ne choisis pas d’avoir le choix, c’est-à-dire d’être libre = l’homme est condamné à être libre), la liberté est absolue. C’est donc elle qui décide de ses motifs comme de ses mobiles ou de ses valeurs.
    Sartre reconnaît à l’homme la liberté que Descartes réserve à Dieu. C’est un cartésien sans présupposé théologique ou dans le langage de Sartre sans « les entraves du catholicisme et du dogmatisme ») Cf. La liberté cartésienne, Situation, I, Tel Gallimard, p. 76.
    Descartes, reconnaît Sartre, est le premier à mettre « l’accent sur la liaison du libre arbitre avec la négativité », mais il ne voit pas que la négativité n’est pas seulement le pouvoir de refuser le vrai ou le bien, elle est essentiellement celui de les produire.
    Ce qui signifie que les valeurs sont dépourvues de fondements rationnels ou religieux. « La liberté est le fondement des valeurs ». Ce que Descartes a pressenti en faisant des vérités éternelles une création divine. Il a bien vu que si les valeurs déterminaient la volonté divine, Dieu ne serait pas libre. Faîtes l’économie de Dieu et vous aurez la liberté sartrienne.
    Il n’y a de valeurs, bien ou vérité, que par le projet qui les fait exister en les choisissant. Celles-ci sont aussi contingentes que la liberté.

    Pour une clarification de la thématique de la mauvaise foi, voyez bien qu’elle suppose l’idée de la double existence: facticité et transcendance.http://www.philolog.fr/ambiguite-de-la-condition-humaine/
    Bien à vous.

  8. Bosco dit :

    Merci pour votre réponse.
    Je maintiens pourtant que chez Sartre la mauvaise foi n’est pas seulement l’envers de la liberté. Elle est aussi l’envers de la moralité. J’en veux pour preuve cette citation tirée de L’existentialisme est un humanisme : « En vérité, on doit toujours se demander : qu’arriverait-il si tout le monde en faisait autant ? et on échappe à cette pensée inquiétante par une sorte de mauvaise foi. Celui qui ment et qui s’excuse en déclarant : tout le monde ne fait pas comme ça, est qqn qui est mal à l’aise avec sa conscience. » L’angoisse de la liberté absolue et de la responsabilité que cette liberté implique est donc apaisée/endormie par la mauvaise foi qui ne se borne plus à être seulement l’indice d’un être repoussant la liberté absolue qui fonde sa condition. La mauvaise foi a aussi pour effet de créer une brèche dans la conscience morale.
    C’est justement à partir de cette ambiguïté fondamentale (la double implication de la mauvaise foi) que je m’interrogeais car il me semble que si Sartre développe une théorie de la conscience entièrement libre de choisir ce qu’elle veut il ne renonce pas pour autant à l’idée de bon ou de mauvais choix.

  9. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Votre expression « l’envers de la moralité » trahit une manière d’hypostasier la moralité qui, pour Sartre, tombe sous la critique de ce qu’il appelle « l’esprit de sérieux » ou « le sérieux » et incarne une figure de l’aliénation.
    Pour notre auteur, la morale n’a pas d’autre fondement que la liberté du pour-soi. C’est une morale de la liberté refusant toute idée de valeurs transcendantes, objectives, universelles. Exister, pour l’être qui n’est pas ce qu’il est et transcende vers ce qu’il n’est pas, c’est vouloir sa liberté et se savoir responsable par le fait même de cette liberté. Choisir entre des possibles et donc, un possible excluant les autres, assumer sa finitude. Vouloir la liberté des autres et donc ne pas se croire autorisé à leur imposer des valeurs, dont la seule subjectivité est créatrice. L’idée d’un devoir, par exemple, implique la domination de l’Autre en soi. La morale consiste à refuser cette aliénation pour soi et pour les autres. Il s’agit de vouloir sa propre humanité, celle d’un être qui, n’ayant pas d’essence, est condamné à se créer dans le délaissement le plus radical.
    Cf. La fin de l’Etre et le Néant (l’homme comme passion inutile – dénonciation de l’esprit de sérieux).
    Bien à vous.

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