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   « _ […] Je suis fait d’une telle sorte que je ne puis croire. Que voulez-vous que je fasse ?

        _ Il est vrai. Mais apprenez au moins que votre impuissance à croire, puisque la raison vous y porte, et que néanmoins vous ne le pouvez, vient de vos passions. Travaillez donc, non pas à vous convaincre par l’augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions. Vous voulez aller à la foi, et vous n’en savez pas le chemin ; vous voulez vous guérir de l’infidélité, et vous en demandez les remèdes : apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien ; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d’un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé : c’est en faisant tout comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira.

    _ Mais c’est ce que je crains.

    _ Et pourquoi ? Qu’avez-vous à perdre ?...

       Mais, pour vous montrer que cela y mène, c’est que cela diminue les passions, qui sont vos grands obstacles.

       Or, quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti ? Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, ami sincère, véritable. A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices ; mais n’en aurez-vous point d’autres ? Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie, et que, à chaque pas que vous ferez dans ce chemin, vous verrez tant de certitude du gain, et tant de néant de ce que vous hasardez, que vous connaîtrez à la fin que vous avez parié pour une chose certaine, infinie, pour laquelle vous n’avez rien donné.

    _ Oh ! ce discours me transporte, me ravit etc.

    _ Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu’il est fait par un homme qui s’est mis à genoux auparavant et après, pour prier cet Etre infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre pour votre propre bien et pour sa gloire ; et qu’ainsi la force s’accorde avec cette bassesse »

                              Pascal. Fin du pari. Pensées. B 233. L.125.

 

   «  C’est être superstitieux, de mettre son espérance dans les formalités ; mais c’est être superbe, de ne vouloir s’y soumettre » Pascal. Pensées, B 249. L 265

 

   «  Il faut que l’extérieur soit joint à l’intérieur pour obtenir de Dieu ; c’est-à-dire que l’on se mette à genoux, prie des lèvres, etc., afin que l’homme orgueilleux, qui n’a voulu se soumettre à Dieu, soit maintenant soumis à la créature. Attendre de cet extérieur le secours est être superstitieux, ne vouloir pas le joindre à l’intérieur est être superbe » Pascal. Pensées, B 250. L 90.

 

   «  Car il ne faut pas se méconnaître : nous sommes automate autant qu’esprit ; et de là vient que l’instrument par lequel la persuasion se fait n’est pas la seule démonstration. Combien y a-t-il peu de choses démontrées. Les preuves ne contraignent que l’esprit. La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues ; elles inclinent l’automate, qui entraine l’esprit sans qu’il y pense. Qui a démontré qu’il sera demain jour, et que nous mourrons ? Et qu’y a-t-il de plus cru ? C’est donc la coutume qui nous en persuade, c’est elle qui fait tant de chrétiens, c’est elle qui fait les Turcs, les païens, les métiers, les soldats, etc. (Il y a la foi reçue dans le baptême aux chrétiens de plus qu’aux païens.) Enfin il faut avoir recours à elle quand une fois l’esprit a vu, où est la vérité, afin de nous abreuver et nous teindre de cette créance, qui nous échappe à toute heure ; car d’en avoir toujours les preuves présentes, c’est trop d’affaire. Il faut acquérir une créance plus facile, qui est celle de l’habitude, qui sans violence, sans art, sans argument, nous fait croire des choses, et incline toutes nos puissances à cette croyance, en sorte que notre âme y tombe naturellement. Quand on ne croit que par la force de la conviction, et que l’automate est incliné à croire le contraire, ce n’est pas assez. Il faut donc faire croire nos deux pièces : l’esprit, par les raisons, qu’il suffit d’avoir vues une fois en sa vie ; et l’automate, par la coutume, et en ne lui permettant pas d’incliner au contraire. Inclina cor meum, Deus. (Incline mon cœur, ô Dieu). […] » Pascal. Pensées, B 252. L 195.

 

   « Ordre - Une lettre d’exhortation à un ami pour le porter à chercher. Et il répondra : mais à quoi me sert de chercher, rien ne paraît. Et lui répondre : ne désespérez pas. Et il répondrait qu’il serait heureux de trouver quelque lumière. Mais selon cette religion même quand il croirait ainsi cela ne lui servirait de rien. Et qu’ainsi il aime autant ne point chercher. Et à cela lui répondre : La machine. » Pascal. Pensées. B. 247, L. 25.

   « Ordre, – Après la lettre « qu’on doit chercher Dieu », faire la lettre « d’ôter les obstacles », qui est le discours de la « machine », de préparer la machine, de chercher par raison » Pascal. Pensées. B. 246. L25.

 

 

   « Lettre de Hertz Dovid Grein à Morris Gombiner

        Mon cher Moshe,

    Merci pour ta lettre. Tu es la seule personne à qui j’écris d’ici. J’ai coupé les liens avec tout le monde, même mes enfants. Tu me demandes pourquoi et veux tout savoir en détail. C’est très simple. J’ai fini par être convaincu que tout ce que je croyais d’un intérêt secondaire était en réalité capital. Je posais toujours à mon père, que la paix soit avec lui, des questions suscitées par le doute. Où est-il écrit dans la Torah que les Juifs ne sont pas autorisés à se raser la barbe? A porter des complets vestons et des chapeaux melons? Une fois, je m’en souviens, mon père m’a répondu sévèrement : ce n’est écrit nulle part, mais si aujourd’hui tu portes un veston court, demain tu coucheras avec une femme mariée. A 1’époque je n’ai pas bien compris ses paroles, mais elles étaient prophétiques. On ne peut pas observer les Dix Commandements si on vit au sein d’une société qui ne les respecte pas. Un soldat doit porter l’uniforme et vivre à la caserne. Celui qui veut servir Dieu doit arborer les insignes de Dieu et s’écarter de ceux qui ne se soucient que d’eux-mêmes. La barbe, les papillotes, le châle de prière, les franges rituelles — tout cela fait partie de l’uniforme d’un Juif. Ce sont les signes extérieurs de son appartenance au monde de Dieu, pas aux bas-fonds.

   Oui, les bas-fonds, J’ai fait le décompte de mes jours et de tous mes actes et j’ai vu, avec une clarté aveuglante, que j’avais vécu dans un monde criminel et m’étais comporté comme s’il était naturellement le mien.

   Dès qu’un ami s’éloignait, j’entretenais aussitôt une relation illicite avec sa femme. Peu importait les résolutions solennelles que je pouvais prendre. Je crois maintenant que même nos saints hommes ne se seraient pas mieux comportés s’ils avaient vécu au milieu des méchants. Ce que nous appelons la culture européenne ou la culture américaine est en réalité une culture des bas-fonds. Elle est bâtie sur le principe de la récompense immédiate. En dépit de son langage ampoulé, elle ne reconnaît qu’une autorité : la force. J’ai vécu dans le péché avec des femmes que je n’avais pas épousées, je me suis moqué de certains, en ai rendu d’autres malades, ai même provoqué la mort de quelqu’un. Oui, j’ai aussi été un assassin. Je n’ai pas tué d’un seul coup, je l’ai fait progressivement. Mes deux enfants ont épousé l’un une chrétienne, l’autre un chrétien. Ma fille a choisi un Allemand dont les frères étaient probablement des nazis qui ont ordonné à des Juifs de creuser leur propre tombe. Entre couper ses papillotes ou mettre une cravate d’un côté, et de l’autre, bafouer les lois divines et mêler sa semence à celle d’Amalek, il n’y a qu’un pas. Ce n’est pas vrai uniquement dans mon cas. Le Juif moderne doit désirer s’assimiler. Le chemin qu’il suit mène à la conversion.

   Je suis maintenant en Israël et depuis quelque temps, j’y ai observé ces Juifs qu’on dit « éclairés » Ils se donnent l’air de fuir l’assimilation, mais en réalité, c’est quelque chose qu’ils portent en eux, Ils parlent hébreu, mais à la moindre occasion, ils imitent les chrétiens. Le pays est infesté de livres chrétiens, des pièces de théâtre chrétiennes y remportent un succès triomphal. En réalité, les Juifs d’ici sont très malheureux de ne pas pouvoir imiter encore plus les chrétiens. Et pour ce qui est de la vie de famille, je ferais mieux de n’en rien dire. Les Israéliens se disent Juifs, mais en quoi le sont-ils? L’hébreu — ou en tout cas une langue très proche de l’hébreu — était aussi parlé en pays de Moab et dans d’autres contrées proches de Canaan. Au début, j’ai parcouru la presse israélienne, lu des livres israéliens, vu des pièces israéliennes. Je n’y ai trouvé qu’idolâtrie, adultère, flots de sang, sans parler de calomnies, de ragots, d’obscénités, d’insolences et de vains bavardages.

   Un jour, je suis allé à Meah Shearim et là, j’ai vu qu’il existait encore des Juifs. Ils portent des vêtements qui témoignent tout de suite qu’ils sont des serviteurs de Dieu. Quand on met un caftan, des franges rituelles, un châle de prière, quand on laisse pousser sa barbe et ses papillotes et qu’on étudie vraiment la Guemara, on ne lit plus de livres profanes, on ne voit plus de pièces profanes, on n’a plus de liaison illicite avec aucune femme. Certes, on peut encore être un escroc ou un homme d’affaires véreux. Les garanties ne sont pas à cent pour cent. Mais on ne peut pas être un Juif si l’on n’appartient pas à l’armée de Dieu et si l’on n’a pas sur soi la preuve qu’on le sert. Peu importe à quoi ressemble cette preuve. Autrefois, les Juifs religieux portaient différents vêtements distinctifs. L’essentiel, c’est que cela se voie clairement. L’argument comme quoi un Juif sans barbe vaut mieux qu’une barbe sans Juif n’est qu’un stupide jeu de mots. Un Juif sans barbe ni papillotes, sans franges rituelles et sans Guemara, cela n’existe pas. Si on s’écarte d’un pas du judaïsme de nos pères, on se retrouve au milieu d’idolâtres et d’assassins, et on élève des enfants qui épouseront des nazis, Le véritable test, la vraie pierre de touche, ce sont les enfants. Il n’y a pas de compromis possible, de moyen terme, de réforme acceptable. Toutes les restrictions et les interdictions contenues dans la Loi juive sont essentielles, aussi nécessaires que des protections contre la peste ou des rayons mortels. On ne peut pas s’habiller comme un chrétien, prendre plaisir à lire des livres profanes ou à voir des pièces profanes, fréquenter des restaurants non cacher et observer les Dix Commandements. C’est impossible! C’est pourquoi Tolstoï a fini par porter la blouse des paysans. Avec ce simple vêtement, il essayait de rompre avec un monde corrompu. Cela n’a servi à rien parce que le paysan russe n’était pas le genre d’homme que Tolstoï avait imaginé. Je suis certain que, s’il avait vécu plus longtemps, Tolstoï se serait tourné vers le judaïsme, qu’il aurait adopté le châle de prière et les phylactères, les franges rituelles et les règles de la cacherout. Il n’y a pas, il ne peut pas y avoir d’autre forme de judaïsme.

   Evidemment, si tu me voyais aujourd’hui, tu ne me reconnaîtrais pas. Maintenant, je ressemble à mon père, qu’il repose en paix. Tu ne vas pas me croire, mais j’ai une barbe grise. Je suis très loin, toutefois, d’être tout à fait comme mon père. J’ai l’esprit empoisonné à force d’avoir vécu tant d’années comme je l’ai fait. Pendant que j’étudie la Guemara, j’ai la tête remplie de choses abominables. Je suis resté à quatre-vingt dix-neuf pour cent une bête sauvage, un homme des bas-fonds. Mais j’ai ligoté cette bête avec les lanières de cuir de mes phylactères et mes franges rituelles. Même un tigre ne peut plus mordre quand il est attaché. C’est ça, la force du judaïsme.

   Tu me demandes si j’ai la foi. Que répondre? Quand on a lu les exégètes modernes de la Bible, les archéologues, les historiens et les autres, on ne peut jamais être tout à fait sûr de sa foi. La foi existe à un niveau extrêmement élevé auquel on n’a accès qu’après avoir beaucoup souffert et accompli beaucoup de bonnes actions. Au moment où j’enroule la lanière de cuir de mes phylactères autour de mon bras et embrasse les petites boîtes contenant les textes sacrés, l’idée me vient que la Torah est une œuvre d’imagination et que Moïse n’a pas gravi le mont Sinaï — en bref, comme Rachi l’a fait remarquer dans un commentaire célèbre sur l’histoire d’Elisée, « il n’y a ni forêts ni ours », tout est inventé. Mais je me dis alors que du moment que les phylactères attachent le tigre tapi en moi, je n’ai pas le choix et dois les mettre. Un élément essentiel de la foi que je n’ai jamais perdu, c’est la croyance en l’existence et l’unité du Créateur. Je suis également prêt à croire en une divine providence qui se soucie de chaque individu. Quelle différence cela fait-il  de savoir qui nous a donné la Torah ? La Torah est le seul enseignement qui nous serve à museler la bête humaine. Et personne ne l’a mieux fait que le Juif, je veux dire le vrai Juif, celui des Ecritures, de la Guemara, du Choulchan Arukh, des livres de morale. Les chrétiens ont leur poignée de moines et de religieuses. Nous, nous avons créé une nation entière au service de Dieu. Nous avons été autrefois une sainte nation. Dieu merci, il en reste quelque chose.

   Ce même Dieu qui a créé le tigre a également créé la corde et donné au tigre humain le désir de se ligoter lui-même. Le premier peuple à museler la bête et à apprendre aux autres à le faire, a été le Peuple élu. Tant que les membres des autres nations continueront à aller à l’église le matin et à la chasse l’après-midi, ils resteront des animaux sauvages en liberté et donneront naissance à des Hitler et autres monstres. Pour moi, c’est clair comme le jour.

   Eh bien, je t’ai presque tout dit. Pour le moment, je vis sur mes économies, mais j’ai si peu de besoins qu’il m’en reste pour des années encore. Naturellement, on doit donner un dixième de ses gains aux œuvres charitables, et un cinquième, c’est encore mieux, sinon on ne peut pas être un vrai Juif. Inutile de te dire que chaque jour est pour moi un combat. Très souvent, je pense que je devrais raser ma barbe, tout abandonner et retourner en courant dans la jungle. Chaque jour a son lot de tentations. Ce qui me fait le plus souffrir, c’est l’ennui. Aux yeux des gens dits « modernes », notre vie ici a quelque chose de totalement stagnant. Parfois, cela devient si difficile que j’ai envie de me tuer. Mais chaque jour a aussi ses minutes, et parfois ses heures d’exaltation. Je prends un grand plaisir à prier et je recommence à savourer le véritable goût d’une page de la Guemara.

   En ce qui concerne ton éventuelle visite ici : pourquoi pas? Mais je t’avertis que si tu ne reviens pas complètement au judaïsme, je ne veux rien avoir à faire avec toi. Crois-moi, ce n’est pas parce que je suis un fanatique. Dans ma situation, il faut que je me protège. Si un seul nœud se défait, la bête sauvage se libérera d’un bond.

   Non, je ne veux pas que tu transmettes mes meilleures pensées à qui que ce soit. A part Leah, je n’ai plus personne. Au fond de mon cœur, je suis encore attaché à ma famille et même à mes bons amis, mais il faut que je reste isolé. Après tout, l’essentiel du judaïsme, c’est l’isolement. Comme il est dit dans les Proverbes « Heureux l’homme qui est constamment sur ses gardes et ne chemine pas avec eux. » L’accent est mis sur « qui est constamment sur ses gardes ». Un animal enchaîné ne peut avoir aucun contact avec un animal en liberté.

   Porte-toi bien et que le Tout-Puissant te vienne en aide.

                                                                                                     Dovid »

            Isaac Bashevis Singer (1904.1991), Ombres sur l’Hudson, écrit en yiddish, paru en feuilleton en 1957. Traduction  anglaise 1998. Traduction française 2001.

 

 

Explication.

 

   Est-il possible de maintenir vivante une foi lorsqu’elle s’est affranchie des rituels dans lesquels elle s’exprimait physiquement et avait une visibilité sociale ? Naïvement on est tenté de répondre que oui, alléguant que la foi est affaire d’intériorité, que sa sincérité se joue dans le cœur et que cela n’a rien à voir avec une gesticulation et un conformisme social. On peut faire son jogging le dimanche matin plutôt que d’aller à la messe sans que cela n’altère son engagement chrétien. On peut partir en vacances plutôt que de battre le pavé dans telle manifestation sans que cela ne remette en cause son engagement communiste. Car les religions traditionnelles n’épuisent pas le phénomène religieux et il en est des religions séculières ce qui s’observe des autres. Toutes se caractérisent par un corps de dogmes et par des pratiques sociales. Nulle croyance n’existe sans un rituel, sans une expression dans l’espace public par lesquels la foi des uns se soutient de celle des autres. Mais l’idéalisme philosophique incline à minimiser les aspects matériels et extérieurs de la croyance. Et de fait, il faut bien reconnaître avec Pascal que : « C’est être superstitieux, de mettre son espérance dans les formalités ». La profondeur d’une foi, son authenticité ne se mesurent pas à des signes extérieurs. On peut s’agenouiller devant l’autel, faire le signe de la croix, réciter machinalement sa prière sans posséder les vertus qui font le disciple du Christ.

 Cela est vrai mais faut-il pour autant penser que la réciproque le soit aussi ? Peut-on conquérir, voire sauvegarder ces vertus sans le secours de ces gestes ? « C’est être superbe, de ne vouloir s’y soumettre » affirme Pascal.  « Il faut que l’extérieur soit joint à l’intérieur pour obtenir de Dieu ; c’est-à-dire que l’on se mette à genoux, prie des lèvres, etc., afin que l’homme orgueilleux, qui n’a voulu se soumettre à Dieu, soit maintenant soumis à la créature. Attendre de cet extérieur le secours est être superstitieux, ne vouloir pas le joindre à l’intérieur est être superbe » Pascal. Pensées, B 250. L 90.

« Apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien ; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d’un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé : c’est en faisant tout comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira » B 233. L.125.

 

    Propos étonnant ayant scandalisé en son temps. Comment accepter cette idée qu’il faut payer son tribut à la machine, (à l’automate) et accepter de « s’abêtir », selon les expressions même de Pascal ? Faire les gestes de la foi à défaut d’être habité par elle, remuer les lèvres, se signer, aller à l’église, s’agenouiller, bref faire « comme si »…, tout cela pour obtenir de la machine un secours dont l’esprit serait bien présomptueux de prétendre pouvoir se passer ? 

   On sait que dans l’édition des Pensées de 1670, Port Royal fit disparaître cette terrible notion d’abêtissement que Victor Cousin réintroduira au XIX° siècle par fidélité aux manuscrits de l’auteur. Brunschvicg reproduit dans son édition des Pensées le commentaire de Victor Cousin accompagnant la notion : « Quel langage ! Est-ce donc là le dernier mot de la sagesse humaine ? La raison n’a-t-elle été donnée à l’homme que pour en faire le sacrifice et le seul moyen de croire à la suprême intelligence est-il, comme le veut et le dit Pascal, de nous abêtir ? comme si, lorsqu’on a hébété l’homme, il en était plus près de Dieu ».

   En fait Pascal pose ici une question du plus grand intérêt, surtout pour une époque comme la nôtre où la mutation culturelle nous ayant fait sortir de l’âge théologico-politique a substitué une coutume à une autre. A l’emprise de la communauté religieuse sur l’individu, aux habitudes d’une existence rythmée par le calendrier des églises s’est substitué un ordre social structuré par une idéologie individualiste, faisant de l’autonomie de la personne humaine un principe cardinal. De là à penser que la croyance est une affaire purement spirituelle et d’ordre privé, pouvant s’affranchir sans dommage de l’embrigadement des corps et de ses assises communautaires, il n’y a qu’un pas que la tentation angélique incline naïvement à franchir. Aussi n’est-on pas loin de croire que la pureté de la foi, la fidélité de la conduite à ses exigences éthiques relèvent de la dynamique de l’ange, ou pour le dire moins métaphoriquement qu’elles ne mettent en jeu que l’intériorité spirituelle en chacun de nous.

    « Superbe diabolique » avertit Pascal. « L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête »B. 358. L. 427.

 

   Ma lecture, cet été, du chef-d’œuvre d’Isaac Bashevis Singer : Ombres sur l’Hudson, a réactualisé pour moi la thématique pascalienne. Aussi ai-je jugé intéressant de mettre en perspective l’impressionnant épilogue de ce livre avec le passage du pari où Pascal, s’adressant à un libertin, énonce les conditions du choix d’une existence avec Dieu. Celles-ci ne sont pas d’ordre intellectuel car la raison est impuissante à démontrer l’existence ou la non existence de Dieu. Sans doute la théologie rationnelle s’y est-elle essayé mais c’est là sa faute, d’une part parce qu’elle confond le Dieu des philosophes et des savants et celui de la révélation biblique (le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob), d’autre part parce qu’elle se rend coupable de péché d’orgueil. On n’accède pas aux vérités de la foi par les seules ressources de la raison ne cesse de répéter Pascal. « La foi est un don de Dieu. Ne croyez pas que nous disions que c’est un don du raisonnement […] » B. 279. L 142. « C’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison » B. 278. L 8.

   Alors comment choisir d’exister avec Dieu plutôt que sans lui si l’on n’a pas reçu ce don ? Ce qui est le cas de l’interlocuteur de Pascal et de l’immense majorité des hommes, surtout dans un monde comme le nôtre où l’athéisme pratique est la chose du monde la mieux partagée. Le personnage de Singer qui, pourtant, prend soin de préciser qu’il n’a jamais perdu la croyance en l’existence et l’unité du Créateur, fait cet aveu : « Tu me demandes si j’ai la foi. Que répondre? Quand on a lu les exégètes modernes de la Bible, les archéologues, les historiens et les autres, on ne peut jamais être tout à fait sûr de sa foi ». De fait le procès de rationalisation et de sécularisation propre à la modernité occidentale n’est guère favorable à la vitalité de la foi ; le culte des plaisirs non plus. Nos contemporains pensent surtout à leurs jouissances temporelles, ils ne se préoccupent guère de leur salut. La question de  savoir si leur âme est mortelle ou immortelle est le cadet de leur souci. Ils veulent être heureux en cette vie et si quelque chose de la quête du salut survit encore en certains, c’est à un salut profane qu’ils pensent, la sphère politique et historique devenant pour eux l’enjeu d’un investissement proprement religieux.

   La plus grande partie de nos contemporains sont donc ce que Pascal décrit comme des personnes vivant sans chercher Dieu et sans l’avoir trouvé. Il n’y a en effet, selon lui, « que trois sortes de personnes : les uns qui servent Dieu l’ayant trouvé, les autres qui s’emploient à le chercher ne l’ayant pas trouvé, les autres qui vivent sans le chercher et sans l’avoir trouvé. Les premiers sont raisonnables et heureux, les derniers sont fous et malheureux, ceux du milieu, sont malheureux et raisonnables » B. 257. L 61.

   Certes, on ne le suit pas spontanément dans le jugement qu’il porte sur ceux qui vivent sans chercher Dieu. Les sondages n’attestent-ils pas que nos compatriotes se sentent heureux majoritairement ? Bien loin de rimer avec malheur, l’incrédulité, l’abandon aux passions, le culte des valeurs du corps sont plutôt vécus comme le sésame du bonheur. Mais voilà pour Pascal, ce bonheur-là est un symptôme de la misère humaine. Misère de l’homme sans Dieu. Ne pas sentir cette perte, faire des plaisirs sensibles l’horizon de son existence, s’acharner à se divertir alors même que les stratégies du divertissement ne parviennent pas à juguler l’angoisse et l’insatisfaction, c’est là le véritable malheur. Il faut de grandes crises pour commencer à en prendre conscience. On le voit bien avec le personnage de Singer, Grein. D’impasse en impasse, il fait l’expérience de son errance et comprend que la fidélité à une exigence religieuse a des conditions matérielles et sociales de possibilité. « On ne peut pas observer les Dix Commandements si on vit au sein d’une société qui ne les respecte pas » dit-il, ou encore « Toutes les restrictions et les interdictions contenues dans la Loi juive sont essentielles, aussi nécessaires que des protections contre la peste ou des rayons mortels. On ne peut pas s’habiller comme un chrétien, prendre plaisir à lire des livres profanes ou à voir des pièces profanes, fréquenter des restaurants non cacher et observer les Dix Commandements. C’est impossible! »

   Seuls donc ceux qui, sans avoir trouvé Dieu, sont travaillés par le mystère de leur condition et par une quête dont ils ne peuvent pas nécessairement nommer l’objet, peuvent être réceptifs aux propos de Pascal ou de Singer. Ils sont disposés à se mettre à l’écoute d’un directeur de conscience en matière de choix existentiel et c’est bien, d’une certaine manière, le rôle que campent Pascal et Singer. Pascal l’assume ouvertement : « Vous voulez aller à la foi, et vous n’en savez pas le chemin ; vous voulez vous guérir de l’infidélité, et vous en demandez les remèdes : apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien ; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d’un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé : c’est en faisant tout comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. »

 

 PB : Cela étant, que veut donc dire Pascal lorsqu’il soutient que pour chercher Dieu, il faut surmonter l’obstacle des passions, ce qui implique la collaboration de la machine ?

 

  • Il s’agit d’abord de comprendre que les raisons nous détournant de choisir d’exister avec Dieu sont d’ordre moral. Car tout existant est condamné à choisir. Nous sommes « embarqués », dit Pascal, et nous n’avons pas la liberté d’échapper à la responsabilité de prendre parti. Or qu’est-ce qui nous empêche de devenir conscient du malheur de l’existence sans Dieu ? La puissance de nos passions, répond-il. En particulier la passion égoïste disposant chacun à se prendre pour un centre et un tout et à subordonner à son propre néant l’intérêt du tout. L’amour de soi en lieu et place de l’amour de Dieu, voilà le ressort des aveuglements humains et le principe de la misère existentielle. Les hommes ne voient pas qu’ils ont à choisir entre le « rien »  et « l’infini ». Pour vraiment réaliser la vanité des biens auxquels ils s’attachent, il faut une ascèse des passions. Cesser d’être prisonnier de son cher moi, apprendre l’humilité, libérer l’aspiration humaine à la perfection. A défaut de cette réforme morale, l’existence avec Dieu a bien moins d’attrait que l’existence sans Dieu. Et pourtant il n’y a pas d’authentiques biens à perdre dans le choix contraire. « Quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti ? Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, ami sincère, véritable. A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices ; mais n’en aurez-vous point d’autres ? Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie, et que, à chaque pas que vous ferez dans ce chemin, vous verrez tant de certitude du gain, et tant de néant de ce que vous hasardez, que vous connaîtrez à la fin que vous avez parié pour une chose certaine, infinie, pour laquelle vous n’avez rien donné. » Pour choisir Dieu et les vertus morales que la foi fonde, il faut donc mettre en œuvre une stratégie propre à combattre la tyrannie des passions. Mais cela ne s’opère pas par pure décision morale puisque c’est précisément cette décision qui, sous l’empire des passions, ne peut être prise. Le péché d’angélisme consiste toujours à croire qu’on peut faire l’ange par la seule initiative de l’ange, or « le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête ». C’était déjà la leçon de Descartes. On ne maîtrise pas les passions par la seule puissance de l’entendement et de la volonté. Il y faut une véritable « industrie » disait-il, une ruse exigeant de mobiliser des ressorts extérieurs à l’esprit mais déterminants dans son exercice. C’est en ce point de l’analyse pascalienne qu’on rencontre le thème de la machine et celui de la coutume.

 

  • L’idée de machine renvoie à la théorie cartésienne de l’animal-machine. L’homme n’est pas qu’une âme, il est aussi un corps et tout ce qui se passe en celui-ci s’explique par la disposition des organes et les mouvements de ses parties. Il y a du mécanisme en l’homme, ce qui n’est pas sans intérêt pour le projet d’exercer un pouvoir sur les passions car celles-ci ont une dimension psycho-physiologique. Les états d’âme ne sont pas indépendants de certaines attitudes corporelles. Une carmélite a besoin de silence, de solitude, des gestes du recueillement pour dialoguer avec son Dieu. Placez-la dans une boîte de nuit où les rythmes musicaux excitent des émotions charnelles, où la chair offerte à la concupiscence sexuelle s’exhibe sans retenue et c’en est fini de son intimité avec le divin. Il s’ensuit que si l’on veut obtenir certaines dispositions de l’âme, il faut jouer sur les mouvements du corps. Comme on peut entrer en transe en tournoyant dans une danse frénétique, la génuflexion répétée, la prière ou autre attitude réitérée du corps excite en l’âme, sans le concours de sa volonté, dirait Descartes, des passions contraires à celles que l’on veut juguler. L’humilité plutôt que l’orgueil, le sens de la grandeur plutôt que la complaisance dans la bassesse. « Cela vous abêtira », dit le texte et il faut entendre l’expression à la lettre. L’homme est à la fois ange et bête. Tout ce que les animaux font, ils le font par des mécanismes qui, pour être d’une prodigieuse complexité, n’en sont pas moins des mécanismes. Nulle intelligence, nulle liberté dans les comportements animaux et c’est pourquoi ils font parfaitement ce qu’ils font. Aussi faut-il tirer parti de l’animal en l’homme et mobiliser les ressources de l’automate. Adoptons des comportements machinaux, faisons comme les bêtes certains gestes sans réfléchir, suscitons des automatismes contraires aux habitudes d’un monde déserté par la croyance et on peut espérer qu’il en résultera des bénéfices sur le plan spirituel. Pas plus qu’on ne dispose un enfant à respecter son maître en le dispensant de toute attitude physique indiquant le respect, on ne se dispose à recevoir la grâce en fréquentant le bordel plutôt que l’église. Je ne sais pas si le personnage de Singer a raison de dire que « la culture européenne est une culture des bas-fonds » mais je vois bien ce qu’il veut signifier lorsqu’il affirme : «  Je suis resté à quatre-vingt dix-neuf pour cent une bête sauvage, un homme des bas-fonds. Mais j’ai ligoté cette bête avec les lanières de cuir de mes phylactères et mes franges rituelles. Même un tigre ne peut plus mordre quand il est attaché. C’est ça, la force du judaïsme. » Platon aussi, dans La République, soulignait l’importance déterminante de la gymnastique, de la musique dans l’éducation à la vertu. La musique techno, les rythmes sauvages produisent des états moraux de sauvages. Lorsque l’on ne se soumet pas, par les gestes appropriés, aux exigences d’en-haut, on est soumis à celles d’en-bas. Telle est la loi naturelle. La machine a sa propre nécessité. Si vous n’en faîtes pas, par ruse, un auxiliaire des aspirations de l’ange, elle a tôt fait de les ramener aux inclinations de la bête. Et comme « on ne commande bien à la nature qu’en lui obéissant (Bacon)», il faut que « l’homme orgueilleux, qui n’a voulu se soumettre à Dieu, soit maintenant soumis à la créature ». La soumission à la créature  opposée ici à la soumission à Dieu renvoie implicitement à l’opposition entre l’ange et la bête. Par le péché originel l’homme a substitué sa propre loi à celle de Dieu. Il est déchu et s’il veut se disposer à recevoir la grâce, il doit prendre la mesure de sa dépendance à l’ordre du corps, de la matière, en comprendre la nécessité afin de la faire servir à son dessein. Abêtissez-vous donc, si vous voulez retrouver le chemin de la foi, non point pour immoler votre part de grandeur mais pour la libérer à l’aide des mécanismes de votre part inférieure

 

  • Cependant il est vain de croire que cela puisse se faire de manière solitaire. Nous vivons d’une existence sociale et nous n’insisterons jamais assez sur l’importance du mimétisme dans les conduites humaines. Les hommes sont en grande partie ce qu’une société les détermine à être. Aussi Platon a-t-il raison de soutenir que : « Nul ne peut être formé à la vertu contre les leçons de la multitude ». Singer insiste sur ce point à travers Grein : « on ne peut pas être un Juif si l’on n’appartient pas à l’armée de Dieu et si l’on n’a pas sur soi la preuve qu’on le sert. Peu importe à quoi ressemble cette preuve. Autrefois, les Juifs religieux portaient différents vêtements distinctifs. L’essentiel, c’est que cela se voie clairement. L’argument comme quoi un Juif sans barbe vaut mieux qu’une barbe sans Juif n’est qu’un stupide jeu de mots. Un Juif sans barbe ni papillotes, sans franges rituelles et sans Guemara, cela n’existe pas. » Les membres de Port Royal le savaient bien qui se retiraient du monde pour soutenir, par l’immersion dans une communauté de foi, la force de leur croyance. Et Pascal, en articulant le thème de l’automate avec celui de la coutume ne dit pas autre chose. Car qu’est-ce que la coutume ? Un ensemble de d’habitudes collectives concernant aussi bien les manières de penser, d’agir que de sentir. Nous appartenons irréductiblement à un groupe et, à notre insu, celui-ci nous transmet, par voie d’éducation et d’imitation, ses croyances, ses valeurs et ses principes. Bourdieu a pointé sous le concept d’habitus cette part du social, si bien incorporée, que chacun prend pour une expression de sa spontanéité personnelle ce qui relève d’un déterminisme culturel. Descartes disait aussi qu’ « un même homme, avec son même esprit, étant nourri dès son enfance entre des Français ou des Allemands, devient différent de ce qu’il serait s’il avait toujours vécu entre des Chinois ou des Cannibales.»  De fait, les us et coutumes sont relatifs à chaque collectivité et varient dans le temps et l’espace. La coutume s’oppose donc à la nature si l’on entend par là ce qu’il y a d’universel et de constant en l’homme. Mais qu’est-ce que la nature originelle de l’homme ? Quelque chose de perdu, de corrompu par le péché originel pour Pascal. Certes,  nous avons gardé de notre nature première une certaine idée du vrai, du bien, du juste et la nostalgie de la plénitude d’un bonheur que nous cherchons inlassablement à retrouver, mais cette idée est une trace vide, une marque en creux que la coutume a tôt fait de combler et d’occulter sous ses scories. Qu’importe en effet de savoir ce que le juste, ou le vrai, ou le bien, ne sont pas, il faut bien s’entendre sur ce que l’on considérera comme tel dans un corps social. A défaut de la nature, c’est donc la coutume qui nous tient lieu de mesure et nous en subissons si intimement l’empire que nous avons tendance à tenir pour naturel ce qui se fait, ce qui se dit massivement notre groupe. « Qu’est-ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés, et dans les enfants, ceux qu’ils ont reçus de la coutume de leurs pères, comme la chasse dans les animaux ? Une différente coutume nous donnera d’autres principes naturels, cela se voit par expérience […] » Pensées, B.92. L. 163. On ne saurait mieux insister sur le rôle de la coutume dans une existence humaine. C’est elle qui détermine nos représentations, le choix de notre métier, notre appartenance religieuse. « […] c’est elle qui fait tant de chrétiens, c’est elle qui fait les Turcs, les païens, les métiers, les soldats, etc. […] » Pascal. Pensées, B 252. L 195. La société traditionnelle, par exemple, fabriquait une jeunesse respectueuse des valeurs ancestrales, la société moderne fabrique des enfants rois, se croyant habilités à définir ce que doit être leur école ou les lois de la cité. Ce qui paraissait « naturel » hier est vécu comme « contre-nature » aujourd’hui, mais « quelle est donc cette nature, sujette à être effacée ? La coutume est une seconde nature qui détruit la première » Pensées, B. 93. L. 195.
 
  • Alors puisque la coutume est notre nature, on comprend, qu’à défaut de pouvoir lui substituer un ordre authentiquement naturel, la tâche de l’humanité consiste à la faire servir à ses fins morales, spirituelles ou religieuses. « Qui s’accoutume à la foi, la croit » dit-il dans un autre fragment (B. 89). L’ange a besoin de la machine pour être disposé à recevoir la grâce mais la machine a besoin de l’entraînement des autres machines avec lesquelles elle a à vivre pour acquérir ses automatismes. Sans le soutien des habitudes collectives, il est vain de croire que l’esprit, par ses seules forces, puisse être fidèle à quoi que ce soit, même si c’est à la vérité ou au bien que son esprit a entrevu.

 

  Conclusion.

       Il y a dans ces textes de Pascal ou de Singer une grande leçon d’humilité et une remise en cause de l’angélisme des Lumières. A trop croire dans les possibilités de l’ange, on fait le jeu de la bête. Quoi qu’il en soit, aucune époque ne peut se passer de rites. Ceux d’aujourd’hui sont en train de changer, comme je l’ai vu clairement au sein de l’école. De quel profil humain, de quelle foi, de quelles forme de société en passe d’être accouchée, sont-ils le support ?

       Cf: Le beau cours de Pierre Macherey sur Pascal et la machine : http://stl.recherche.univ-lille3.fr/seminaires/philosophie/macherey/macherey20052006/macherey09112005cadreprincipal.html         L'étude d'Henri Gouhier sur le pari de Pascal dans: Commentaires, Vrin, 2005, p.246 à 306.

 

 

 

 

 

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23 Réponses à “La foi peut-elle se passer d’un rituel? Pascal et Isaac Bashevis Singer.”

  1. Marie dit :

    La lettre vivifie l’esprit, c’est certain! Car il y a bien plus dans le geste posé que dans ma foi intérieure et chancelante. Le rite structure ma pensée, loin de l’appauvrir il l’ouvre à autre chose qu’elle-même, à la foi des autres par exemple…C’est aussi par-là que ma foi m’apparaît à moi-même, que je peux la mesurer. Peut-être que si je ne suis pas prêt à descendre dans la rue, c’est que cette cause ne me tient pas vraiment au corps…peut-être que si je ne vais pas à la messe, c’est que je suis indifférent. Le rite me fait violence et crée un contraste qui m’éclaire. Là où mon sentiment, ma pensée sont graduels et nuancés le rite, lui, est absolu. Je suis plus ou moins amoureux, ma foi est plus ou moins assurée mais je ne fais pas un demi mariage, ni une demi communion. Il faut reconnaître que le rite nous heurte plus que la foi: je peux comprendre à moitié mais je ne peux pas faire à moitié. Dans cette violence j’éprouve les limites de ma foi. Car je dois ainsi avouer qu’elle n’est pas à la hauteur de mon geste. La croyance est toujours fluctuante, le geste, lui, parce qu’il est accompli ou non, ne supporte pas de négociation. Ce décalage s’il rend bien évidemment possible l’hypocrisie révèle aussi, si je suis attentif, le degré de mon attachement à Dieu. Et c’est pour cela que pour Singer le doute revient sans cesse au moment même où il enroule ses phylactères…il n’y a que celui qui ne met pas sa foi à l’épreuve de la vie, du temps, de la prière qui ne doute pas.

    Merci pour cette belle analyse et le texte de Singer.
    Mais nous ne viendrons peut-être pas à bout de ce satané mythe de l’intériorité, du moi, de l’authenticité….si cher à nos élèves.
    Marie.

  2. Simone MANON dit :

    J’aime l’intelligence de votre commentaire. Néanmoins, je ne sais pas s’il faut aller jusqu’à parler d’un mythe de l’intériorité. Vous soulignez très justement qu’elle n’existerait pas sans les gestes qui lui donnent sa consistance, mais sans le retrait de l’intentionnalité sur la conduite qui l’actualise, cette dernière ne serait-elle pas amputée d’une dimension constitutive de son existence?
    Bien à vous.

  3. Marie dit :

    Bien sûr, elle serait aveugle…Et Saint Augustin a 1000 fois raison, Dieu est plus intime à moi que moi-même. L’intériorité n’est certes pas un mythe mais elle est surévaluée et « surinvestie » par notre époque.
    Je vous lis depuis un an déjà et je profite de ce commentaire pour vous dire toute ma reconnaissance. Je suis toute jeune professeur de philosophie et j’ai beaucoup consulté votre travail pour m’aider dans la préparation de mes cours. On ne dira jamais assez combien l’élaboration d’un cours sur une notion est un travail long, exigeant intellectuellement, difficile…et vous m’avez souvent servie de guide, pour ne pas manquer une question, pour arriver à comprendre un texte classique que j’aurais dû comprendre depuis longtemps!!! Mes cours vous doivent beaucoup. Je peux dire que sans vous connaître vous avez été une sorte de « tutrice », plus importante même que l’IUFM (qui n’était tout de même pas sans intérêt et qu’il ne fallait sûrement pas supprimer!!)…il était temps que je vous le dise!
    Le problème c’est que je suis trop souvent d’accord avec vous….et ça c’est pas bien pour philosopher;-)
    Cordialement.
    Marie.

  4. Simone MANON dit :

    Votre message me touche. Je vous remercie de me dire que mon expérience peut être utile à de jeunes professeurs. Je reconnais que ce blog m’aurait bien aidée au début de ma carrière. Avantage des nouvelles technologies…je suis émerveillée de toutes les possibilités qu’internet ouvre à ceux qui veulent comprendre et en particulier à ceux qui veulent comprendre pour faire partager leur propre bonheur d’avoir difficilement compris quelque chose. Il me semble que c’est là la meilleure définition de la fibre pédagogique et donc le secret du bon professeur comme vous devez en faire l’expérience.
    Avec mes meilleurs sentiments.

  5. Oscar dit :

    Ne faudrait-il pas au préalable s’entendre sur le sens que l’on donne au mot « Dieu »?

    Par ailleurs ne peut-il exister aucune forme d’inquiétude spirituelle, bien distincte des préoccupations de ceux qu’on a appelés les « pourceaux d’Epicure », chez un athée, lequel se démarque avant tout des croyances théistes?

    Vu son contexte culturel et historique, Pascal pouvait difficilement envisager un autre divin que celui du judéo-christianisme, mais si l’on reconsidère la question à notre époque, est-il possible de faire l’impasse notamment sur les spiritualités orientales? Leurs adeptes auraient-ils comme les libertins été affligés aux yeux de Pascal d’une « infidélité » dont ils devaient se « guérir »?
    Sans doute, mais revenons au coeur du sujet:

    il est possible de distinguer parmi bien d’autres sujets de réflexion les deux points suivants quand on considère l’argument du pari: la démarche elle-même d’une part, les présupposés de Pascal de l’autre concernant les conséquences du choix, en particulier s’il se porte sur l’incroyance.

    Pour ce qui est de la première, n’oublions pas que Pascal, bon psychologue, s’adressait en priorité à des libertins habitués à jouer et à calculer leur intérêt.
    Cependant, en dernier ressort un choix métaphysique transcende la condition sociale et plus généralement la situation circonstancielle d’un être humain.

    Or celui-ci peut se demander s’il convient d’orienter ses croyances en fonction de son intérêt personnel ou plutôt d’une tentative désintéressée d’approcher la « Vérité » tant que faire se peut.

    Pour ce qui est à présent du « tout à perdre » qu’impliquerait le choix de l’incroyance, Paul Valéry a-t-il raison de l’expliciter de la manière suivante: « Crois, ou je te tue éternellement. » (Cahier B, 1910)?

    Bien à vous.

  6. Oscar dit :

    « … de ceux qu’on a appelé « les pourceaux d’Epicure »,… »

    « L’angélisme des Lumières » qu’à mon sens vous dénoncez à juste titre dans votre conclusion pour ce qu’il implique idéologiquement, n’est-il pas avant tout celui de Jean-Jacques Rousseau, plus que de Montesquieu ou de Condorcet par exemple?

    Bien à vous.

  7. Simone MANON dit :

    Il y a de nombreux articles sur Pascal sur ce blog. Je me permets de vous renvoyer au commentaire des trois ordres ou de l’entretien avec Monsieur de Saci ou à l’analyse du divertissement ou encore à l’article sur désir et souverain bien.
    Vous verrez qu’il n’y a aucune ambiguïté pascalienne sur l’idée de Dieu et vous comprendrez les enjeux de son adresse aux libertins. Vous verrez aussi qu’un auteur de cette trempe ne s’explique pas par son contexte et que les spiritualités orientales pas davantage que le judaïsme ou l’islam ne l’ont fait ne résisteraient à sa critique.
    De même qu’il est bien trop fin connaisseur de Montaigne (il le récite par coeur) pour donner dans la fable « des pourceaux d’Epicure ».
    Bien à vous.

  8. Oscar dit :

    Pascal est, malgré mon désaccord ponctuel sur l’argument du pari et surtout son emploi, un de mes auteurs préférés, et je le tiens par ailleurs d’un point de vue éthique en bien trop haute estime pour croire qu’il ait tenu lui-même les « libertins » intellectuels -pas seulement Bruno et Vanini- et même simplement mondains, dont certains étaient ou avaient été ses amis, pour des « pourceaux d’Epicure », victimes inconscientes de ce que sera, pour vous paraphraser, le « culte des plaisirs » de l’époque moderne, -ou de l’univers pitoyable représenté par Pétrone dans le « Satiricon »!! (car y a-t-il jamais quelque chose de nouveau sous le soeil?)-…

    Mais le liberté de dialogue et de l’expression de pensées non « orthodoxes » était à l’époque de Pascal -et même bien plus tard encore, nonobstant les efforts de Bayle et de Locke entre autres, impossible, les jansénistes furent d’ailleurs bien placés pour le savoir. C’est ce à quoi je faisais allusion en parlant de contexte historique et culturel: celui-ci conditionne dans un certaine mesure une oeuvre et l’expression d’une pensée, mais je n’ai jamais cru qu’il suffise à EXPLIQUER la création d’un génie dans quelque domaine que ce soit, ou que celle-ci puisse s’y REDUIRE.

    Je vous remercie néanmoins vivement de me signaler les articles que vous mentionnez, ma dernière (re)lecture de Pascal étant déjà ancienne et les souvenirs de certaines nuances de pensée ayant pu s’être estompés…

    Je me suis rendu compte après coup que la mention de Condorcet dans mon second envoi n’était sans doute pas très heureuse, car sa certitude d’un progrès humain indéfini l’exposait justement à ce reproche d' »angélisme » que vous adressez aux Lumières.

    Mais entrer dans des détails à ce propos serait ouvrir un autre débat, tout comme ce serait le cas de rappeler au sujet de Montaigne le reproche que lui a fait Pascal: « le sot projet (…) de se peindre! »…

    Bien à vous.

  9. Michel dit :

    Spinoza analyse la raison pour laquelle des cérémonies ont été instituées et de la foi dans les récits :
    Concernant sa propre religion : elles n’ont point trait à la loi divine (ce que lui même definit comme telle) et ne contribuent en rien à la béatitude et à la vertu mais concernent uniquement la félicité temporelle et la tranquillité de l’état ! (on est en droit de se demander si Spinoza pourrait être publié de nos jours), donc la récompense est terrestre ++ il faut se conformer à un rite de tous les jours de manière à avoir un signe quasi permanent rappelant à l’obeissance (ce qui va dans le sens de Singer mais dans un but politique), le peuple fait son devoir plus par dévotion que par crainte.
    Quant aux cérémonies du peuple chrétien, baptèmes, communions, oraisons externes, elles ont été instituées à titre de signes extérieurs de l’église universelle, et non pas comme des choses qui contribuent à la béatitude ou qui ont en elles-mêmes quelque chose de sacré, pas de visée politique mais une visée de la société entière (une sorte de prosélytisme mondial); il faut reconnaitre que dans leurs domaines respectifs, l’une comme l’autre ont particulièrement bien réussi; ce qui comme dirait Kant, fait ressortir d’une manière remarquable notre besoin d’être guidé par d’autres, par conséquent l’état d’une raison « passive ».

  10. Simone MANON dit :

    Spinoza distingue en effet le salut par la connaissance, possible seulement pour les hommes s’efforçant de vivre sous la conduite de la raison et le salut par la foi ou salut des ignorants. Les hommes étant majoritairement des êtres vivant sous l’empire des passions, la régulation de celles-ci requiert un autre moyen que l’autonomie rationnelle. Elle ne peut s’accomplir que par voie d’hétéronomie. Ce qui est la fonction que Spinoza reconnaît aux religions.
    Notre époque étant une époque où l’on publie tout et son contraire, je ne comprends guère votre propos concernant les difficultés que Spinoza rencontrerait pour se faire publier.
    Bien à vous.

  11. Michel dit :

    Merci de votre réponse, j’ai bien saisi l’autonomie (pour soi même) rationnelle de l’auteur seul moyen pour lui de se « libérer » des passions auxquelles sont soumis les hommes, par contre je n’avais pas vu la fonction qu’il reconnait aux religions, l’hétéronomie est donc une voie extérieure à l’individu ? cela rejoint sa notion de moralité « postérieure » à l’établissement de la société (comme hegel) lois auxquelles sont soumis les hommes par « contrat » commun ?
    En ce qui concerne ma remarque sur les éventuelles publications, je pense que nous vivons actuellement une époque marquée par une forte intolérance, contrairement à ce que beaucoup pensent, notament dans le domaine religieux, et les remarques de Spinoza sur la religion juive (très judicieuses à mon sens) auraient de grandes difficultés a paraitre de nos jours, je persiste et signe.

  12. Simone MANON dit :

    Le spinozisme est une philosophie de l’être, non du devenir. La référence à Hegel n’a donc pas de pertinence. La thèse de Spinoza sur le religieux est liée à une anthropologie des passions ou de la servitude. En tant qu’instances de médiation sociale et en tant qu’elles disposent l’homme à l’amour et à la justice en jouant de leurs affects et des pouvoirs de l’imagination, les religions ne sont pas contraires aux lois universelles de la raison et en sont un utile auxiliaire du point de vue politique.
    Quant à l’intolérance dont vous parlez, elle est celle de certains groupes non de l’institution dans une République laïque comme la France. La liberté, garantie par la loi, de pensée et d’expression n’exclut pas que vous ayez à subir des tracasseries de la part de ceux que cela dérange. Ce risque est d’aujourd’hui comme d’hier. Il sera aussi celui de demain. Souveraineté des passions oblige! Spinoza aussi en a payé le prix.

  13. Michel dit :

    Je n’avais vu dans « autorité théologique et politique » que le coté critique des religions, de fait le livre est « construit » sur ce mode, mais vous avez tout à fait raison sur l’aspect « positif » qu’elles peuvent avoir dans l’esprit de l’auteur à titre de médiation sociale, merci de vos lumières.
    Je pensais en parlant d’intolérance et pour reprendre Spinoza « a t on vu une institution d’une si parfaite sagesse, qu’elle ignora le moindre inconvient ? vouloir régir la vie humaine toute entière par des lois, c’est exaspérer les défauts plutot que les corriger ! » c’est je pense la situation francaise actuelle, les interdictions suivent aux interdictions, émanant de l’institution elle même répondant aux voeux de la majorité de la population.

  14. François dit :

    Bonjour,
    Quel blog ! Vous en arriveriez presque à me faire regretter d’avoir abandonné la philo pour la psycho il y a plus de 52 ans. Bravo pour votre intelligence et merci pour votre souci du partage.
    Concernant le pari de Pascal, d’un strict point de vue logique si on devait le suivre il faudrait aussi répondre à toutes les propositions fallacieuses qui offrent monts et merveilles pour une participation relativement modeste, et le Loto bien sûr. Ou (en me citant sur wikipédia) : « croix » : je parie que la cartomancienne qui me prédit le numéro gagnant du prochain tirage du Loto a raison. « bâton » : je parie que la cartomancienne qui me prédit le numéro gagnant du prochain tirage du Loto a tort.
    « Pesons le gain et la perte, en prenant croix que la cartomancienne a raison. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez le gros lot ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’elle a raison, sans hésiter.  »
    En suivant Pascal, je devrais toujours croire les cartomanciennes !

  15. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Merci pour ce sympathique message.
    Pour ce qui est du pari de Pascal, il est étranger à une perspective logique. Son enjeu et ses présupposés sont pratiques. L’enjeu est celui d’un choix de vie (avec ou sans Dieu), du salut de son existence, ce qui me semble parfaitement sans rapport avec les promesses des cartomanciennes.
    Bien à vous.

  16. francois dit :

    Merci de votre réponse, mais votre réaction me semble négliger le fait que Pascal est quand même l’inventeur de la probabilité qu’il a initié en essayant de résoudre le problème que lui posait le chevalier de Méré. Il me semble difficile d’envisager que Blaise Pascal ait pu oublier ses analyses des paris en proposant celui-là. S’il s’agit de choisir entre Dieu ou autre chose ( si tant est que l’homme ait un choix. La question de la grâce était quand même d’actualité à l’époque.)on n’a pas besoin de réfléchir : « Mettez-vous à genoux, priez et implirez, faites semblant de croire et bientôt vous croirez », comme l’a prétendu un de nos contemporains.
    Merci de votre réponse, même si elle ne m’agrée pas sur le fond.
    Cordialement
    F

  17. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Bien sûr que Pascal pense à ce qu’il théorise sous l’expression « la règle des partis », ou « géométrie du hasard » mais l’enjeu n’est pas du tout la croyance en Dieu comme votre expression « croire aux cartomanciennes » le laisse supposer. C’est l’ascèse des passions.

    Cf.: Ce propos d’un grand spécialiste de Pascal: « si tant est que nous puissions prêter à Pascal cette notion de « pari », quelle acception prend-elle chez lui ? Ecartons la tentation de voir dans ce texte un argument qui viserait le libertin mathématicien en appliquant le calcul des probabilités à la question de la croyance. Ce qui ressort de ces pages c’est l’incertitude de tous les enjeux de l’existence humaine, à commencer par l’existence de Dieu elle-même, incertitude radicale qui met au pied du mur le cœur et la raison et va conduire celle-ci à prendre le pas sur celui-là, jusqu’à lui imposer de s’affranchir de ses passions. C’est en définitive ce heurt entre une raison joueuse, poussant à l’extrême les conséquences de son calcul, et un cœur entravé dans ses mauvaises craintes, qui inspire à Pascal cette exhortation qu’il s’adresse à lui-même : « Travaillez non pas à vous convaincre par l’augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions». Pierre Magnard

    Voyez aussi la réponse à Bosco dans cet article: http://www.philolog.fr/les-trois-ordres-pascal/ ainsi que http://www.philolog.fr/pascal-entretien-avec-m-de-saci-1655-texte-et-commentaire/
    Bien à vous.

  18. emmanuel dit :

    Bonsoir, j’ai découvert ce blog à l’occasion d’une recherche sur un sujet précis . Et je venais d’écrire , ailleurs : « Ces textes d’Ali A. Rizvi sont remarquables ! … Il y manque tout juste une « prescription médicale » : celle de purger chacun des « croyants » , des « prescriptions corporelles » de la charia, pour viser (dégager) ce qu’il en restera de sain. Il est douteux qu’il soit possible d’épurer sa croyance, sans évacuer les gestes qui l’entretiennent. C’est élémentaire, vieux comme le monde, et Pascal en a si bien parlé ; tapez dans google « la foi peut-elle se passer de rituel ? Pascal » .
    J’écrivais cela en n’ayant que parcouru quelques passages de ce texte, le vôtre. Mais y revenant , plus j’avance dans ma lecture, plus je me dis que c’est là, le problème de l’islam (l’islam perçu comme problème en soi, selon la psychiatre Wafa Sultan) : l’efficacité stratégique et exceptionnelle de ses rituels, contre laquelle ne peut que se briser tout discours, tout raisonnement, toute croisade au secours de la liberté de conscience et des Droits de l’Homme. Pourquoi ce sujet n’est-il jamais abordé en profondeur et de façon scientifique , sous l’angle de cette provocation « scandaleuse » de Pascal, évacuée de l’édition de 1670 de ses Pensées ? Mais je me trompe peut-être : existe-t-il des travaux de chercheurs dans ce domaine , méritant d’être médiatisés dans tous leurs développements, en dehors de tout contexte suspect d’islamophobie ?

  19. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Je vous suis entièrement dans votre analyse. Plus la part du rituel est contraignante dans une religion plus elle est efficace.
    Je ne sais pas s’il existe des études approfondies de la question mais nul doute qu’elles seraient salutaires!
    Bien à vous.

  20. emmanuel dit :

    Merci à vous, d’avoir pris la peine de me répondre, et aussi rapidement ; comme si vous aviez compris qu' »il y a le feu ». Si chacun pouvait se mettre en chasse de compétences, pour que se développe , à ce sujet, une science rigoureuse – dans le sens de Karl Popper – concertée et médiatisée internationalement, soyons certains, faisons-en même un dogme envahissant, que ce sera à terme, un véritable « salut », pour des millions d’humains, sinon plus. J’ose croire que cela viendra des femmes, les 1ères victimes.

  21. olivier heux dit :

    Madame,
    Je n’ai pas pu lire la totalité de vos articles sur Pascal, y’a t il un passage où vous explicitez cette idée, « La conduite de Dieu est de mettre le religion dans l’esprit, par les raisons… » Je n’ai pas compris ce qu’il entend par « raisons ».
    Merci beaucoup de votre aide.

  22. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Il y a chez Pascal l’idée que la religion n’est pas contraire à la raison même si la raison n’est pas suffisante pour prouver la vérité de la religion. D’où ces deux affirmations chères à notre auteur:  » Si on soumet tout à la raison notre religion n’aura rien de mystérieux et de surnaturel. Si on choque les principes de la raison, notre religion sera absurde et ridicule » B.273.  » Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison » B.253
    Le mot raison doit ici être entendue dans son sens commun. Une raison est un principe d’explication ou un motif de justification recevable par la lumière naturelle.
    Voyez comment avec le pari, Pascal essaye de vaincre l’incroyance par des arguments rationnels.
    Il souligne aussi qu’il faut concilier, dans l’interprétation des textes bibliques, la révélation et le raisonnable.
    Bien à vous.

  23. olivier heux dit :

    Merci, je crois y voir plus clair, ses Pensées sont nombreuses et la forme fragmentaire est moins aisée à aborder qu’un texte argumenté, on s’y perd un peu…

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