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Robert Delaunay. Les Fenêtres Simultanees. 1912

 

   « Chacune de nos perceptions s'accompagne de la conscience que la réalité humaine est « dévoilante », c'est-à-dire que par elle « il y a » de l'être, ou encore que l'homme est le moyen par lequel les choses se manifestent ; c'est notre présence au monde qui multiplie les relations, c'est nous qui mettons en rapport cet arbre avec ce coin de ciel ; grâce à nous cette étoile, morte depuis des millénaires, ce quartier de lune et ce fleuve sombre se dévoilent dans l'unité d'un paysage; c'est la vitesse de notre auto, de notre avion qui organise les grandes masses terrestres ; à chacun de nos actes le monde nous révèle un visage neuf. Mais si nous savons que nous sommes les détecteurs de l'être, nous savons aussi que nous n'en sommes pas les producteurs. Ce paysage, si nous nous en détournons, croupira sans témoins dans sa permanence obscure. Du moins croupira-t-il : il n'y a personne d'assez fou pour croire qu'il va s'anéantir. C'est nous qui nous anéantirons et la terre demeurera dans sa léthargie jusqu'à ce qu'une autre conscience vienne l'éveiller. Ainsi à notre certitude intérieure d'être « dévoilants » s'adjoint celle d'être inessentiels par rapport à la chose dévoilée.

   Un des principaux motifs de la création artistique est certainement le besoin de nous sentir essentiels  par rapport au monde ».

                  Sartre. Qu'est-ce que la littérature ? Idées, NRF, 1969. p.49.51.

 

 

Introduction détaillée :

 

Thème : Le statut de la conscience dans le rapport au monde.

Question : Que nous apprend chacune de nos perceptions, si l'on veut bien y réfléchir ?

Thèse : Que notre conscience est essentielle au dévoilement de l'être mais inessentielle à son existence. Sartre explicite cette thèse en deux parties avant d'en tirer une leçon concernant la raison d'être de la création artistique. Il nous invite à méditer le statut de la perception et plus fondamentalement celui de la conscience. Nous allons comprendre que la conscience et le monde sont donnés en même temps. Toute conscience est conscience de quelque chose. La conscience n'est pas un être, elle est un acte. Celui de se projeter, de transcender vers ce qui n'est pas elle et de le dévoiler.

 

Questions : Que faut-il donc entendre par cette idée de dévoilement ? S'agit-il de croire que le monde est organisé (avec ses objets, ses rapports, ses paysages, son sens etc.) antérieurement à l'opération perceptive et que celle-ci consiste à mettre à jour une configuration et un sens immanents au monde ?

Thèse : Non, apprenons-nous. C'est la conscience, qui, dans sa manière de se projeter vers le monde, le configure c'est-à-dire lui donne telle ou telle forme et le fait signifier. Le dévoilement ne consiste pas à découvrir ce qui serait donné derrière un voile à la façon dont, le jour d'une inauguration, on ôte le drap recouvrant une stèle. Dévoiler signifie ici : faire surgir le monde d'une certaine manière, le faire apparaître et dans cette opération la conscience ne laisse pas le monde inchangé. Elle s'empare de ce qui n'est pas elle pour le faire exister pour elle. C'est donc par elle que l'être peut cesser de subsister dans l'inertie, la clôture et l'opacité de l'en soi. La conscience est ce par quoi « il y a de l'être » écrit Sartre ou encore « l'homme est le moyen par lequel les choses se manifestent ».

  NB : La compréhension de cette signification doit faire l'objet de la première partie du développement Elle exige d'analyser la nature de l'activité perceptive. Percevoir consiste à se représenter des objets dans l'espace mais ni l'espace, ni les objets ne sont des données absolues. Ils sont relatifs à la position du sujet percevant en eux, à sa perspective sur eux, à ses intérêts, à la symbolisation qu'il en opère, à son activité discriminatrice et synthétisante etc. Cette position est elle-même tributaire de l'organe d'insertion du sujet dans le monde, à savoir de son corps mais aussi du contexte culturel auquel il appartient. Le marcheur ne construit pas la même image du monde que le conducteur d'une voiture ou le passager d'un avion. « Au milieu d'une campagne, essayez divers personnages disait Valéry. Un philosophe vaguement n'apercevra que phénomènes; un géologue, des époques cristallisées, mêlées, ruinées, pulvérisées; un homme de guerre, des occasions et des obstacles; et ce ne seront pour un paysan que des hectares, des sueurs et des profits... » Les uns et les autres ne sont sensibles à certains éléments du réel qu'en étant insensibles à d'autres. En langage sartrien, cela signifie que la conscience fait exister une chose en en néantisant d'autres. Par exemple je ne vois mon ami sur le quai de la gare qu'en l'isolant de la foule qui l'entoure, autrement dit en anéantissant tout ce qui, n'étant pas lui, n'a pas d'existence pour moi. Il en est de même pour telle autre personne dont la préoccupation est de trouver un bar pour boire un café. Ni elle ne me voit, ni elle ne voit mon ami, en revanche elle repère une brasserie n'ayant aucune existence pour moi. Voilà pourquoi on peut dire qu'il n'y a de l'être que sur fond de néant et que la conscience est précisément ce par quoi le néant vient à l'être. Si l'existant ne pouvait pas s'absenter de l'être pour le faire paraître, celui-ci resterait clos en lui. Il ne pourrait pas apparaître. Percevoir c'est donc tirer du néant pour faire venir à l'existence.

   Il s'ensuit qu'il n'y a pas de paysage en soi, il n'y a de paysage que pour soi. Cela ne signifie pas qu'il n'y a que des visions subjectives de l'être mais que l'objectivité de ce dernier est le corrélat de toutes les perspectives qu'il est possible de prendre sur lui. Perspectives infinies car le mouvement de l'existence est toujours ouvert. « A chacun de nos actes le monde nous révèle un visage neuf » écrit Sartre. 

Question : Faut-il comprendre que faire exister le monde revient à le faire être ?

Thèse : Bien sûr que non. Si la conscience se sait essentielle, autrement dit absolument déterminante dans le dévoilement de l'être, elle sait tout autant que, quand bien même elle ne serait plus là pour le faire paraître, le monde n'en subsisterait pas moins. Nous savons que le monde n'a pas besoin de nous par être. Etre pour les choses, ce n'est pas être perçu comme le prétend Berkeley et se sentir exister pour la conscience, ce n'est pas faire l'expérience du solipsisme. Il y a de l'être extérieur à la conscience. Elle ne peut pas affirmer avec Descartes qu'elle ne peut être certaine que de sa propre existence, les choses n'ayant pas d'autre consistance que les images des rêves. Les choses sont données dans la présence massive de ce qui constitue un dehors pour la conscience, ce dehors vers lequel elle transcende et sans lequel elle ne serait rien puisqu'elle n'existe que comme conscience intentionnelle.

   Manifester, configurer, dévoiler est une chose, produire en est  une autre. Nous sommes inessentiels en ce qui concerne la production de l'être et c'est sans doute le refus de ce statut de la conscience quant à la chose dévoilée qui constitue la vérité ultime de l'art. L'artiste n'accepte pas d'être inessentiel relativement à l'être des choses. Il veut faire être un objet dont le principe de production n'est pas hors de lui mais en lui. De fait l'œuvre d'art a le mode d'existence des choses. Elle procède bien d'une manière de dévoiler le monde, de le configurer mais lorsque ce dévoilement est fixé sur une toile ou dans une mélodie, celles-ci revêtent le mode d'existence des choses. Elles sont en soi et seuls ceux qui en opéreront un dévoilement les feront exister pour soi.

NB. La deuxième partie de l'explication sera consacrée à l'approfondissement de l'idée : « si nous savons que nous sommes les détecteurs de l'être, nous savons que nous n'en sommes pas les producteurs », la troisième à un approfondissement du sens de l'activité artistique proposé par Sartre.

 

 

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6 Réponses à “La conscience est essentielle au dévoilement de l’être mais inessentielle à son être. Sartre.”

  1. Dhahri dit :

    Merci beaucoup pour cet éclaircissement, qui m’aura été d’une aide remarquable.

  2. Margot dit :

    Ceci est juste un exemple d’introduction d’un commentaire de texte sur cet extrait ou est-ce plus que l’introduction?
    Merci.

  3. Simone MANON dit :

    Une introduction peut-elle être aussi longue? Bien sûr que non.
    Je présente le texte de telle manière que ce n’est ni une introduction, ni un développement mais ce qui doit aider les élèves dans la construction de l’une et de l’autre. J’explicite les idées essentielles afin qu’un élève puisse éviter les contre-sens et s’approprier les idées par son propre effort.

  4. Margot dit :

    C’est bien ce que je pensais. Merci. C’est mon premier devoir d’explication de texte, je prends d’habitude les dissertations.

  5. Jim Gabaret dit :

    Bonjour,
    Bravo pour cette belle analyse. Si cela vous intéresse ou intéresse certains de vos lecteurs, dans un esprit de diffusion des savoirs proche du vôtre, j’ai créé avec une amie une émission de radio philosophique récemment, et nous avons invité le professeur Paul Clavier à parler de l’immatérialisme de George Berkeley que vous évoquez ici. Cela peut donner à penser…
    http://www.trensmissions.ens.fr/berkeley-immaterialiste-heureux/
    Cordialement,
    Jim Gabaret

  6. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Merci infiniment pour cette information.
    Nul doute que les lecteurs de ce blog et moi-même profiterons de cette possibilité.
    Bien à vous.

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