
Il ne va pas de soi de faire entendre ce que Platon signifie par la célèbre image de la caverne et dès qu’il s’agit de prendre au sérieux la signification, les résistances se font jour.
Nulle évidence en effet dans cette manière d’opposer un monde d’obscurité et un monde de lumière, tant chacun sait bien qu’il n’y a qu’un monde et que c’est dans celui-ci que nous avons à vivre.
Mais il est clair qu’il y a différentes manières de l’habiter. La distinction de l’ombre et de la clarté, de l’apparence et de l’essence ne se joue pas hors de nous, dans ce qui s’imposerait comme une donnée ontologique. Elle se joue en nous dans la manière de nous projeter vers les choses. De sorte que lorsque Kant ramène les grandes questions de la philosophie : que puis-je savoir ? que dois-je faire ? que m’est-il permis d’espérer ? à la question : qu’est-ce que l’homme ? il a lui aussi le mérite de revenir au centre c’est-à-dire à l’être par lequel la question de l’être peut être posée.
Car il n’y a pour nous de réel que de réel représenté. Ce n’est pas un hasard si le même mot « représentation » désigne aussi bien la représentation mentale que la représentation théâtrale ou cinématographique. Nous sommes au monde comme au spectacle mais d’ordinaire nous l’ignorons.
Le génie de Platon est d’inventer le cinéma vingt quatre siècles avant son apparition mais ce cinéma, ce n’est pas celui auquel nous nous rendons de temps en temps pour nous distraire, c’est celui qui définit notre condition. Car la salle de projection avec sa lumière artificielle, les images projetées sur l’écran, les montreurs de marionnettes aux commandes dans les coulisses, le spectateur jouet des manipulations qu’il méconnaît, c’est très exactement le rapport immédiat de l’homme au réel.
L’allégorie de la caverne vend la mèche. Elle nous affranchit de notre naïveté en permettant au spectateur inconscient que chacun commence à être de se donner, une bonne fois pour toutes, le spectacle du spectacle lui-même. Sauf que la notion de spectacle n’est plus tout à fait pertinente car celui-ci n’est pas visible avec les yeux du corps. Le philosophe n’est pas un artiste encore que cela se discute. Rendre visible pour lui, ce n’est pas faire voir au moyen d’images, c’est rendre intelligible au moyen d’idées et cela n’est pas chose facile car celles-ci ne sont visibles qu’aux yeux de l’âme et nul ne sait vraiment ce qui promeut l’acuité de ces derniers. Si on le savait, on serait tous d’excellents éducateurs mais j’avoue n’être pas sortie de l’ombre sur ce point et si l’allégorie éclaire un peu les données du problème, elle ne permet pas tout à fait de comprendre pourquoi cet œil de l’âme se libère chez certains et restent décidément obscurci chez d’autres. En tout cas, Platon n’ignore pas la difficulté si bien qu’après avoir explicité les significations sous la forme austère de l’abstraction spéculative, il y revient en mobilisant les ressources du symbolisme pour les rendre accessibles.
Mais une allégorie est une figure symbolique complexe et seul un travail minutieux de déchiffrement peut reconstituer les significations.
La première image est donc celle d’une caverne.
PB : Mais enfin, rétorquera-t-on, cette accusation d’ignorance vaut pour un monde d’analphabètes. Ne vivons-nous pas dans un siècle éclairé et tous les enfants de France ne passent-ils pas par l’école obligatoire ? Certes… Et pourtant Platon, disait qu’il y a une manière d’aller au vrai en songe, il pensait aux mathématiques et à ce que nous appelons les sciences aujourd’hui, et même qu’il y a des opinions vraies. Qu’est-ce donc que la science et pourquoi tant qu’on n’a pas interrogé la nature des discours, leurs présupposés et leurs limites, est-on fondé à parler d’ignorance ?
- La caverne est aussi un espace clos or notre première expérience de la liberté est celle de la liberté de mouvement. Elle est donc la métaphore de la servitude ou de l’aliénation. Là encore la signification étonne. Ne vivons-nous pas dans un monde ayant institué la liberté dans le rapport politique et se préoccupant de libérer les jeunes des chaînes de l’ignorance ?
PB: Que veut dire Platon lorsqu’il pointe une servitude constitutive de la condition humaine dans sa spontanéité ? Il faudra comprendre ce à quoi renvoie l’image des chaînes pour s’en faire une idée précise.
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Mais la caverne, c’est aussi une demeure souterraine. Dans l’imaginaire grec, le souterrain est la demeure d’Hadès, le monde des morts. Est-ce à dire que notre vie qui se croit bien vivante l’est moins qu’il n’y paraît ? C’est bien ce que figure la caverne. Métaphore d’une vie qui est une forme de non-vie en comparaison de la vraie vie ouverte par l’éveil philosophique, la signification se fait ici énigme. « Qui sait si vivre n’est pas mourir et si mourir n’est pas vivre » demande Socrate en citant les vers d’Euripide. Platon. Gorgias.492a. La révélation philosophique semble avoir ici les accents de l’intuition poétique (« la vraie vie est ailleurs » affirme Rimbaud) ou de l’intuition religieuse (il faut mourir au péché pour échapper à la mort enseigne le christianisme).
PB: Que peut donc bien signifier l’idée qu’il faut mourir à cette mort qu’est la vie selon la loi de la caverne pour vivre vraiment ? S’il est vrai que : « philosopher c’est apprendre à mourir », quel est le véritable sens de cette formule?
La suite du Gorgias donne des indications. « Tu sais, en réalité, nous sommes morts. Je l’ai entendu dire par des hommes qui s’y connaissent : ils soutiennent qu’à présent, nous sommes morts, que notre corps est un tombeau et qu’il existe un lieu dans l’âme, là où sont nos passions, un lieu ainsi fait qu’il se laisse influencer et ballotter d’un côté et de l’autre ».Ibid, 493a. Nouvel élément de compréhension. La caverne est la métaphore du corps et le corps est le tombeau de l’âme. Parenté du sôma (le corps) et du séma (le tombeau). L’idée est sans doute d’origine pythagoricienne et demande un traitement prudent. Il ne faut jamais oublier qu’il s’agit de métaphores et qu’à les interpréter littéralement, on manque le sens philosophique. Là encore l’approfondissement de l’idée des chaînes doit permettre d’éviter les idées simplistes. Pas plus qu’il n’y a un monde de la caverne et un autre monde pour lequel on pourrait prendre son billet, il n’y a d’un côté l’âme et de l’autre le corps. L’homme est un mais il est vrai que ses élans ne semblent pas avoir leur source dans des instances homogènes. Il se vit comme un terrain où s’affrontent le haut et le bas, le supérieur et l’inférieur. Immanent au monde de la matière, de la terre par son corps, il se dresse vers le ciel et sent bien que les exigences de l‘esprit le rattachent davantage à la transcendance. Il expérimente dans l’étonnement et le malaise son statut d’être ambigu, déchiré entre des postulations contradictoires. Amoureux de la beauté, de l’ordre et de l’harmonie, il se sent laid, chaotique et dissonant. Il est désir, tension entre la pauvreté qu’il est et la richesse qu’il aime. Il est bien atopos (Topos : lieu. A : privatif). Comme Socrate. Sans lieu. Ni tout à fait de la terre, ni tout à fait du ciel. Ni bête, ni Dieu, homme simplement, c’est-à-dire tout sauf quelque chose de simple, d’apaisé, de satisfait de soi.
Grandeur et misère de celui qui refuse d’être un animal, qui est travaillé par l’idée de la perfection divine mais qui en est expulsé. La caverne c’est l’oubli de cette inquiétude dans la somnolence d’une prison où l’homme essentiel ne peut pas se sentir chez lui.
Le poète Novalis disait en ce sens que « la philosophie est proprement la nostalgie-aspiration à être partout chez soi ». Impossible, en effet d’être chez soi dans un monde où les exigences de l’esprit sont sans cesse sacrifiées à des besoins et à des intérêts qui, pour avoir leur importance, n’épuisent pas l’horizon d’une vie proprement humaine.
Autour de ce Sujet :
- Les chaînes des prisonniers de la caverne. Platon.
- Allégorie de la caverne
- En quel sens peut-on dire que le corps est le tombeau de l’âme? Platon.
- Explication de l’allégorie de la caverne
- Présentation de Platon.
Marqueurs:âme, animal, corps, Dieu, homme, immanence, monde intelligible, monde sensible, opinion, science, transcendance
j’aurais souhaité télécharger le livre pour m’faire ma propre opinion
Je ne comprends pas clairement le sens de votre message.
[...] qui est à la manœuvre, il y a, par une mise en abyme qui n’est pas sans parenté avec la Caverne de Platon, du montreur de marionnettes – mais il (elle) ne recueillera en fin de compte que des [...]
j’aimerais vous demander si possible de m’expliquer l’éssentiel du mythe de la caverne, le message qui en découle et aussi son importance. d’avance merci!
D’abord c’est une allégorie et non un mythe, ensuite son explication est en ligne. Il vous suffit de faire l’effort de comprendre ce qui est expliqué.
Génial. Sincèrement. Je suis toujours époustouflé (sans savoir si cela vient de vous ou de la pratique de la philosophie) par cette capacité à énoncer des vérités fascinantes auprès desquelles on aurait pu passer sans jamais les savourer. Enfin, merci.
Merci pour ce sympathique message
Bonjour,
je vous remercie grandement pour ces explications elle m’ont ete grandement utiles pour comprendre tous les aspects de l’allegorie de la caverne.
Merci encore
Merci pour ce message. Mais je dois préciser qu’il ne faut pas dire « tous les aspects » de l’allégorie car mon explication est loin d’être exhaustive.
Bien à vous.
Bonjour,
Je n’arrive pas à comprendre qui sont les montreurs de marionnettes. Ils ne sont peut être pas enchaînés mais ils restent prisonnier de la caverne. Je ne trouve pas leur rôle dans notre société actuelle. Pourriez-vous m’aider s’il vous plaît ?
Camille.
Il vous suffit Camille de vous donner la peine de lire les articles explicatifs de cette allégorie pour avoir la réponse à votre question. Vous avez tout ce qu’il faut sur ce blog. Encore faut-il l’exploiter.
Bonne lecture, en particulier de l’explicitation du sens de l’image des chaînes.
Bonjour madame,
en relisant le livre VII de la République j’ai été frappé par un détail de la mise en scène voulue par Platon : dans l’allégorie on répète à l’envi que la situation initiale des hommes dans la caverne est misérable tant qu’ils n’ont pas pris conscience de leur aveuglement ou plus exactement tant qu’on ne les a pas forcés à convertir leur regard.
Platon dans la troisième partie du texte précise quelque chose qu’il avait volontairement tu dans la situation initiale et il le fait sous la forme de souvenirs hypothétiques qui reviendraient à l’esprit de « l’homme libéré » quand il prend en pitié ses anciens compagnons de captivité :
« (…) il les prendrait en pitié ?
- certes , si.
- Quant aux honneurs et aux louanges qu’ils pouvaient alors se donner les uns aux autres et aux récompenses accordées (…) penses-tu que notre homme en aurait envie et jalouserait ces prisonniers en possession des honneurs et de la puissance ».
Ce passage que j’avais complètement oublié (les honneurs et la puissance) me fait supposer que la caverne est surtout une métaphore de la démocratie où l’on peut être heureux d’un sort misérable et où surtout , il est possible de prendre le pouvoir. En accordant aux prisonniers un bonheur grotesque et illusoire ( dans sa forme allégorique deviner quelle ombre va apparaître , quel son va être entendu) le démocrate administre la caverne en donnant en quelque sorte « du pain et des jeux ». L’homme démocratique émerveillé par le démagogue et par son conseiller en communication (le sophiste) n’a par conséquent aucune raison de briser ses chaînes , de surmonter son égoïsme en s’échappant de la tyrannie du corps.
Or le philosophe libère le premier prisonnier en le violentant , il le force à regarder les Idées mais dans quel but ? Par charité en lui montrant qu’il peut penser par lui-même ? Ou est-ce pour qu’il rééduque ses compagnons et par conséquent pour qu’à son tour il les domine ? Il me semble que le philosophe-roi ne peut que les dominer et même les tyranniser puisque les prisonniers chercheront d’abord à tuer celui qui veut les aider.
Bonjour Bruno
La caverne est la métaphore d’une cité dont les discours dominants, les institutions, le statut des uns et des autres sont fondés sur un rapport illusoire au réel. Il peut s’agir aussi bien de la cité démocratique que d’une autre dès lors qu’il ne s’agit pas de la cité ordonnée sur la vision de l’intelligible.
Dans toute cité, on distribue des fonctions de pouvoir, des honneurs et Platon veut dire que le philosophe dont les yeux se sont ouverts à la vérité et au bien ne peut pas, ne veut pas être partie prenante d’un monde d’illusions qui ne l’abusent plus. Autrement dit, le prisonnier libéré voit bien que les valeurs honorées à travers tel ou tel n’en sont pas d’authentiques ou que les pouvoirs exercés par tel ou tel sont des pouvoirs illégitimes.
Si la reconnaissance sociale, si l’exercice de n’importe quelle autorité (par exemple pédagogique, politique, morale etc.) ne sont pas fondés en raison, ils ne peuvent pas intéresser le philosophe. Celui-ci préfère un statut d’homme obscur à une gloire dont le prix est exorbitant pour lui puisque ce n’est rien moins que la compromission de l’esprit. D’où la référence à Homère qui, dans le chant XI, 489-491 de l’Odyssée, fait parler Achille de la triste condition des morts. Vous savez que la caverne est aussi une métaphore de l’Hadès: « J’aimerais mieux être sur terre domestique d’un paysan, fût-il sans patrimoine et presque sans ressources, que de régner ici parmi ces ombres consumées… » A quoi bon être glorieux parmi les morts…parmi les ombres (ceux qui ne se connaissent pas davantage qu’ils ne connaissent ce qui les entoure). Jeu de dupes dérisoire pour celui qui prétend en voir les ficelles…
Y a-t-il une possibilité de remettre le monde à l’endroit et d’instituer la cité sur des fondements spirituels et moraux? Platon l’a envisagée avec l’hypothèse du philosophe-roi.
Je pointe l’aporie d’une telle solution dans l’article : Qu’est-ce que l’autorité? http://www.philolog.fr/quest-ce-que-lautorite/#more-3328
Bien à vous.
Un grand merci pour cette réponse je me souviens très bien du discours d’Achille dans ce passage de l’Odyssée mais je n’avais pas vraiment fait le lien entre la caverne et l’Hadès malgré la référence explicite de Platon. Vous avez raison , mon soupçon envers le philosophe est excessif , merci pour le lien sur l’autorité. (PS : vos références sur l’ethnopsychiatrie données avant Noël ont été une découverte fructueuse)