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      Témoin, comme tout un chacun, du tremblement de terre affectant le monde arabe, j’observe la sympathie suscitée par ces mouvements de libération de régimes liberticides, prédateurs à des fins privées de la richesse publique, dont l’indignité se mesure à l’aune du sentiment d’humiliation éprouvé par les peuples concernés et dont l’incurie s’atteste dans le désastre économique des sociétés qu’ils ont bâillonnées.

   Nous sommes heureux, même si la joie n’est pas exempte d’inquiétude pour les évolutions à venir. Personne n’ignore que le triomphe de la démocratie n’est pas assuré, mais spectateur non engagé dans les luttes de pouvoir et les passions des uns et des autres, nous sommes infiniment intéressés à ce qui se passe et nous ressentons une profonde satisfaction.

   Quelle est la signification de ce vécu ?

   Il me semble qu’il s’éclaire d’abord par le démenti qu’il inflige à des opinions solidement enracinées et qu’il sera désormais difficile de diffuser avec autant de complaisance que par le passé :

 

  • D’abord, l’idée que la démocratie serait une valeur occidentale, qu’elle serait inappropriée à d’autres sphères culturelles, la musulmane entre autres ou la chinoise. On connaît les sophismes auxquels a donné lieu cette affirmation. La démocratie, la Déclaration universelle des droits de l’homme n’auraient rien d’universel, a-t-on entendu. Ce serait des valeurs propres à un particularisme culturel. La lutte pour leur universalisation ne serait qu’un des masques du néocolonialisme, l’hypocrite bannière de l’hégémonie occidentale. J’ai passé des heures dans mes cours à déconstruire ce discours instrumentalisé par la vague communautariste et par ceux qui, chez nous sont travaillés par la haine d’eux-mêmes et la diabolisation de l’Europe et des Etats-Unis. Je sais bien que les rues de Tunisie, d’Egypte ou d’ailleurs rassemblent des personnes dont les motifs et les fins sont très différentes, voire antinomiques mais enfin, qui peut nier que le mot démocratie est l’étendard de la révolte ? On en a assez d’être traité comme des mineurs, on aspire à jouir de la liberté des membres des sociétés démocratiques, on demande que la liberté des personnes soit inscrite dans le contrat social. Les termes de liberté, de dignité sont sur toutes les lèvres. A bas le despotisme, vive la responsabilité citoyenne ! en pays d’islam comme ailleurs. J’ignore si les déclarations de Rached Gannouchi, chef du parti islamiste tunisien, Ennahda (renaissance), de retour dans son pays, sont sincères. Mais, si l’on en croit l’article du Monde de Nabil Ennasri et de Vincent Geisser (mardi 1er février 2011), « il a appelé à l’instauration d’un régime démocratique soucieux des libertés publiques. Il a même admis que le code du statut personnel de 1956, qui a aboli la polygamie et la répudiation et a instauré le mariage civil (fait unique dans le monde arabe) était un acquis décisif que l’on ne devait pas remettre en question. » Même s’il ne faut pas verser dans l’angélisme, prenons acte que ces soulèvements n’ont pas été initiés par les partis islamistes, que ces derniers prennent le train en marche et qu’en terre d’Islam comme, hier en terre chrétienne, les vrais démocrates devront lutter pour ne pas se faire confisquer leurs espérances et leurs sacrifices. Ni l’institution, ni le maintien d’un régime démocratique ne sont un long fleuve tranquille. Chaque parti est si convaincu d’avoir le monopole de la vérité et de la justice qu’accepter le pluralisme, ne pas disqualifier l’autre sous prétexte qu’il n’est pas d’accord avec vous requiert l’ascèse de tout de ce qu’il y a de potentiellement violent dans la conviction. L’expérience montre que cela ne va pas de soi. En témoigne le sectarisme des passions françaises. Il donne la mesure de la difficulté et administre la preuve que l’éducation à la liberté intellectuelle et morale doit être la première tâche d’un Etat démocratique soucieux de se doter d’une assise solide.

 

  • Ensuite, ces événements tordent aussi le cou à l’idée que tout peuple n’est pas mûr pour la liberté. Comme si la liberté n’était pas un droit naturel et l’asservissement d’un peuple un crime contre l’humanité ! Il est vrai qu’on perd dans la servitude jusqu’au désir d’en sortir, disait Rousseau, mais ce n’est pas un argument en faveur du despotisme. C’est sa condamnation sans appel. Il corrompt les âmes, contraintes à de multiples compromissions pour trouver les moyens de satisfaire les besoins élémentaires de la vie ou de se faire une place au soleil.  Il empoisonne la civilité en faisant de la peur le ressort de sa stabilité. En voyage récemment en Egypte, j’ai été sensible à la prudence de notre guide lorsque nous l’interrogions sur l’Egypte contemporaine et je ne pouvais m’empêcher, intérieurement, de rendre grâce au hasard m’ayant fait naître en France. Quelle chance de ne pas avoir à courber l’échine sous l’arbitraire des maîtres d’une orthodoxie idéologique, ou de féodaux aux pratiques mafieuses ! L’aveu kantien est ici de circonstance : « J'avoue ne pas pouvoir me faire très bien à cette expression dont usent aussi des hommes sensés : un certain peuple (en train d'élaborer sa liberté légale) n'est pas mûr pour la liberté ; les serfs d'un propriétaire terrien ne sont pas encore mûrs pour la liberté ; et de même aussi, les hommes ne sont pas encore mûrs pour la liberté de conscience. Dans une hypothèse de ce genre la liberté ne se produira jamais ; car on ne peut mûrir pour la liberté, si l'on n'a pas été mis au préalable en liberté (il faut être libre pour se servir utilement de ses forces dans la liberté). Les premiers essais en seront sans doute grossiers, et liés d'ordinaire à une condition plus pénible et plus dangereuse que lorsque l'on se trouvait encore sous les ordres, mais aussi confié au soin d'autrui ; cependant jamais on ne mûrit pour la raison autrement que grâce à ses tentatives personnelles (qu'il faut être libre de pouvoir effectuer). Je ne fais pas d'objection à ce que ceux qui détiennent le pouvoir renvoient encore loin, bien loin, obligés par les circonstances, le moment d'affranchir les hommes de ces trois chaînes. Mais ériger en principe que la liberté ne vaut rien de manière générale pour ceux qui leur sont assujettis et qu'on ait le droit de les en écarter pour toujours, c'est là une atteinte aux droits régaliens de la divinité elle-même qui a créé l'homme pour la liberté. Il est plus commode évidemment de régner dans l'État, la famille et l'Église quand on peut faire aboutir un tel principe. Mais est-ce aussi plus juste ? »  Kant : La Religion dans les limites de la simple raison, IVème partie, 2ème section, § 4, note 1, trad. Gibelin, Vrin, 1952, p. 245.

 

   Cependant si ce double démenti a son importance dans la réaction de sympathie  que nous éprouvons, il n’est pas suffisant pour en rendre compte. Car il n’est pas exagéré de dire que cette sympathie confine à l’enthousiasme. Nous nous réjouissons d’assister aux prémisses de l’émancipation des peuples arabes, une émancipation qui fut, en son temps, celle du peuple français et qui, elle aussi, suscita l’enthousiasme de ses spectateurs. La parenté des réactions me semble trop grande pour ne pas se souvenir de certaines analyses célèbres.

   Je pense à celle de Hegel : « Depuis que le soleil se trouve au firmament et que les planètes tournent autour de lui, on n’avait pas vu l’homme se placer la tête en bas, c’est-à-dire se fonder sur l’idée et construire d’après elle la réalité. Anaxagore avait dit le premier que le Noùs gouverne le monde ; mais c’est maintenant seulement que l’homme est parvenu à reconnaître que la pensée doit régir la réalité spirituelle. C’était donc là un superbe lever de soleil. Tous les êtres pensants ont célébré cette époque. Une émotion sublime a régné en ce temps-là, l’enthousiasme de l’esprit a fait frissonner le monde » Leçons sur la philosophie de l’histoire, Vrin, p. 340.

   Mais je pense surtout à celle de Kant dont on connaît le peu de complaisance à l’endroit de l’enthousiasme et de l’idée de révolution. Et pourtant, ce même Kant, interrogeant la réaction européenne à la Révolution française, n’hésite pas à voir en elle un signe indiquant quelque chose à  la pensée soucieuse de se faire une Idée de la nature humaine et du sens de son aventure historique. Cet enthousiasme, dit-il, est le signe historique de la destination morale de l’humanité, ce qui nous autorise à penser qu’elle n’est pas une espèce naturelle comme une autre et que son histoire peut être celle d’un progrès. Elle n’est pas une espèce comme une autre car, comme le montre la rupture révolutionnaire, elle a le pouvoir de se rendre indépendante des lois de la nature, celles de la force, des besoins, des intérêts ou des passions mais aussi des lois établies pour se représenter l’exigence morale et se sentir tenue de l’inscrire dans le réel sous la forme du droit. Cette aptitude liée à sa dimension raisonnable est ainsi aptitude à la liberté, liberté s’attestant comme imprévisible capacité de mettre en échec l’enchaînement des causes et des effets et de s’instituer cause ou auteur d’une odyssée dont le sens est précisément d’accomplir la liberté l’ayant rendue possible. Sur le plan politique, l’humanité a donc vocation à instituer un ordre éthico-juridique dans lequel le droit inné de chacun à la liberté sera garanti par une puissance souveraine assurant la coexistence et partant la limitation réciproque des libertés sous une loi universelle. Or c’est précisément la mission que s’assigne la Constituante en 1789. C’est donc en tant qu’elle incarne la revendication de l’avènement du droit, la promesse d’un ordre politique se fondant dans la causalité de la raison que la Révolution a un écho dans la nature humaine. Elle réveille en elle la conscience de sa vocation morale, la réminiscence de son devoir. L’émotion ressentie est à la dimension du sublime de la tâche ainsi remémorée. Tout se passe comme si l’insurrection politique manifestait le caractère inaugural de la liberté humaine, sa capacité d’intervenir dans l’ordre historique, pour légiférer en lui et réconcilier la terre avec la loi du ciel.

   Insertion du nouménal dans le phénoménal selon la terminologie kantienne : un tel spectacle ne peut que ravir l’âme humaine en faisant frissonner le dieu qui est en elle.

      « Peu importe, écrit Kant, si la révolution d’un peuple plein d’esprit, que nous avons vu s’effectuer de nos jours, réussit ou échoue, peu importe si elle accumule misère et atrocités au point qu’un homme sensé qui la referait avec l’espoir de la mener à bien, ne se résoudrait jamais néanmoins à tenter l’expérience à ce prix, cette révolution, dis-je, trouve quand même dans les esprits de tous les spectateurs (qui ne sont pas eux- mêmes engagés dans ce jeu) une sympathie d’aspiration qui frise l’enthousiasme et dont la manifestation même comportait un danger; cette sympathie par conséquent ne peut avoir d’autre cause qu’une disposition morale du genre humain […]».  Kant, Le conflit des facultés dans La philosophie de l’histoire, Denoël, 1985, p. 171.

   Il me semble que nous pouvons réactualiser ces propos. Il se peut que les mois, les années à venir transforment le signe d’une aube en horreur d’un crépuscule. Reste que nous vibrons au spectacle d’une aurore pleine de promesses pour des peuples trop longtemps asservis.

 

NB : Il ne faut pas s’autoriser des propos précédents pour accréditer la thèse d’un Kant révolutionnaire. Certes, la Doctrine du droit, Théorie et pratique, Vers la paix perpétuelle, ne sont pas toujours d’interprétation aisée mais enfin, il faut forcer les textes pour voir en Kant un adepte de la propagande révolutionnaire s’avançant de manière masquée dans tous les passages où il condamne radicalement le fait révolutionnaire. Selon cette interprétation, qui est celle d’André Tosel (Cf. Kant révolutionnaire, Droit et politique, Puf, 1988), et de Dominique Losurdo (Autocensure et compromis dans la pensée politique de Kant, Naples, 1985), il y aurait une duplicité ou une ruse kantienne qu’il faudrait savoir déjouer pour lire correctement notre philosophe.

 Affirmation pour le moins problématique si l'on prend acte que rien ne paraît plus étranger au kantisme que la duplicité (Kant fait de la véracité un impératif catégorique) et que les textes sont sans ambiguïté. Quel que soit donc le talent d’André Tosel, que j’ai lu avec intérêt et même admiration, je ne peux souscrire à la thèse d’un Kant défenseur de la Révolution française. Kant est le théoricien du réformisme, non de la révolution, ce qui est clair dans sa condamnation radicale du droit de résistance à l’oppression. Condamnation explicite dans tous ses ouvrages. Citons pour exemple celui de la Doctrine du droit :

« Contre le législateur suprême de l’Etat il n’y a donc point d’opposition légale du peuple ; car un état juridique n’est possible que par soumission à sa volonté législatrice universelle ; il n’y a donc pas un droit de sédition (seditio), encore moins un droit de rébellion (rebellio), et envers lui comme personne singulière (le monarque), sous prétexte d’abus de pouvoir (tyrannis) pas le moins du monde un droit d’attenter à sa personne, et même à sa vie (monarchomachismus sub specie tyrannicidii). La moindre tentative est ici une haute trahison (proditio eminens) et un traitre de cette espèce, qui cherche à tuer son pays (parricida), ne peut être puni que de mort. – Le principe du devoir d’un peuple de supporter un abus, même donné comme insupportable, du pouvoir suprême consiste en ce que sa résistance contre la législation souveraine ne peut jamais être considérée que comme illégale et même comme anéantissant toute la constitution légale » Doctrine du droit, II, Remarque A, Vrin, p. 203.

   Malgré sa brillante argumentation, André Tosel est d’ailleurs obligé de reconnaître que « Kant révolutionnaire n’est pas kantien », cet aveu étant suffisant, à mes yeux, pour invalider la thèse soutenue. Cependant  il est juste de souligner l’ambivalence des propos kantiens à l’égard de la Révolution française. Nul doute qu'il n'y a pas été insensible et qu’il a vu en elle un événement majeur dans l’histoire de l’espèce humaine considérée comme un tout.

   C’est que la pensée kantienne n’est pas épuisée par l’analyse rationnelle de l’Idée de droit. A ce niveau,  la condamnation de la révolution est absolue. Mais la déduction transcendantale de l’Idée de droit ne dispense pas d’affronter la question de la genèse empirique du droit, comme fait positif, et lorsqu’on se place dans cette perspective, le discours doit bien tenir compte de  l’observation des faits. Ici, il ne s’agit plus d’interroger le fondement du droit mais de prendre acte de son origine, or  Kant ne fait pas mystère qu’elle a  rapport à la violence. C’est pourquoi dans la Doctrine du droit, il souligne son « caractère insondable au point de vue pratique » (p. 201). Mais ce n’est pas, paradoxalement, pour  affaiblir la légitimité du pouvoir politique, c’est au contraire pour établir que « le sujet ne doit pas activement discuter de cette origine comme d’un droit contestable (ius controversum) relativement à l’obéissance qu’il lui doit ».

   Kant signifie ici, entre les lignes, qu’il est sans illusion sur l’origine des institutions humaines. Aucun pouvoir politique n’a, de facto,  un fondement rationnel ou moral. Le contrat originaire auquel il faut remonter rationnellement  pour fonder l’institution politique, à savoir le dépassement de la violence de l’état de nature et justifier l’obéissance inconditionnelle qui lui est due (à défaut de laquelle ce dépassement n’est pas effectif, l’état de nature continuant à être la vérité des relations civiles) n’est pas une réalité historique. C’est une « Idée comme principe pratique de la raison » et cette Idée implique qu’ « on doit obéir au pouvoir politique actuellement existant, quelle qu’en puisse être l’origine » p. 201.

 Question de logique juridique et aussi de prudence politique :

  • De logique juridique car le peuple n’ayant aucune existence en dehors de la souveraineté qui le représente, un droit de résistance du peuple contre le souverain est une contradiction dans les termes. Il équivaut à un droit du peuple contre lui-même et à un droit de dissolution  de l’état civil. Une telle possibilité est à la fois illogique et suprême injustice car elle rend ineffective toute constitution politique. Pour s’en convaincre il suffit de se demander, si ce droit avait une juridicité , qui pourrait arbitrer le conflit entre le souverain  et le peuple. « Qui doit décider de quel côté est le droit ? écrit Kant. Ce ne peut être aucun des deux, car il serait juge dans sa propre cause. Il faudrait donc qu’il y eût un chef au-dessus du chef pour trancher entre ce dernier et le peuple, ce qui se contredit. » Théorie et pratique, Vrin, p. 42.
  • De prudence politique, car la révolution peut engendrer une situation pire que celle dont elle se prétend la solution. « Ce sont les lois permissives de la raison qui autorisent à laisser subsister un Etat de droit public entaché d’injustice jusqu’au moment où tout aura mûri de soi-même, ou aura été acheminé vers la maturité par des moyens pacifiques, jusqu’à un complet renversement, tant il est vrai que n’importe quelle constitution de droit, même si elle n’est conforme au droit que dans une faible mesure, vaut encore mieux que pas de constitution du tout, car ce destin-là (l’anarchie) provoquerait une réforme précipitée » Vers la paix perpétuelle, note de l’Appendice I, GF Flammarion, p. 114.

   Ces deux idées-maîtresses de l’analyse kantienne montrent donc que le droit ayant pour fonction de dépasser la violence de l’état de nature, l’institution juridique n’est fondée ni à lui ouvrir un boulevard, ni à trouver son fondement en elle.

   Ce qui ne signifie pas :

  • Qu’un Etat ne puisse pas sortir d’une tourmente révolutionnaire. « En outre, quand une révolution a réussi et qu’une nouvelle constitution est fondée, l’illégalité du commencement et de son établissement ne saurait libérer les sujets de l’obligation de se soumettre comme de bons citoyens au nouvel ordre des choses, et ils ne peuvent refuser d’obéir loyalement à l’autorité qui possède maintenant le pouvoir » Doctrine du droit, II, Remarque A, Vrin, p. 205. Le caractère insondable de l’origine du pouvoir politique implique cette possibilité mais ce qui fonde le devoir d’obéissance est alors une Idée de la raison pratique non la légitimité d’une révolution.  Celle-ci est par nature illégitime.  Elle ne peut pas avoir de valeur juridique car, bien que parlant au nom du peuple, les acteurs d’une révolution ne sont pas le peuple mais seulement des membres de factions en guerre contre d’autres.  
  • Qu’ « un changement de la constitution (vicieuse)  de l’Etat (ne) peut (pas) être parfois nécessaire – mais il ne peut être accompli que par le souverain lui-même par une réforme, et non par le peuple, c’est-à-dire par révolution – et si cette révolution a lieu, elle ne peut atteindre que le pouvoir exécutif, non le pouvoir législatif » Ibid. p. 204. On ne peut être plus clair sur l’absence de légitimité de la révolution, reste que là encore Kant en envisage la possibilité et il est intéressant de remarquer qu’il pointe, entre les lignes, ses conditions de réussite.  Elle ne doit pas suspendre la continuité de l’Etat, garant de l’unité du peuple, en instaurant le chaos. Il s’ensuit qu’elle implique « une sagesse politique » tant du côté des contestataires que du souverain. « La sagesse de l’Etat considérera donc comme son devoir, dans l’état actuel des choses, de faire des réponses conformes à l’idéal du droit public ; et quant aux révolutions, dans la mesure où la nature les amène d’elle-même, de les utiliser, non pour maquiller une oppression encore plus grande, mais comme un appel de la nature pour parvenir, par une réforme fondamentale, à une constitution légale, fondée sur des principes de liberté durable » Vers la paix perpétuelle, note de l’Appendice I, GF Flammarion, p. 114.

 Est-il nécessaire de souligner l’actualité de ces conseils ? Je n’ai pu m’empêcher de penser à ce texte de Kant en lisant l’article de Guy Hermet dans le Monde du mercredi 2février 2011. « L’une des conditions capitales d’une transition réussie est que l’appareil d’Etat ne cesse pas de fonctionner au point de convaincre la population que les choses allaient mieux sous le pouvoir défunt », écrit-il. Puisse la leçon être entendue tant par ceux qui demandent un changement de l’exécutif que par ceux qui devront accomplir ce changement ! Il me semble que, dans leurs paroles publiques, les Occidentaux seraient bien inspirés de diffuser ces paroles de sagesse.  

Conclusion :

   Il n’est pas facile d’articuler les deux perspectives dans lesquelles Kant se  place pour affronter la question du droit :

  • d’une part la perspective historique, celle d’une genèse empirique du droit.
  • d’autre part la perspective rationnelle, celle d’une déduction transcendantale de l’Idée de droit.

   Si la première fait du droit un accord «pathologiquement extorqué », dans le cadre du conflit et de la solidarité des intérêts d’un être caractérisé par une insociable sociabilité, la seconde le fonde dans un devoir de la raison pratique, celui de sortir de l’état de nature et d’instituer juridiquement la coexistence des libertés sous un pouvoir irrésistible. Il s’ensuit que si le fait révolutionnaire peut être fondateur d’un ordre de droit au niveau factuel, il en est toujours la négation au plan logique.

 

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15 Réponses à “Kant et la révolution. A propos des révoltes arabes.”

  1. […] Ce billet était mentionné sur Twitter par formapsy, sjaubert. sjaubert a dit: » Kant et la révolution. A propos des révoltes arabes. – PhiloLog http://www.philolog.fr/kant-et-la-revolution-a-propos-des-revoltes-arabes/ […]

  2. Delforge dit :

    C’est différent de respecter et de ne pas se révolter contre l’état de droit, que de le faire contre un dirigeant. Les lois qui doivent être là comme le dit Kant de nous permettre de lutter contre la violence naturel et non assujettir le citoyen à la loi. La loi n’est là que pour accepter celui qui ne la respecte pas, sinon ça serait l’exécution à chaque fois, ce qui correspond dans la bible : »avant la mort et la résurrection de Jésus, on était dans un état de culpabilité permanent puisque désobéir à une seule loi, c’est désobéir à la loi entière, alors qu’après Jésus nous sommes sous la grâce, c’est à dire que le monde peut survivre dans l’erreur ce qui n’était pas le cas avant. C’est dans ce cadre que nous sommes libérés de la loi non pour la violer mais pour en être libérer. Vous devez avoir un schéma de philosophie pour exprimer ce que je viens de dire pas très clairement. Vous ne parlez pas des usurpateurs qu’il soit démocrate ou dictateur, dans ce cas que faut-il faire et surtout qui est légitime pour gouverner un peuple, Kant parle de pouvoir, mais c’est un pouvoir que lui donne le peuple, il est délégué par le peuple pour exercer un pouvoir non sur le peuple mais sur le monde pour justement dépasser cette nature de violence. Je ne connais pas du tout Kant, son approche est intéressante mais pas suffisante à mon avis.
    Ce que je veux dire c’est que dans les démocraties le droit des peuples est bafoué comme en Irak mais on ne dit rien, personne ne dit rien. Qui c’est si la justice du monde n’a pas jugé d’elle même sadam hussein et que son peuple ne méritait pas de subir encore une telle guerre. Je pense qu’il se contredit, car il dit que de lui-même un gouvernement peut être renversé avec le temps donc ça veut dire qu’en nous nous avons une justice qui nous permet de désirer ce changement. Nous devons connaitre l’injustice pour la comprendre c’est à dire d’une manière empirique, donc pourquoi cet orgueil à vouloir faire croire à tout le monde que la démocratie est la seule voie? La liberté de conscience elle est nécessaire mais nous ne l’avbons pas forcément dans une démocratie car cela dépend bien plus de notre propre nature, la démocratie n’est qu’un moyen pas une finalité pour connaître enfin notre vraie nature. Kant est comme l’Eglise qui dit que nous sommes pécheurs alors que nous péchons mais nous ne sommes pas ce que nous faisons car nous ne sommes pas libre puisque esclave du péché. Nous faisons ce que nous ne sommes pas.
    Pourriez-vous traduire cela en philosophie, anthropologie, psychologie ce dilemme qui nous empêche de nous connaître réellement.
    Je sais que je ne suis pas très juste dans mon concept mais je représente une partie de la population qui souhaite comprendre de manière simple ce qu’est la philosophie et les autres sciences de l’homme.

  3. Simone MANON dit :

    Je suis sensible, Monsieur, à votre désir de comprendre et d’être initié à la philosophie. Mais cela implique un minimum de rigueur conceptuelle et un souci de cohérence à défaut desquels un propos est insensé et inintelligible.
    Il faut veiller à ne pas confondre l’ordre religieux et l’ordre politique ou, dans le langage de St Augustin, la cité de Dieu et la cité de l’homme. Même Jésus ne s’y trompe pas en précisant que son Royaume n’est pas de ce monde, qu’il faut rendre à Christ ce qui est à Christ et à César ce qui est à César.
    L’ordre juridico-politique n’est pas l’ordre de la grâce. L’un est un ordre naturel, l’autre un ordre surnaturel dirait Pascal.
    Je suis désolée. Je ne peux traduire philosophiquement votre discours parce qu’il mêle de manière confuse des problématiques hétérogènes sans rapport avec les analyses kantiennes.
    Bien à vous.

  4. LEYDET pierre dit :

    bonsoir madame,je vous trouve extraordinaire dans vos commentaires sur les revolutions arabes et,pour tout dire,l enthousiasme que je sens chez vous ,et le vertige que procure l interpretation kantienne du concept de revolution me laissent admiratif et envieux d une telle richesse spirituelle.Cependant,puisque le mot revolution a été prononçé,il faut en quelque sorte l’ assumer.La comparaison avec la revolution française de 1789 me parait incongrue:les idèes des lumières ont largement magnifié et theorisé celle ci,et de fait,ce qui etait une revolte economique est devenue une revolution sociale puis politique ,aidèe par le vertige des evenements parisiens et la hardiesse des actes revolutionaires.Ici, point de theorisation prealable,juste, en effet ,un besoin vital et pour ainsi dire charnel , de liberté,se debarasser d un tyran,probablement un besoin de bonheur, de vie normale ,en ce sens ces revoltes sont pour ainsi dire » pures »et pour le coup « humaines »mais elle ressemblent plus pour moi, à une evasion, qu’à une revolution.Il faut aussi reconnaître et s interroger sur la puissance des evenements de la rue:qu est ce qui fait basculer les choses?Quand la force de conviction d’un peuple font vasciller le pouvoir en place?quelle est donc cet etrange don des masses populaires ?donc ici pas de theorisation prealable,ou actuelle.Cest le monde occidental qui theorise le monde arabe .La democratie a aussi donné le FIS , le HAMAS et bien sur Adolf ;Sommes nous prêts à accepter tous les resultats des urnes?democratie sanctifièe?democratie pour les ennemis de la democratie?Dèsolé d être long et probablement pesant car peu original,mais voici donc ma question:Voyez vous des limites à la pensèe philosophique dans le monde actuel ,et vous paraît elle toujours pertinente et utile en dehors du plaisir de penser?..je crois connaître votre reponse… bien à vous

  5. Simone MANON dit :

    Bonsoir Monsieur
    J’avoue que vos propos sont, à mes yeux, bien problématiques.
    Par exemple parler de la Révolution française comme d’une révolution économique est proprement étonnant. Il suffit de lire la Déclaration des droits de l’homme de 1789 et la comparer à celle de 1948 pour constater que les droits politiques en constituent la substance au détriment de l’attention portée aux droits sociaux et économiques.
    Quant à votre interprétation des soulèvements du monde arabe, elle est pour le moins méprisante. Ce n’est pas parce qu’ils ne sont pas médiatisés, dans leur propre pays ou chez nous qu’ils n’y a pas d’intellectuels arabes. Régulièrement dans le journal le Monde ou sur France culture nous pouvons en lire ou en entendre certains. Et ils n’ont pas besoin du monde occidental pour penser leur présent et leur avenir.
    Il est vrai que nous assistons sans doute à des révolutions surtout sociales mais la revendication de la liberté, de la dignité sont omniprésentes et la traduction politique de ces exigences se nomme démocratie.
    Je sais bien que du côté de certains, chez nous, on commence à entendre que la démocratie est haïssable et cela me fait frémir. Le pire me semble toujours au rendez-vous lorsque des partisans d’une certaine idée du bien public considèrent qu’ils en incarnent plus que leurs opposants la légitimité. C’est tellement plus enthousiasmant d’être habité par des certitudes! La démocratie exige de se dire que la pluralité est la loi de la terre et que pour construire un monde commun, il convient d’éviter le dogmatisme et le mépris des convictions des autres. Il faut avoir le sens du compromis et celui des limites de l’action politique. Toutes vertus fort peu engageantes pour les romantiques du Grand Soir.
    Quant à votre dernière question, je ne vois pas pourquoi le monde actuel plus que celui d’hier ou de demain tracerait des limites à la réflexion philosophique. Le réel est toujours à penser et c’est toujours très difficile. Ce qui distingue le présent du passé, c’est que le monde de la culture est en péril. Désormais l’opinion la plus sotte peut être diffusée à grande échelle. La bêtise et la bassesse ont beaucoup plus d’écho que la grandeur d’âme et l’intelligence. Et enfin pour un trop grand nombre de personnes la différence entre le propos sensé et réfléchi et sa caricature est devenue impossible faute des prérequis intellectuels et de formation morale.
    Cordialement.

  6. LEYDET pierre dit :

    je suis dèsolè de vous avoir fait reagir aussi vivement et je vous prie de m en excuser.Je suis aussi abonnè au monde et ma radio est france culture.Encore bravo pour votre blog.
    Cordialement

  7. Simone MANON dit :

    Il ne faut pas vous excuser. La vivacité de l’échange est ce qui en fait l’intérêt.
    Bachelard disait que la vérité n’est pas fille de sympathie mais de dispute. Dispute philosophique bien sûr, c’est-à-dire discussion courtoise où l’on n’atteint jamais la dignité de la personne mais où l’on essaie de discriminer ensemble, sans concession, ce qui peut être justifié ou non en raison.
    Bien à vous.

  8. CHAMPETIER Romain dit :

    Bonsoir madame,
    J’aimerais tout d’abord vous remerciez pour votre travail qui m’est extrêmement bénéfique en cette année de Terminale. Les thèmes abordés sont pertinents et vos analyses des plus remarquables.
    Néanmoins, mon opinion diverge sensiblement de la votre quant aux racines des révolutions Arabes. J’admets volontier que les revendications démocratiques que sont la liberté, l’égalité et la justice sociale prévalent amplement dans le discours des rebelles tunisiens, égyptiens ou lybiens. Néanmois, force est de constater que ce sont dans des problèmes d’ordre économiques et sociaux que la révolution en cours prend ses racines. En effet, comment comprendre que des populations opprimées, mystifiées et trompées par des despotes corrompus et fondamentalement injustes (preuve en est en Syrie, où l’état d’urgence est resté en vigueur pendant plusieurs décennies, autorisant de fait le pouvoir à abuser de prérogatives toujours plus étendues) n’aient pas oser se soulever dans le passé ? Dès lors, on imagine aisément que l’ardeur révolutionnaire s’est nourrit d’une combinaison de facteurs économiques et sociaux favorables au déclenchement des révoltes en Tunisie. Sans bercer dans un matérialisme excessif, qui justifierai le printemps Arabe par la réalité pratique des structures économique et des rapports de force entre les différents groupes sociaux, il ne fait aucun doute que l’actuel santé économique des pays du Maghreb a fortement contribué à l’éclosion du mouvement révolutionnaire. Le chômage endémique qui touche de prime abord la jeunesse, l’augmentation débridée des prix, l’inflation galopante ou encore la perte de croissance économique sont autant de étincelles qui ont contribué à l’embrasement des pays de l’Islam. Comment pourrait-on justifier cette crise autrement que par des facteurs purement économiques ?
    On serait encore tenter d’affirmer que les sociétés civiles arabes, loin d’être aussi arriérées et ignorantes que certains voudraient nous le faire croire (l’intelligentsia des pays du Maghreb est aussi érudite quand Europe), ont rompu sous le poids de l’éreintement et du ras-le-bol général face à un esclavage économique et à un musellement politique devenu insupportable. La haine et l’agressivité introjectée depuis tant d’années se seraient violemment déchaînées dans un fracas révolutionnaire des plus déroutants.
    Enfin, j’aimerais terminer ce propos avec une interprétation des plus farfelues. On est tenté de réutiliser l’idée de Blaise Pascal qui explique le caractère erratique et imperceptible du cours de l’histoire : Une conjonction d’évènements infinitésimaux et insignifiants aux yeux du grand nombre serait in fine la base de constructions historiques monumentales. « Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait été changé » dit Pascal. Peut-on ainsi interpréter l’immolation du jeune tunisien Mohammed Bouazizi en décembre 2010 (acte symbolique qui rappel celui de Jan Palach en 1968, mais reste anecdotique à l’aune de la révolution qui s’en est suivie) comme étant l’élément déclencheur d’une révolte en chaîne qui continue aujourd’hui de médiatiser l’attention du monde ?
    Bien que mon propos puisse paraître extrêmement confus, et je m’en excuse, j’aimerais seulement souligner l’aspect purement économique de cette crise et ainsi m’extirper d’une analyse seulement philosophique des révoltes arabes.
    Enfin, outre l’analyse kantienne que vous avez développé de manière détaillée au dessus, auriez-vous quelques références supplémentaires sur le thème de la Révolution et des aspirations démocratiques ?
    Cordialement

  9. Simone MANON dit :

    Comme je n’aborde pas la question des racines des révolutions arabes, il me semble qu’il doit vous être difficile, Romain, d’être en désaccord avec moi sur ce point.
    Quant à votre propos, je vous mets en garde contre un dogmatisme qu’on attendrait davantage d’un vieil idéologue sclérosé que d’un jeune élève qui a encore tout à apprendre.
    Votre cours sur l’épistémologie de l’histoire aurait dû vous sensibliser aux problèmes que pose la causalité en histoire. Je vous conseille de l’approfondir.
    Bien à vous.

  10. CHAMPETIER Romain dit :

    Veuillez excuser, je vous prie, mon manque de tact et la virulence de mes convictions. Etant actuellement en série ES, mon jugement sur les révolutions arabes demeure fortement influencé par des analyses et explications circonscrites au domaine socio-économique.
    J’aurais probablement du suivre l’éthique de responsabilité prônée par Max Weber plutôt que laisser cours au caractère dogmatique de mes convictions. D’autant plus qu’il est encore difficile aujourd’hui d’évaluer la portée et l’ampleur des révoltes Arabes. Rétrospectivement, peut-être, serons nous capable de déterminer les causes de ce soulèvement …
    En ce qui concerne l’épistémologie de l’histoire, vous avez raison de me mettre en garde contre les nombreuses précipitations et imperfections qui fondent mon propos. En effet, comment affirmer avec certitude que les informations dont nous nous abreuvons quotidiennement (avec plus ou moins d’entrain et d’enthousiasme selon les personnes) par le biais des « mass medias » constituent-elles en soi une source fiable d’information ? Les milliards de bits d’information diffusés dans le monde conservent-ils la même authenticité après avoir traversés le prisme médiatique ? Autant de questions qui méritent d’être posées avec grande acuité si l’on considère seulement l’omnipotence des médias dans nos sociétés.
    Pensez-vous que les médias, notamment la télévision, véhiculent des faits et événements potentiellement historiques de manière partiale voire déformante ?

    En outre, j’aimerais avoir votre avis concernant les racines intrinsèques au printemps Arabe.
    Cordialement

  11. Simone MANON dit :

    Vous avez l’intelligence de comprendre la leçon de méthode malgré la sévérité du propos. Cela vous honore et j’espère que cela vous sera utile à l’avenir.
    L’éthique de la connaissance a ses règles que tout élève doit être invité très tôt à comprendre mais je ne suis pas sûre que tous les enseignements à vocation scientifique se préoccupent de neutralité axiologique.
    Que les médias soient « des montreurs de marionnettes » au sens platonicien, nul doute. Le culte du sensationnel, la logorrhée qui entoure le ‘scoop » du moment au détriment d’une information suivie (que se passe-t-il vraiment en Egypte, en Tunisie actuellement, en Côte d’Ivoire?), l’absence d’un véritable souci de la relation des faits au profit de l’énoncé des opinions des uns et des autres suffisent à fonder une éthique de la prudence et d’un minimum de scepticisme du côté de la réception.
    En ce qui concerne les racines du printemps arabe, je ne me sens guère compétente pour vous répondre. En théorie on peut dire que comme tout fait historique, il s’éclaire à la lumière d’une multiplicité de facteurs. La mise en intrigue des faits qu’opère l’historien est une synthèse de l’hétérogène, remarquait Paul Veyne.
    Il faudra articuler, lorsqu’on y verra plus clair, des éléments matériels et économiques, des éléments spirituels, des hasards, la nouvelle donne que représente internet, l’épuisement de l’islamisme comme espérance de solution politique etc.
    Les analyses feront apparaître l’hétérogénéité des peuples concernés (la situation en Tunisie n’est pas la même qu’en Egypte, qui n’est pas non plus la même qu’en Syrie etc.)
    Malgré cette hétérogénéité, il faudra comprendre l’effet dominos. Mimétisme? Esprit de l’époque? Il n’est pas rare dans l’histoire d’observer ces phénomènes qui traversent les frontières. Pensez au printemps des peuples en 1848.
    Bref, le chantier est ouvert pour les historiens de demain et pour les spectateurs d’aujourd’hui, il convient d’avancer des hypothèses mais surtout d’éviter des dogmatismes dérisoires.
    Bien à vous.

  12. CHAMPETIER Romain dit :

    Bonjour,
    Je révise actuellement mon Bac de philosophie (la 1ere épreuve cette année) et j’aurais aimé vous poser une question qui n’a aucun rapport avec Kant, ni avec le Printemps Arabe.
    Que signifie la distinction entre l’esprit boiteux et la personne qui boîte selon Pascal ?
    Bien à vous

  13. Simone MANON dit :

    Vous avez un cours intitulé « la raison des effets » sur ce blog explicitant ce que Pascal cherche à faire comprendre avec cet exemple. Je ne crois pas Romain qu’il soit judicieux à quelques jours du bac d’acquérir des contenus de pensée nouveaux. Vous n’aurez pas le temps de les assimiler. Contentez-vous d’exploiter à l’examen ce que vous maîtrisez bien.
    Souvenez-vous du dicton: la culture, c’est comme la confiture: moins on en a plus on l’étale.

    Pascal prend acte d’un fait: on s’irrite d’un esprit boiteux non d’un homme qui boite. Ce fait est l’effet de quelque chose. Il faut chercher la raison d’un tel effet. Pascal s’y emploie avec beaucoup de finesse.
    Cf. Mesnard:  » Montaigne voit qu’on s’offense d’un esprit boiteux. Vanité, pense-t-il : «D’où vient qu’un boiteux ne nous irrite pas et un esprit boiteux nous irrite? « (5/98). Cette différence d’attitude semble ne correspondre à aucune différence dans les choses, comme le souligne la répétition de l’adjectif «boiteux ». Mais ce que Montaigne jugeait « vicieuse âpreté » a un fondement très solide. A la question posée il faut répondre: «A cause qu’un boiteux reconnaît que nous allons droit et qu’un esprit boiteux dit que c’est nous qui boitons. Sans cela nous en aurions pitié et non colère ». Montaigne ne voyait qu’une ressemblance superficielle là où existe une différence profonde. Une réalité «palpable » (5/85), comme le fait de boiter, s’impose sans contestation; celui qui boite ne peut qu’en convenir avec celui qui ne boite pas: il n’y a pas «contradiction dans les sens» (5/99). Au contraire, une «qualité spirituelle» (5/85), comme l’aptitude ou l’inaptitude à bien raisonner, prête à toutes les discussions: celui qui raisonne mal en dira autant de celui qui raisonne bien, lequel s’irritera d’autant plus qu’il n’est pas tellement certain lui-même de bien raisonner: l’angoisse entraîne l’agressivité. La référence fait défaut qui désignerait le bon raisonnement. Une distinction capitale est ainsi établie entre le contestable et l’incontestable : elle sera largement exploitée dans le reste du chapitre. »

    Bien à vous.

  14. Rome dit :

    Bonjour,
    Au début de votre article, vous mentionnez brièvement les oppositions faites par certains groupes à l’endroit de l’universabilité de la démocratie, qu’ils disent être un néocolonialisme caché, etc., mais, quoique je sois d’accord sur le fait qu’il s’agit d’un discours en partie instrumentalisé, je trouve que vos propos manque un peu de nuance, surtout à l’égard de la position américaine. Il suffit, je crois, de prendre pour exemple la guerre d’Irak et les motifs qui ont poussés à l’action américaine, pour déceler une part d’impérialisme, sans pour autant verser dans l’exagération : clairement, Rumsfeld et les néoconservateurs voulaient établir une puissance américaine seule et « imposer », avec grande maladresse, la démocratie au Moyen-Orient. Sur ce point, les thèses de Brigham sont très intéressants.

    Bref, serait-il possible de m’éclairer sur les raisons qui vous poussent à disqualifer ce type de discours ou, étant conscient qu’une réponse sur une page web ne serait être suffisante pour étayer toute la complexité d’une bonne critique, de me renvoyer, s’il vous plaît, à certaines sources qui le disqualifient?

    Merci.

  15. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Faut-il que la haine de soi si typique d’une certaine « bien-pensance » si répandue chez nous soit aveuglante pour ne pas comprendre que l’allusion est explicite à tous les discours qui récusent l’universalité de droit, à défaut d’être de fait, des valeurs développées par l’humanisme rationaliste des Lumières. Mise en question de la définition abstraite de l’homme comme être de raison, refus d’un rapport critique à soi-même, ethnicisation de l’identité humaine, etc. Tous les débats autour de la montée du communautarisme, de la publication de Déclarations islamistes des droits de l’homme, de la compatibilité de l’islam et de la démocratie ont largement rendu publics ces sophismes.
    Bien à vous.

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