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   Dans le Conflit des facultés (1798), Kant détermine trois perspectives suivant lesquelles l’histoire peut être pensée : « 1) Ou bien le genre humain se trouve en perpétuelle régression ; 2) Ou bien il est en constante progression par rapport à sa destination morale ; 3) Ou bien il demeure en stagnation et reste éternellement au degré actuel de sa valeur morale parmi les divers membres de la création (stagnation qui se confond avec l’éternelle rotation circulaire autour d’un même point.

    On peut appeler la première assertion terrorisme moral, et eudémonisme la seconde (qui, à considérer le but du progrès sous une vaste perspective, serait appelée aussi chiliasme) ; mais la troisième s’appellerait abdéritisme, parce que, comme un véritable point d’arrêt n’est pas possible dans le domaine moral, une marche ascendante perpétuellement changeante et des rechutes aussi nombreuses et profondes (en quelque sorte une éternelle oscillation) n’est pas une solution meilleure que si le sujet était demeuré à la même place et au repos » » Le conflit des facultés, dans Kant, la philosophie de l’histoire, Médiations, Denoël, 1985, traduction : Stéphane Piobetta, p.165.166.

    Chaque perspective fait donc problème. L’idée que l’humanité est en constante régression est insoutenable dans la mesure  où cela signifie à terme l’anéantissement de notre espèce, celle d’un progrès conçu dans le cadre d’une téléologie physique est aporétique, et celle de la stagnation consiste à consentir à l’absurdité de notre aventure. Ces objections permettent à Kant de préciser la spécificité de sa propre conception de l’histoire, conception progressiste où le progrès est pensé dans le cadre d’une téléologie morale.

 

 I) La conception abdéritique.  

 
 On peut se désespérer devant le spectacle des conduites humaines et considérer que l’histoire est un bateau ivre où la folie le dispute à la bêtise pour entraîner les hommes dans une aventure aveugle dans laquelle la raison ne discerne aucun ordre. C’est ce que symbolise l’abdéritisme. L’expression renvoie, selon une réputation bien établie dans le monde antique, à la ville d’Abdère (en Thrace, au nord de l’île de Thassos en Mer Egée) qui passait pour être une ville à l’air insalubre. Les habitants y étaient parfois pris de folie collective. Ainsi furent-ils saisis de fièvre ardente durant sept jours à l’issue d’un spectacle où un célèbre acteur, Archélaüs, donnait l’Andromède d’Euripide. Selon Ovide, ils avaient coutume certains jours de sacrifier certains de leurs concitoyens pour le salut de tous les autres.
   Philonenko fait remarquer que cette fameuse maladie est peut-être le symbole des extravagances de la mode et cette coutume barbare, l’allégorie de la pratique des sociétés qui, pourvu que les intérêts du plus grand nombre soient préservés, ne se soucient guère des malheureux.
   En tout cas l’abdéritisme est la métaphore d’une conduite irréfléchie, excessive où l’imagination débridée égare dans les entreprises les plus insensées. Une expression proverbiale dans l’Antiquité consistait à dire : « vous êtes des abdérites » pour signifier : « vous êtes stupides ».
    Cicéron fixe le sens du mot en qualifiant un projet abdéritique de projet mal concerté, sans vues ni prudence.
   Kant est souvent tenté par l’abdéritisme. « On ne peut se défendre d’une certaine humeur, quand on regarde la présentation de leurs faits et gestes sur la grande scène du monde, et quand, de-ci de-là, à côté de quelques manifestations de sagesse pour des cas individuels, on ne voit en fin de compte dans l’ensemble qu’un tissu de folie, de vanité puérile, souvent aussi de méchanceté puérile et de soif de destruction. Si bien que, à la fin, on ne sait plus quel concept on doit se faire de notre espèce si infatuée de sa supériorité. » écrit-il dans l’introduction de Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, 1784, mais le recours à l’idée d’un « dessein de la nature » lui permet d’étayer une conception progressiste.
 
 
 
II) La conception eudémoniste.
 
    Elle consiste à penser que l’humanité est en constante progression par rapport à sa destination morale. Mais cet optimisme se heurte à de redoutables objections car rien, empiriquement, n’empêche de penser qu’arrivée à un certain point de son développement l’humanité ne régresse ou bien que dans le cours du monde, le bien et le mal, les avantages et les inconvénients s’équilibrent, tout progrès impliquant une chute, toute chute étant compensée par un progrès. Si la somme des biens et des maux s’équilibre à chaque époque, il faut renoncer à l’idée qu’un moment de l’histoire est qualitativement supérieur à un moment antérieur.
 
   « On peut  toujours admettre que la masse de bien et de mal, inhérente à notre nature, reste en son fond constamment la même et ne peut être ni augmentée ni diminuée chez un même individu ; et comment donc cette quantité de bien pourrait-elle augmenter en son fond, puisque cela devrait se produire par la liberté du sujet , et que, dans ce cas, celui-ci aurait à son tour besoin d’un capital de bien plus grand que celui qu’il possède déjà ? – Les effets ne peuvent dépasser le pouvoir de la cause agissante; par conséquent  la quantité de bien mêlée dans l’homme  au mal ne saurait aller au-delà d'une certaine mesure de ce bien, au-dessus de laquelle il pourrait s'élever par son effort et ainsi progresser toujours. L'eudémonisme, avec ses espérances imaginaires, paraît donc insoutenable et semble laisser peu d'espoir en faveur d'une histoire prophétique de l'Humanité, au point de vue d'un progrès incessant dans la voie du Bien » Le conflit des facultés, dans Kant, la philosophie de l’histoire, Médiations, Denoël, 1985, traduction : Stéphane Piobetta, p. 166.167.  
 
   Kant refuse donc une conception métaphysique ou prédéterministe du progrès moral, (ce que Dieu veut faire de la destinée humaine), comme on la trouve chez un Leibniz par exemple. Cette thèse n’est qu’en apparence favorable à l’idée de progrès, car on ne voit pas comment une réalité physique ou cosmique se caractérisant par une certaine  quantité de bien et de mal peut produire  plus de bien qu’elle n’en contient. Kant met  l’eudémonisme en contradiction avec ses présupposés. Il ne peut  y avoir plus de perfection dans l’effet que dans la cause.  
   Et c’est précisément parce que le progrès ne peut être pensé qu’en terme moral comme ce que l’homme peut faire de sa liberté que Kant refuse l’eudémonisme et va s’efforcer de fonder une conception progressiste de l’histoire sur d’autres présupposés.
 
 
 III) La conception terroriste ou apocalyptique.
 
   Elle s’énonce ainsi : « Retomber dans le pire ne peut constamment durer pour l’espèce humaine, car descendue à un certain degré elle s’anéantirait elle-même. C’est pourquoi quand se développe un amoncellement de grands forfaits et de maux à leur mesure l’on dit : à présent cela ne peut plus empirer ; nous voici parvenus au dernier jour ; le pieux visionnaire rêve déjà du retour de toutes choses et d’un monde renouvelé lorsque l’univers aura péri par le feu ». (Kant)
 Conception récurrente au cours de l’histoire. Sous le règne de Néron, les chrétiens avaient le sentiment que la fin du monde était proche. Rousseau est un bon représentant de ce pessimisme. Dans Le Discours sur les sciences et les arts, il établit que l’humanité s’est abîmée dans un funeste processus de socialisation. Ce qui est perdu ne se retrouve jamais. Dans son livre La théorie kantienne de l’histoire, Alexis Philonenko cite deux propos où Rousseau apparaît clairement comme un prophète de l’apocalypse : « Il n’y a plus de remède à moins de quelque grande révolution presque aussi à craindre que le mal qu’elle pourra guérir et qu’il est blâmable de désirer et impossible de prévoir » Réponse au roi de Pologne. En 1750 Rousseau n’est pas encore un visionnaire mais en 1775, dans un entretien rapporté par Nicolas Bergasse, il dit : «  Nous touchons à quelque grande révolution, le calme dont nous jouissons est le calme terrible qui précède les tempêtes et je voudrais que la Providence rapportât au-delà des années orageuses qui vont éclore le peu de jours qui me restent pour être témoin du nouveau spectacle qui se prépare ».
   L’idée même de Révolution répugne à Kant car la révolution est une violence. Sa folie destructrice se paie du sang et des larmes et demande souvent beaucoup de temps pour accoucher d’un ordre stable et meilleur que celui qu’elle a détruit. Comme tous les très grands philosophes, Kant est fondamentalement réformiste. D’où son ambiguïté à l’égard de la Révolution française. Il l’accueille avec sympathie tant qu’elle signifie une transformation positive du corps politique par le moyen du droit mais il exprime son horreur des violences révolutionnaires. L’exécution de Louis XVI est pour lui un point de rupture.
 
 
IV) La conception progressiste kantienne.
 
   Cette conception est développée par Kant dans Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique.
   Une telle histoire ne peut pas être fondée empiriquement. On ne peut en élaborer qu’une Idée. Kant entend par Idée, « un concept rationnel nécessaire auquel ne peut correspondre aucun objet donné par les sens » (Critique de la raison pure). De fait, ni l’histoire universelle, ni l’histoire comme perfectionnement progressif des dispositions de notre nature ne sont des données empiriques. Ce qui est donné, ce sont des histoires singulières, celles de tel ou tel peuple, et rien n’empêche d’imaginer qu’arrivée à un certain niveau de développement, l’humanité ne régresse et inverse le mouvement. Une histoire universelle conçue comme progrès ne peut donc être qu’une représentation de la raison qui se rapporte à un objet d’après un certain principe. Quel est-il ?
 
 
 
 « Considérons les hommes tendant à réaliser leurs aspirations : ils ne suivent pas simplement leurs instincts comme les animaux ; ils n’agissent pas non plus cependant comme des citoyens raisonnables du monde selon un plan déterminé dans ses grandes lignes. Aussi une histoire ordonnée (comme par exemple celle des abeilles ou des castors) ne semble pas possible en ce qui les concerne. On ne peut se défendre d’une certaine humeur, quand on regarde la présentation de leurs faits et gestes sur la grande scène du monde, et quand, de-ci de-là, à côté de quelques manifestations de sagesse pour des cas individuels, on ne voit en fin de compte dans l’ensemble qu’un tissu de folie, de vanité puérile, souvent aussi de méchanceté puérile et de soif de destruction. Si bien que, à la fin, on ne sait plus quel concept on doit se faire de notre espèce si infatuée de sa supériorité. Le philosophe ne peut tirer de là aucune autre indication que la suivante: puisqu’il lui est impossible de présupposer dans l’ensemble chez les hommes et dans le jeu de leur conduite le moindre dessein raisonnable personnel, il lui faut rechercher du moins si l’on ne peut pas découvrir dans ce cours absurde des choses humaines un dessein de la nature: ceci rendrait du moins possible, à propos de créatures qui se conduisent sans suivre de plan personnel, une histoire à un plan déterminé de la nature ».
                 Kant, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique.1784.
 
 
 
Thème : L’histoire au sens du devenir historique, de l’aventure humaine dans le temps.
 
Question : Est-elle une aventure absurde ou bien est-il possible de lui trouver un sens dans la double acception de direction et de signification ?
 
Thèse : À première vue le cours des choses humaines semble absurde. L’abdéritisme est bien la tentation première du penseur. Kant exprime ici son horreur de l’humanité empirique. Elle se conduit de manière puérile et méchante. Avec l’idée de puérilité, le philosophe signifie qu’elle n’est pas sortie de sa minorité spirituelle et morale. Elle est toujours esclave de ses inclinations sensibles et, soumise à la tutelle de meneurs qui savent exploiter ses passions, elle s’engage souvent dans le pire en croyant concourir au meilleur.
   Avec l’idée de méchanceté, il signifie que l’homme utilise sa liberté davantage pour détruire que pour construire. D’où la souveraineté de la violence dans l’histoire.
 
Question : Alors faut-il renoncer à l’espérance d’une histoire sensée ?
 
Thèse : Oui si l’on devait considérer que le sujet d’une histoire sensée dût être l’homme en tant qu’acteur conscient et volontaire. Impossible, en effet, d’admettre que les hommes se donnent l’actualisation de ce sens comme un projet personnel ou collectif. « Ils n’agissent pas […] comme des citoyens raisonnables du monde selon un plan déterminé dans ses grandes lignes ». Au contraire, l'amour de soi est souverain dans les conduites humaines. Chacun poursuit ses propres intérêts au mépris souvent des intérêts légitimes des autres, et cette inclination condamne l’histoire à être ce « théâtre de bruit et de fureur » que dénonce Shakespeare. (Cf. « Demain, puis demain, puis demain glisse à petits pas de jour en jour jusqu’à la dernière syllabe du registre du temps ; et tous nos hiers n’ont fait qu’éclairer pour des fous le chemin de la mort poudreuse. […] La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire dite par un idiot, pleine de fracas et de furie, et qui ne signifie rien … Macbeth, Acte V, scène V).
 
   C’est que les hommes ne sont ni de purs êtres de la nature, ni de purs êtres raisonnables.
   S’ils étaient de purs êtres de la nature, leurs conduites seraient aussi ordonnées et harmonieuses que les conduites animales. Celles-ci sont régies par l’instinct et ce dernier a sur la raison et la liberté qui lui est liée l’avantage de la régularité. Une « histoire ordonnée » n’est donc possible que pour le monde animal.
   S’ils étaient de purs êtres de raison leur histoire serait raisonnable. Elle serait celle d’un usage de la liberté pour accomplir les exigences de la raison, à savoir le perfectionnement de toutes les dispositions originelles de l’espèce humaine et l’actualisation de la vocation éthico-politique de la raison (c’est-à-dire la promotion de la loi morale dans le monde sous la forme du droit). La paix, la justice et la liberté pour tous seraient au rendez-vous. Or à l’évidence ce n’est pas le cas. L’histoire donne de manière récurrente, le spectacle de la folie et de la méchanceté humaines et non celui d’une raison à l’œuvre en elle.
   Et pourtant des progrès ont été réalisés dans l’histoire et l’on a même l’impression que ce bateau ivre finit par accoucher des fins que les hommes se donneraient s’ils agissaient raisonnablement.
 
Questions : Cette constatation ne permet-elle pas d’espérer que le progrès des connaissances, des techniques, des institutions, des mœurs etc. soit le sens de l’histoire ?  Espérance : tel est bien le principe qui est au fondement de l’Idée kantienne d’histoire. Le mot est prononcé au début de l’introduction : « De quelque façon qu’on veuille concevoir la liberté du vouloir  au point de vue métaphysique, les manifestations du vouloir, les actions humaines, sont déterminées aussi bien que tout autre événement naturel selon les lois universelles de la nature. On peut espérer que l’histoire qui se propose de raconter ces manifestations, à quelque profondeur que se cachent leurs causes, si elle considère dans ses grandes lignes le jeu de la liberté du vouloir humain, y peut découvrir un cours régulier; et que, de cette manière, ce dont la complication et l’irrégularité saute aux yeux quand on considère les sujets  individuels pourrait au contraire, quand on considère l’espèce tout entière,  être reconnu comme un développement progressif et continu, quoique lent, des dispositions originelles de cette espèce »
   Mais comment ce progrès est-il possible puisque les hommes ne le poursuivent manifestement pas comme une fin consciente et volontaire ? Il y a là une aporie. Est-il possible de la dépasser ?
 
 Thèse : Oui, répond Kant, si l’on recourt à l’idée d’un « dessein de la nature ». L’expression suggère de faire un usage du principe de finalité et de considérer que tout se qui se produit dans la nature concourt a une fin ou un but. Kant sait bien que le finalisme n’a pas droit de cité dans les sciences, mais il ne s’agit pas ici de bâtir une connaissance objective du devenir historique. Ce souci est celui de l’histoire comme discours méthodiquement élaboré du passé de telle ou telle société. Ici, il s’agit de penser l’histoire, d’en interroger le sens global. Et s’il est impossible de faire de l’homme conscient et volontaire l’auteur d’une histoire sensée, ne peut-on pas considérer qu’une telle histoire est ce qui lui est extorqué par le jeu de ce qui le détermine, à savoir ses inclinations naturelles ? Telle est l’issue proposée par Kant au problème qu’il a formulé. Si le sens de l’histoire est le perfectionnement progressif des dispositions originelles de l’espèce humaine, progrès dont l’expérience atteste la réalité dans certains domaines et si on ne peut pas imputer l’actualisation de ce sens à la volonté humaine, il faut donc qu’il s’accomplisse à l’insu des hommes et que ceux-ci en soient des agents inconscients et involontaires. Les hommes ne se doutent pas qu’en faisant un si mauvais usage de leur liberté, c’est-à-dire en se soumettant à la puissance de leurs intérêts et de leurs passions, ils concourent à l’avènement de fins qui sont celles de leur nature raisonnable mais tout semble se passer comme s’il en était ainsi.
 Ex : C’est leur ambition, l’appétit des richesses, de la gloire, du pouvoir qui leur arrachent les efforts nécessaires au développement de leurs talents, c’est le conflit des intérêts qui les contraint à limiter les prétentions de l’amour de soi pour instituer la loi garantissant l’intérêt de tous. Ni le droit, ni les progrès des connaissances ou des techniques ne n’originent dans le volonté morale des hommes. Dans le langage de Kant, il faut reconnaître qu'ils leur sont « extorqués pathologiquement ».
   Le jeu des inclinations naturelles étant le jeu de ce qui est, en l’homme, la part du déterminisme naturel, il est donc permis de se tourner vers la nature pour sauver l’idée de progrès comme principe d’intelligence de l’histoire.
   Le philosophe laisse à ses successeurs le soin d’écrire l’histoire en fonction de ce fil directeur. Comme Newton et Kepler surent découvrir sous le désordre apparent des phénomènes l’ordre caché, il y aura peut-être dans l’avenir un génie capable de conduire ce projet à terme.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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20 Réponses à “Kant et la philosophie de l’histoire.”

  1. monique Stérin dit :

    merci!

  2. Clara Malaterre dit :

    Merci beaucoup Madame, une fois encore vos articles m’aident dans mes recherches.
    Bien à vous,

    une étudiante de philosophie

  3. Victor dit :

    Pour faire particulièrement original, je vous souhaiterai dans un premier temps « merci », pour cet article et votre site en général.
    Concernant l’article en particulier, serait-il pertinent de rapprocher la vision de l’histoire de Kant de la main invisible de Smith, puisque les individus y réalisent, par la somme de leurs actions néfaste au bien commun, un progrès pour l’espèce, l’humanité ?

  4. Simone MANON dit :

    Le rapprochement que vous opérez est tout à fait fondé. Smith est, comme Kant, un penseur libéral.
    PS: il ne faut pas dire: actions néfastes au bien commun puisqu’au contraire elles lui sont bénéfiques, en vertu d’une main invisible (Smith) ou d’un dessein de la nature (Kant).
    Il faut parler d’actions égoïstes ou d’actions motivées par la recherche de l’intérêt particulier.
    Cf: l’article: http://www.philolog.fr/linsociable-sociabilite-humaine-kant/
    Bien à vous.

  5. pe dit :

    Bonjour,
    Je comprends mal comment l’idée de dessein de la nature invoquée par Kant pour sauver l’idée de progrès dans le domaine de la philosophie de l’histoire (penser l’histoire) pourra jamais servir de fil directeur à quelque génie qui saurait écrire l’histoire en fonction de lui. A vrai dire j’ai l’impression que si je pousse un peu plus dans ce sens, Kant est susceptible d’être taxé du finalisme qu’il semblait avoir écarté.
    Est ce qu’ici, on a pas évité un écueil (le finalisme) en inventant un registre abstrait ou il aurait droit de cité, afin de se rassurer et de se dire qu’on y échappe empiriquement, alors qu’en fait, puisque cet autre registre n’existe pas, on y succombe bel et bien ??
    Me trompe-je ?
    merci

  6. Simone MANON dit :

    Bonjour
    On a l’impression que vous n’avez pas lu le cours.
    Il me semble que le sens et les limites du recours au principe de finalité sont clairement explicités. Comme je n’ai pas envie de me répéter, je vous y renvoie. En particulier le dernier paragraphe.
    Bien à vous.

  7. aurelle dit :

    bsr chere madame pensez vous que la philosophie puisse changer le cour de l histoire d un peuple?

  8. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Ce sont les idéologies, les religions, les idées folles parfois qui sont capables de mobiliser les peuples parce que leurs discours flattent la dimension sensible des êtres humains, comblent leurs espérances ou les cohérent autour des mêmes craintes.
    Mais la philosophie est un exercice réflexif exigeant l’ascèse des passions et le déploiement de la raison. Rien n’est plus difficile que cet exercice. Je le montre dans ce cours: http://www.philolog.fr/pourquoi-philosopher/#more-3529
    Il s’ensuit que le profil philosophique est chose rare parmi les hommes et que l’amour de la sagesse n’a pas vraiment d’influence sur le cours de l’histoire.
    Bien à vous.

  9. Théo Parfin dit :

    Merci pour ce fort intéressant article.
    Une question que l’on espèrera pas trop abdéritique.
    J’avoue avoir du mal à comprendre si la notion de progrès chez Kant est une notion subjective (i.e. une croyance, une « espérance ») ou objective (i.e. une théorie vérifiée dans la nature). Si je comprends bien, parler de progrès de l’humanité semble un pari risqué lorsque l’on regarde les hommes pris individuellement, mais si l’on regarde l’humanité dans son ensemble, alors la notion gagne en objectivité et correspond à un phénomène réel? Le progrès n’est donc pas simplement qu’une Idée?

  10. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Il me semble que le sens d’une conception progressiste de l’histoire est clairement explicité.
    Il s’agit d’une Idée (au sens kantien) et j’explicite pourquoi. L’idée d’une croyance avec les idées de subjectivité ou d’objectivité n’a donc pas de sens. Voyez la distinction kantienne du penser et du connaître.http://www.philolog.fr/lexperience-est-elle-le-fondement-de-la-connaissance-le-criticisme-kantien/
    Voyez aussi IHUC pour approfondir la question.
    Bien à vous.

  11. votre site est une grande importance pour ceux qui veulent servir la raison. Cependant, j’aimerai savoir si la philosophie de l’histoire en elle meme n’est pas un paradoxe dans la mesure ou l’homme ne realise qu’en se realisant c’est a dire qu’il n’est pas une succession de cause a effet?

  12. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Votre question manque de clarté.
    Je suppose que vous voulez dire qu’on ne peut enfermer l’homme dans un déterminisme strict. Mais aucune philosophie de l’histoire ne le prétend.
    Bien à vous.

  13. Atma dit :

    Bonjour,
    Encore merci pour cet article bien structuré mais il y a une chose auquelle je voudrais avoir quelques precisions si c’est possible.
    Lorsque kant parle d’un dessein de la nature, parle t-il d’un plan ayant pour terme l’accomplissement moral de l’homme ?Ou devons nous dire qu’il y a plusieurs finalite de la nature ? Une qui est de vouloir que l’homme puisse accomplir une societe civile parfaite et une qui serait apres celle-ci le dessein supreme de la nature etant la moralite en l’homme ?

    En esperant une reponse genereuse de votre part,
    Je vous remercie d’avance,

    Cordiallement.

  14. Simone MANON dit :

    Bonjour
    D’abord permettez-moi d’attirer votre attention sur l’incorrection de votre expression. Ex: Il y a une chose sur laquelle j’aimerais avoir quelques précisions – plusieurs finalités. Ne pas oublier les accents – cordialement.
    Le dessein de la nature est bien l’accomplissement moral de l’humanité mais il faut comprendre que La moralité ne peut pas être extorquée, seule la civilisation peut l’être par le jeu des inclinations naturelles. Cette dernière peut donc être l’effet de l’insociable sociabilité, pas la moralité dans la mesure où elle requiert l’initiative de la liberté.
    Voyez pour approfondir l’idée: http://www.philolog.fr/est-ce-un-devoir-pour-lhomme-detre-cultive/
    http://www.philolog.fr/linsociable-sociabilite-humaine-kant/
    En tant qu’être de la nature, l’homme a une double finalité: le bonheur et la moralité.
    http://www.philolog.fr/kant-la-destination-de-letre-dote-dune-raison-et-dune-main/
    Bien à vous.

  15. Bosco dit :

    Bonsoir Madame,
    1°) Je suis très désemparé. Comment parler « d’accomplissement moral » si la voie qui y conduit n’est ni consciente ni volontaire ? Certes on se place là au niveau global mais la notion même de « niveau global » me paraît très floue.
    A la rigueur si Kant se bornait à parler de progrès scientifique ou technique je comprendrais qu’on puisse parler d’accomplissement dans le sens d’un développement des facultés humaines d’inventivité et de créativité mais je ne saisis pas comment articuler intérêts égoïstes et accomplissement moral global. Bref, vous comprendrez que c’est sur cette notion « d’accomplissement » que je butte.
    2°) Ce qui me dérange le plus avec cette vision de l’histoire de Kant, ce sont les leçons qu’on peut en tirer au niveau politique : ne mène t elle pas à se satisfaire des situations d’injustice globales bien que la loi morale kantienne nous commande de placer notre existence sous le signe du bien ? En voyant l’histoire comme une ruse de la raison devant conduire à un accomplissement, n’aboutit on pas avec Kant au panlogisme propre à Hegel où chaque fait historique est perçu comme bénéfique car nécessaire au fonctionnement du Tout ?
    Bien à vous.

  16. Simone MANON dit :

    Bonjour
    L’histoire peut être pensée comme le perfectionnement progressif des dispositions de notre nature. On peut effectivement observer des progrès dans nos institutions, nos mœurs, nos savoirs, nos techniques etc. Au 18ème siècle Kant répondait à la question: « Vivons-nous dans un siècle éclairé? », « Non, mais dans un siècle en marche vers les Lumières ».
    Or, les hommes ne poursuivent pas le développement de leur nature comme une fin consciente et volontaire. Le thème d’un « dessein de la nature » s’efforce de rendre intelligible un processus qu’il est impossible d’imputer à la volonté humaine.
    Cela dit, c’est un contresens de parler d’une ruse de la raison. Ce thème est hégélien, non kantien. La dialectique des inclinations naturelles n’a rien à voir avec la raison, voilà pourquoi Kant parle de ruse de la nature, non de ruse de la raison.
    Et il prend bien soin de distinguer civilisation et moralisation de l’homme. La moralité ne peut pas être extorquée, comme je le précise en réponse à l’internaute qui vous précède, puisqu’elle met en jeu la volonté ou la liberté.
    Voyez les articles suivants pour clarifier les choses.
    http://www.philolog.fr/est-ce-un-devoir-pour-lhomme-detre-cultive/
    http://www.philolog.fr/linsociable-sociabilite-humaine-kant/
    http://www.philolog.fr/kant-la-destination-de-letre-dote-dune-raison-et-dune-main/
    Bien à vous.

  17. Bosco dit :

    Bonsoir Madame,

    Je vous remercie pour votre réponse.

    J’ai lu avec attention votre analyse de la notion d’insociable sociabilité afin de mieux cerner la philosophie de l’histoire de Kant.

    J’ai bien saisi la distinction opérée entre civilisation et moralisation. Si la première peut fonctionner comme indépendamment de la volonté morale des hommes dont les mobiles s’avèrent souvent bas, la seconde ne va de pair qu’avec une décision droite du sujet libre. Pourtant, j’observe que chez Kant la civilisation semble être la condition de la moralisation. C’est la justification de ce changement d’ordre qui m’échappe. C’est la raison pour laquelle je vous faisais part de mon désarroi face à la notion d’accomplissement évoquée dans votre article ci-dessus. Je dis changement d’ordre car je ne vois pas en quoi la complexification des sociétés (l’accroissement de leur connaissance technique et scientifique par exemple) pourrait être comme un prélude à la prise de conscience de leur liberté et à la nécessité de la moralité. Kant n’est il pas ici trop dépendant de l’optimisme régnant au siècle des Lumières ? Quand il parle de destination morale, de « marche vers les Lumières », il me semble qu’il y a là comme un avant goût des idéologies qui promettront la fin de l’histoire dans la réconciliation collective et consciente des individus. Bien sûr je sais que Kant n’aborde pas ainsi la question mais n’est-ce pas une conséquence possible de ses raisonnements (théoriquement, évidemment) ?

    Par ailleurs, lorsque Kant dit que les penchants à l’amour de soi motivent des actions qui seront bénéfiques d’un point de vue général, je ne peux m’empêcher d’être envahi par le doute. S’il est vrai que l’homme n’a pas d’autre choix, lors des périodes de crises par exemple, de tenter de faire sortir un bien d’un mal (exemple : Piketty qui explique que les crises du capitalisme ont conduit à réformer celui-ci), il me semble difficile d’établir la règle générale selon laquelle les passions font progresser l’état général de la société. Dans l’histoire, n’est-ce pas justement lorsque des grands hommes ont su transfigurer des passions négatives en passions positives ou lorsqu’ils ont su repousser ces passions négatives qu’il y a vraiment eu prise de conscience morale ? Dans ce cas, ce ne sont pas les passions négatives qui mènent au progrès moral, ce sont les réactions à ces passions négatives, ce qui est différent. Le dessein de la nature, n’est-il pas plutôt dans le fait que certains êtres parviennent parfois à s’affranchir des passions qui dominent les masses pour faire prendre à leur société le chemin inattendu de la moralité ? Mais ce chemin n’est pas un chemin cumulatif, il est sans cesse perdu, c’est un fragile fil d’Ariane… !

    Il me reste encore beaucoup de travail mais au stade où j’en suis je préfère la vision du progrès développée par Pascal dans sa Préface au traité du vide où il aborde l’idée de progrès dans le champ des sciences sans poser la question de la finalité morale.

    Bien à vous.

  18. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Vous discutez deux idées qui sont pourtant difficilement contestables même si elles ne sont pas forcément agréables à entendre.

    La première consiste à observer que la moralité de l’homme est largement conditionnée par la civilisation à laquelle il appartient. A l’époque où l’esclavage est une institution, peu d’hommes s’indignent d’une telle pratique. On pourrait multiplier les exemples. A l’époque où aucune loi ne régit la guerre, on tue les vaincus ou on les asservit, on s’approprie les femmes, on les vend ainsi que les enfants comme esclaves. Lisez Hérodote, Thucydide, Tite-Live, Tacite etc.
    Des hommes ayant faim, vivant dans la peur permanente, n’ont pas la liberté d’entendre une voix de la raison qui demande, par ailleurs, des conditions sociales fort évoluées pour être développée. La réflexion sur l’origine du droit, sur celle de la philosophie en témoigne amplement.
    http://www.philolog.fr/droit-et-morale/
    http://www.philolog.fr/pourquoi-philosopher/ Il faut attendre le VIème siècle avant J.-C. pour que l’exigence philosophique puisse émerger d’un âge « préhistorique » au sens de Patocka. http://www.philolog.fr/y-a-t-il-une-alternative-au-nihilisme-du-sens-patocka-et-tolstoi/

    La seconde consiste à constater que les passions sont le moteur des conduites humaines. Il n’y a pas que des empiristes comme Hume qui en prennent acte. Les grands penseurs rigoristes au sens de Kant ou de Mandeville font la même constatation. http://www.philolog.fr/faut-il-condamner-lamour-de-soi/ http://www.philolog.fr/la-fable-des-abeilles-bernard-mandeville-1705-1714/
    Un Pascal aussi. Lorsqu’on éradique la passion de l’orgueil, de l’amour de soi, comme on s’y emploie à Port Royal, on obtient une passion tout aussi négative moralement: la nonchalance et l’acédie. Cf. « Les enfants de Port‑Royal auxquels on ne donne point cet aiguillon d’envie et de gloire tombent dans la nonchalance ». (B.151)
     » Nous ne nous soutenons pas dans la vertu par notre propre force, mais par le contre-poids de deux vices opposés, comme nous demeurons debout entre deux vents contraires: ôtez un de ces vices, nous tombons dans l’autre » (B.359).

    Les grands hommes ne sont pas des enfants de chœur.
    Rien de plus lucide que la pensée chrétienne pour fonder un optimisme désenchanté quant à la compréhension des ressorts du progrès.
    Bien à vous.

  19. Bosco dit :

    Bonjour madame,

    J’ai tenté d’avancer depuis quelques mois dans la compréhension de la philosophie de Kant.

    Dans le champ de sa philosophie morale, Kant exige l’arrachement aux penchants sensibles et la libre soumission à la loi morale. Dans le champ de sa philosophie de l’histoire, les penchants sensibles jouent le rôle de moteur de l’histoire. Sans eux, pas de déploiement dans le temps des dispositions humaines. Sans eux, l’homme resterait un être fruste.
    Tout semble indiquer que le comportement enjoint par la philosophie morale est contradictoire avait celui recommandé par la volonté de voir l’espèce humaine se développer. Moralement, nous devrions échapper aux penchants mais du point de vue du destin de l’espèce, il faudrait au contraire leur laisser libre cours.
    On peut certes affirmer que le développement des dispositions prépare le terrain à la moralisation. Mais cet échappatoire n’est-il pas un peu simpliste sachant que l’appel à la moralité semble valoir de façon intemporelle ?

    Bien à vous.

  20. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Certaines de vos affirmations sont problématiques.
    Les dispositions de la nature humaine peuvent se développer si l’homme assume moralement cette exigence et pas seulement par l’effet de la dialectique du conflit et de la solidarité des intérêts. Telles que les choses se passent, Il n’y a donc pas de sens à en faire une recommandation de la volonté. La constatation kantienne est la description d’un mécanisme naturel, non une prescription de la volonté, ou une prescription morale (« il faudrait leur laisser libre cours »).
    Il ne faut pas confondre les deux niveaux de l’analyse kantienne: celui du devoir-être et celui de l’être, celui de l’ordre métempirique, (nouménal) et celui de l’ordre empirique (phénoménal).
    La force du kantisme, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’a rien de simpliste, est d’établir que les effets des mécanismes naturels finissent par rejoindre les exigences de la raison. D’où le recours à l’Idée d’un dessein de la nature.
    Bien à vous.

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