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     Ce texte a été publié en 1933, et, presque un siècle plus tard, il n'a pas pris une ride. Le chaudron des sorcières, dont l'Allemagne n'avait pas le monopole, fonctionnait alors à plein régime et préparait un nouveau suicide de l'Europe. Dans la tourmente dont il était un témoin aussi désemparé que nous pouvons l'être, nous spectateurs de la décomposition de notre monde, le contempteur de la trahison des clercs  s'adressait avec véhémence à ceux qui voulaient vraiment faire l'Europe pour qu'ils ne se trompent pas sur la nature de sa condition de possibilité. Celle-ci n'est pas d'ordre matériel, économique, monétaire; elle est essentiellement morale. L'Europe est une Idée et une Idée n'a pas d'autre support que la force de l'esprit ayant la volonté de l'incarner dans les faits. Mais il faut pour réussir à faire triompher le règne de l'esprit, une passion aussi puissante, plus puissante même que les passions dont sont animés ceux qui asservissent l'esprit à la souveraineté de la matière. Ceux-là revitalisent le poison nationaliste, les susceptibilités de genre, de culture, de religion. Les exigences de l'esprit, sa vocation à l'universel ne sont, à leurs yeux, que le fantasme d'un idéalisme enfantin. Seule une passion peut faire contrepoids à ces thuriféraires de l'irrationalisme. Elle s'appelle la passion de la raison.

  Il faut absolument lire le Discours à la nation européenne de Julien Benda. En voici la première partie.

 

« La paix n'est pas l'absence de la guerre, c'est une vertu qui naît de la force de l'âme ». Spinoza.

 L'Europe ne se fera que si elle adopte un certain système de valeurs morales. — Nécessité, pour ses éducateurs, de croire à une action morale, transcendante à l'économique ; de revenir de Marx à Platon.

  Il paraîtra plaisant de parler de nation européenne à l'heure où certains peuples de l'Europe affirment leur volonté de s'accroître aux dépens de leurs voisins avec une précision que l'histoire n'avait jamais vue, où les autres s'attachent, avec une force accrue d'autant, à conserver leur être menacé, où les moins appétents, parce que les mieux repus, n'admettent pas de résigner la plus petite partie de leur souveraineté. Pourtant, au sein de chacun de ces peuples, il existe des hommes qui veulent unir les peuples, des hommes qui pensent à « faire l’Europe ». C’est à eux que je m’adresse. Souhaitant de donner à leur désir au moins l’incarnation verbale, je les nomme la nation européenne.

   Je ne m’adresse pas à tous. Parmi ces hommes, les uns cherchent ce que l’Europe, pour gagner l’existence, devra faire dans l’ordre politique, d’autres dans l’ordre économique, d’autres dans l’ordre juridique. Je n’ai point qualité pour retenir leur audience. D’autres pensent à la révolution qu’elle devra accomplir dans l’ordre intellectuel et moral. C’est à ceux-là que je parle.

  Davantage, je parle à ceux qui pensent que cette dernière révolution est la plus nécessaire. Que le problème européen est, avant tout, un problème moral. Que, du moins, ce problème doit être conçu en soi et, pour quelque mesure, indépendamment des autres.

  Mais tout de suite je me demande : Existent-ils, ceux qui pensent ainsi ? Existent-ils autant qu’il faut pour que l’Europe se fasse ? Et, d’abord, pourquoi le faut-il ?

   Tout le mouvement de ce discours s’ordonne autour de l’idée suivante. Que celui qui la repousse ne lise pas plus avant :

  L’Europe ne sera pas le fruit d’une simple transformation économique, voire politique ; elle n’existera vraiment que si elle adopte un certain système de valeurs, morales et esthétiques ; si elle pratique l’exaltation d’une certaine manière de penser et de sentir, la flétrissure d’une autre ; la glorification de certains héros de l’Histoire, la démonétisation d’autres. Ce système devra être fait exprès pour elle. Il ne sera pas une rallonge du système qui sert aux nations, dont il signifiera, au contraire, sur la plupart des points, la négation.

   Ce système sera l’œuvre d’une action proprement morale, s’adressant à la région proprement morale de la sensibilité humaine, dans ce que cette région a de spécifique et d’autonome, dans la volonté qu’elle a — volonté qui est tout le fait moral — d’être spécifique et autonome. Il ne sera pas seulement la projection, dans le plan moral, de la sensibilité économique de l’Europe.

  L’Europe se fera, ici, comme s’est faite la nation. Celle-ci n’a pas été un simple groupement d’intérêts matériels. Elle n’a vraiment existé que le jour où elle a possédé un système de valeurs approprié à sa nature, le jour où, au XIXe siècle, s’est constituée une morale nationaliste. Ce n’est pas le Zollverein qui a fait l’Allemagne, ce sont les Discours à la nation allemande de Fichte, ce sont les professeurs de morale qui en sont issus. Et le créateur prussien de la morale nationaliste a donné ses commandements comme étant d’essence proprement morale, considérables pour cette raison. Il ne les a pas donnés comme n’étant que la traduction, en langue morale, d’un catéchisme économique.

  Il est clair que ce système de valeurs nécessaire à l’Europe ne pourra lui être inculqué que si ses éducateurs se pénètrent de leur fonction telle que je viens de la produire, s’ils adoptent pleinement cette croyance à un monde moral, poursuivant ses fins propres parmi les autres exigences humaines, et apparaissant au milieu d’elles comme un empire dans un empire. Je demande donc à ces éducateurs : Adoptez-vous cette croyance ? L’adoptez-vous avec toute la foi nécessaire ?

  En vérité, je ne le crois pas. Ce que je crois lire, au contraire, dans la plupart de vos esprits, c’est que cette autonomie du monde moral est le propos d’un idéalisme antique et enfantin, à jamais périmé ; que les affirmations des hommes quant au Bien et au Mal ne sauraient être autre chose qu’une certaine expression de leur être animal, s’évertuant à trouver sur cette terre les meilleurs moyens de se nourrir et de se vêtir. Tant a triomphé partout, aujourd’hui, le dogme de l’impuissance de l’idéal et de la souveraineté de la vie matérielle. Tant est morte la parole du docteur chrétien : « L’Homme est avant tout une chose spirituelle »

  Donc, la première réforme qu’il vous faut accomplir pour atteindre à vos fins, éducateurs moraux qui voulez faire l’Europe, est une réforme au dedans de vous-mêmes. C’est de rompre avec cet état d’humilité où vous vous plaisez à tenir votre fonction par rapport à l’économique, et de lui restituer sa dignité. C’est de cesser de vous prosterner au pied des autels de Marx pour revenir à ceux de Platon. Ce n’est, d’ailleurs, point la seule fois que l’édification de l’Europe vous demandera de répudier les mythes germains en faveur des mythes helléniques, de vous convertir des dieux de la mer du Nord à ceux de la Méditerranée.

   Bien entendu, je ne viens pas nier les graves transformations économiques que l’Europe devra réaliser pour se faire. Je dis que ces transformations ne lui seront vraiment acquises, ne pourront être tenues pour stables, que le jour où elles seront liées à un changement profond de sa moralité, de ses évaluations morales. J’admets que le sentiment des transformations économiques dont elle a besoin, et qui déjà se dessinent en elle, indique à l’Europe la nature du changement moral qu’il lui faut accomplir pour gagner l’existence ; mais je tiens que, cela fait, c’est le changement moral, en se réalisant, qui produira vraiment le changement économique, lui donnera vraiment l’être, et non l’économique qui, de lui-même et à la longue, créera le changement moral. La Matière invite l’Esprit à lui donner l’existence, qu’elle ne peut se donner seule, et peut être lui suggère ce qu’il doit faire pour la lui donner. Mais ce n’est pas la Matière qui, de sa propre expansion, devient l’Esprit.

  Prenons quelques-unes des transformations économiques dont certains spécialistes disent à l’Europe qu’elle devra les réaliser pour se faire.

   Ils lui disent qu’elle devra renoncer à la forme individualiste de l’économique — l’individu étant soit la personne, soit la nation —, mais accéder à une forme collective et concertée. Comment obtiendrez-vous cette révolution économique sans créer dans l’âme de l’Europe une dépréciation de l’individualisme, un respect de l’abolition du moi en faveur d’un grand Tout ? Et qu’est-ce que cela sinon une révolution morale ?

  Ils lui disent encore qu’elle devra renoncer à l’exercice illimité de son pouvoir d’entreprendre, d’exploiter la planète, mais rationner sa soif d’enrichissement, discipliner sa production. La meilleure méthode, pour atteindre à cette fin, n’est-ce pas de toucher l’homme dans son échelle de valeurs morales ? de lui enseigner à moins vénérer sa volonté de puissance, à honorer la modération ?

  Ils disent encore à l’Europe qu’il lui faudra changer sa conception de la monnaie ; comprendre que celle-ci a pour garantie, non pas un certain volume de métal encaissé dans des caves, mais la discipline des peuples qui la manient, la confiance qu’inspirent au monde les chefs qui les gouvernent. Ce changement de conception, quelle base solide peut-il avoir sinon un changement dans la religion des hommes, qui devront croire, non plus à la toute-puissance de la matière, mais à celle de facteurs moraux ?

   Remarquez, d’ailleurs, la forme verbale que prennent ces commandements : « L’Europe devra renoncer... ; elle devra cesser de croire... ; elle devra comprendre...  Toujours des appels à des mouvements de l’âme, nullement à des pures actions matérielles. Un de ces docteurs déclare : « Le monde a à refaire sa vérité monétaire », montrant que, pour lui, la solution du problème monétaire réside dans une volonté de l’esprit. Un autre écrit : « Le fond du problème (économique), c’est d’éduquer l’esprit afin qu’il reçoive et féconde l’événement de la dépendance internationale » Peut-on plus nettement dire que la formation de l’Europe exigera l’intégration des nouvelles réalités économiques dans des cadres moraux ?

  Là encore, l’Europe se fera comme se firent les nations. Les changements économiques qui semblent avoir formé celles-ci n’y ont vraiment réussi que le jour qu’ils furent soutenus par des changements moraux. En France l’abolition des douanes intérieures, en Allemagne le Zollverein ont commencé par se heurter à de violentes oppositions de la part des provinces, qui s’en trouvaient lésées. Ces changements économiques ne sont devenus vraiment constitutifs de ces nations que le jour où l’enseignement est parvenu à inculquer à chacune d’elles la religion — morale — de l’unité et le mépris — non moins moral — du morcellement.

  Prenez modèle sur l’Italie, sur la Russie ; bien au-delà de l’économique, leurs chefs s’acharnent à les créer par l’éducation morale.

   Ou encore :

   L’Europe se fera comme s’est fait le Parti ouvrier. Celui-ci n’a pas existé parce que les prolétaires ont éprouvé, un jour, certains besoins économiques. Il a existé parce qu’à cette sensibilité économique l’enseignement a superposé, dans leurs consciences, une idée morale : l’idée de leur solidarité, de la grandeur morale de leur solidarité, et une idée religieuse : l’idée de la certitude d’un lendemain meilleur, d’une nouvelle parousie.

  L’action morale doit être transcendante aux phénomènes économiques, encore que sollicitée par eux.

   J’ai dit que vous deviez donner à l’Europe un système de valeurs. C’est dire que votre fonction n’a rien à voir avec la haute activité intellectuelle, si le propre de celle-ci est de chercher la vérité, hors de tout esprit d’évaluation, hors de toute préoccupation moraliste. Au reste, le véritable homme de l’esprit ne s’occupe pas de construire l’Europe, pas plus qu’il ne s’est occupé de construire la France ou l’Allemagne. Il a autre chose à faire qu’édifier des groupements politiques.

  C’est dire encore qu’il ne s’agit nullement pour vous d’opposer au « pragmatisme » nationaliste la pure raison ; à des idoles, la vérité. La pure raison n’a jamais rien fondé dans l’ordre terrestre. Il s’agit d’opposer au pragmatisme nationaliste un autre pragmatisme, à des idoles d’autres idoles, à des mythes d’autres mythes, à une mystique une autre mystique. Votre fonction est de faire des dieux. Juste le contraire de la science.

  Vous devez être des apôtres. Le contraire des savants.

   Vous ne vaincrez la passion nationaliste que par une autre passion. Celle-ci peut être, d’ailleurs, la passion de la raison. Mais la passion de la raison est une passion, et tout autre chose que la raison.

  Ce que je crois bon que l’Europe entende, je vous le dirai dans l’absolu, vous laissant le soin de le modifier selon la nature des auditoires auxquels vous aurez à le redire dans vos patries respectives. Cette position, elle encore, m’aliène tout de suite maint des vôtres. Le nationalisme est, en effet, parvenu à vous faire croire que le Verbe n’est considérable que s’il attache à valoir pour une portion du globe déterminée, que celui qui prétend s’élever au-dessus de ce relatif et parler dans l’universel ne mérite que notre risée. Comme si le nationalisme n’avait pas, lui aussi, son Verbe qu’il a élaboré sur la montagne, loin des nations particulières, et qu’il adapte ensuite à la nature de chacune d’elles. La réhabilitation de l’Éternel est un des premiers assauts qu’il vous faudra livrer. L’âme de l’Europe était en eux.

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5 Réponses à “Julien Benda, (1867.1956). Discours à la nation européenne, (I).”

  1. medomai dit :

    Bonsoir madame Manon,

    Ce texte donne à réfléchir. Julien Benda a profondément raison lorsqu’il suggère que l’Europe n’a de sens que par la revendication passionnée (quoique je penche davantage à titre personnel pour un consentement comme allant de soi et conforme à la raison) d’un destin commun ; ainsi être européen c’est admettre que rien de ce qui arrive aux autres européens ne nous est étranger. Nous en sommes cependant bien loin pour de nombreuses raisons, et de multiples défauts affectent même les parties non-dysfonctionnelles de notre système coopératif. Toutefois ne pourrait-on cependant objecter à J. Benda que l’individualisme ne doit ni même ne peut entièrement disparaître dans un « grand tout » (je distingue ici l’individualisme -légitime – de l’égoïsme – condamnable -) ? De même, la vraie langue de l’Europe, n’est-ce pas la traduction, la mise en résonance de toutes ses langues (je pense à Heinz Wismann), plutôt qu’un médiocre dénominateur commun ? L’équation à résoudre est donc d’équilibre entre les légitimes revendications de la personne individuelle ou des sociétés européennes particulières, qui peuvent à bon droit chercher à s’accomplir et s’élever, et la nécessité de la coopération et de l’entente (pour ne pas dire de la paix) avec toutes les autres, sur des principes de justice recevables par tous. Tout le problème est de trouver le bon réglage entre sens de l’intérêt commun mais aussi diversité, autonomie, coopération, au milieu d’un maëlstrom de forces économiques, idéologiques, historiques, culturelles, tantôt adjuvantes et tantôt centrifuges ou polémogènes. Les difficultés sont certes immenses, mais l’avenir dure longtemps…

    Vous souhaitant une excellente semaine, bien cordialement.

  2. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Je vous conseille de lire la totalité du Discours. Vous y verrez s’affirmer une pensée rigoureuse, pointant avec fermeté les obstacles à la construction européenne. Il nomme ce qui a conduit à l’échec toutes les tentatives passées (et elles furent nombreuses) de construction de l’Europe. Invariablement ce furent « la soif d’empire charnel », « l’ortie des caractéristiques nationales ».
    Le problème se joue au niveau spirituel et moral, son appel à revenir à Platon signifiant que les valeurs de l’esprit se sauvent par un dépassement des requêtes du corps (instincts, intérêts, égoïsmes) non par une complaisance à leur endroit, celle par exemple qui a fait croire qu’en créant un marché commun, une monnaie commune on allait unifier les peuples. A prendre les choses par le bas, on ne peut que sacrifier le haut. L’Europe est une idée et comme c’est en fixant les yeux sur l’Idée nationale, France, Allemagne, Italie etc., que les nations se sont créées, c’est en ayant les yeux fixés sur l’Idée supranationale Europe, que celle-ci a une chance de voir le jour. Il y faut une révolution intellectuelle et morale car les clercs ont trahi la mission qui était la leur d’être les hérauts des seules exigences de la Raison (thèse de la trahison des clercs). Mais les Idées n’ont par elles-mêmes pas de force et les clercs, par nature, ne sont pas des instituteurs de corps politiques, ils sont des chercheurs de vérité. Pour faire l’Europe, il faut donc que les peuples soient soulevés par une passion plus forte que les passions nationalistes vectrices de conflits et tombeaux des valeurs de justice, de paix, de fraternité. Seule donc, ce que Benda appelle, la passion de la Raison peut donner ses chances à l’Europe. Mais les peuples ont besoin d’instituteurs pour développer cette passion et c’est à eux que Benda s’adresse.
    D’où sa colère à l’endroit des chantres du nationalisme, des adorateurs des particularismes culturels, du culte de la sensibilité etc.
    Sa dénonciation de l’individualisme doit être comprise au sens où Montesquieu écrit: « Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je le rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose d’utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose d’utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l’Europe, ou bien qui fût utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je le regarderais comme un crime. » Pensées.
    A cette exigence s’oppose invariablement cette autre qui fait aujourd’hui florès sous le nom de préférence nationale:
    « J’applique en quelque sorte une hiérarchie de sentiments et de dilections ; j’aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que les inconnues et les inconnues que mes ennemies. Par conséquent, j’aime mieux les Français, c’est mon droit. J’aime mieux les Européens ensuite. Et puis, ensuite, j’aime mieux les Occidentaux. J’aime mieux dans les autres pays du monde ceux qui sont alliés et ceux qui aiment la France. » Jean-Marie Le Pen.
    Bien à vous.

  3. Burbaud dit :

    En1978, jeune ingénieur, je me retrouve élu municipal. Je suis vite déboussolé. Mais qu’est-ce que la politique? C’est Julien Freund qui va me donner une assise rationnelle. Le politique se défini sui generi….il n’est pas …. Il n’ est pas moral, mais il a une morale intrinsèque… Je vous découvre avec plaisir et regrette que le peuple soit si mal averti, alors que nous avons un potentiel de médiatisation exceptionnel dont vous faites usage. jCB.

  4. Simone MANON dit :

    Merci pour ce sympathique message.
    Bien à vous.

  5. AD dit :

    Bonjour Madame Manon,

    Je lis souvent votre site, et j’ai donc vu l’article que vous avez écrit au sujet de ce livre. L’extrait que vous en donnez ne m’a qu’à moitié convaincu, car je trouvais les appels à l’unité un peu inquiétants, comme l’a signalé le commentaire de medomai. Pour être tout à fait franc, j’y vois le germe du totalitarisme. Mais sur la foi de vos conseils et de votre réponse à ce commentaire, j’ai décidé de lire tout de même ce livre.

    Je comprends pourquoi vous en conseillez la lecture, car on y trouve beaucoup de choses qui méritent d’être dites et répétées (par exemple la dénonciation des piètres justifications utilitaristes de la guerre, alors que la seule justification valable est évidemment d’ordre moral). Mais il me semble que les reproches de medomai, que je fais miens, sont aussi justifiés.

    Ainsi, au chapitre XI, Benda montre que le nationalisme se compose de deux mouvements, le premier de négation de soi au profit de quelque chose de plus grand (la nation), et le second d’affirmation de soi et de séparation d’avec les autres, qu’il interprète comme un mouvement de haine qui serait selon lui le mouvement essentiel du nationalisme. Il écrit ensuite que l’Europe doit se fonder seulement sur le premier mouvement (l’union), et nous pousse à « considérer la frontière européenne comme n’étant qu’une immobilité illusoire dans une évolution qui ne saurait s’interrompre ».

    Il me semble que cette analyse est fausse et dangereuse. Elle est fausse car le principe de séparation n’est pas un principe de haine et de rejet, mais un principe de limitation. Poser une frontière, c’est renoncer à étendre l’empire de notre volonté au-delà de cette borne. Renan, par exemple, rappelle que la conquête n’a pas de sens pour l’Etat-nation. Il est vrai que ce principe de séparation n’a pas toujours été compris, et l’on imagine bien pourquoi Benda n’a pas vu sa nature limitative. Il n’en reste pas moins que ce qu’il propose porte la marque de la démesure en prétendant régir le monde entier.

    Si nous devons faire l’Europe, ce sera sans langue commune (« la traduction est la langue de l’Europe »), et sans renier notre patriotisme. Il existe des voies pour le maintenir dans la moralité la plus exigeante, par exemple en nous plaçant avec Péguy « au point de vue du salut éternel de la France » (Notre Jeunesse).

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