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Idée de nation.

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   « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison. Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai, d’instinct, l’impression que la Providence l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. S’il advient que la médiocrité marque, pourtant, ses faits et gestes, j’en éprouve la sensation d’une absurde anomalie, imputable aux fautes des Français, non au génie de la patrie. Mais aussi, le côté positif de mon esprit me convainc que la France n’est réellement elle-même qu’au premier rang; que, seules, de vastes entreprises sont susceptibles de compenser les ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même; que notre pays, tel qu’il est, parmi les autres, tels qu’ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur. »

         Charles de Gaulle, Les Mémoires de guerre, ouverture. Pléiade, p. 5.

 Cf: http://www.ina.fr/video/I00012375/charles-de-gaulle-esperanto-ou-volapuk-integres.fr.html

 

    Qu’il est loin le temps où l’on pouvait s’exprimer ainsi ! Faire de la France une princesse de légende, se sentir partie prenante d’une communauté de destin marquée au sceau de la grandeur contre la pente inverse d’un peuple sourd à l’appel d’une vocation exemplaire … Légendaire général de Gaulle illustrant « ce que Chateaubriand appelait l’intelligence de la grandeur d’âme » ; « type humain qui n’a pas de nom, mais qui joue peut-être, dans l’Histoire, un rôle aussi singulier que celui du héros ou du saint » (Malraux, dans Les chênes qu’on abat, Gallimard, p. 23 et 59. )

   Il n’est peut-être pas inutile de rappeler ce rapport mystique à la Nation pour prendre la mesure de la désaffection dont elle est l’objet. Nous l’avons constaté dans l’article précédent avec Pierre Manent (http://www.philolog.fr/pierre-manent-la-religion-de-lhumanite/). Non seulement nos concitoyens ont l’ingratitude d’ignorer l’assise qu’elle fournit à leur fantasme d’un rapport immédiat à l’humanité mais, de surcroît, ils voient en elle l’obstacle majeur à la réalisation de leur rêve d’une communauté universelle. Or qu’est-ce qu’une communauté ne disposant plus des instruments faisant surgir le commun et accomplissant ses valeurs dans le gouvernement de soi-même ? Le docile troupeau d’une gouvernance nouvelle, soumis à des règles abstraites dont on ne sait plus qui en est l’auteur, mais troupeau sûr de son bon droit à incarner l’avenir du monde. Pour combien de temps encore ? Si la gouvernance européenne figure cette destinée d’une dépossession de la responsabilité de se gouverner virilement, ne doutons pas que sa survie soit compromise. Car la modernité n’est pas, me semble-t-il un accident de l’histoire. Elle révèle une dimension fondamentale de notre humaine nature : celle d’aspirer à l’autonomie morale, ce qui passe par l’autonomie politique et implique, d’une part de se libérer de l’emprise de la tradition, d’autre part de trouver une alternative à l’empire. Ainsi «  L’Etat-nation fut à l’Europe moderne ce que la cité fut à la Grèce antique : ce qui produit l’unité, et donc le cadre de sens, de la vie en produisant la chose commune. En dépit d’excellents travaux historiques, la comparaison entre les deux formes politiques recèle encore bien des enseignements qu’il importerait de porter au jour. Ce que l’on peut dire en tout cas, c’est que la cité et l’État-nation sont les deux seules formes politiques qui ont été capables de réaliser, du moins dans leur phase démocratique, l’union intime de la civilisation et de la liberté. Il y eut de grands empires civilisés : même dans leurs jours les plus doux, ils ignorèrent la liberté. La vie des tribus, plus généralement la vie « primitive », comporte une forme très caractérisée de liberté, mais elle ignore les aménités et les charmes de la civilisation. »  Pierre Manent, La raison des nations, Gallimard, p. 46.

   Cet Etat-nation s’est voulu un Etat laïque, un Etat neutre garantissant à chacun, croyant ou incroyant, l’égalité des droits et la liberté de conscience. Mais, comme interroge Pierre Manent ; cet « Etat neutre et agnostique » suffit-il à nous définir ? » N’est-il pas « l’instrument, le « bras séculier » de la nation »  de telle sorte qu’il ne faut pas oublier que « l’installation de l’Etat neutre et laïque suppose la formation préalable d’une nouvelle communauté sacrée, la nation précisément. L’Etat ne pouvait devenir neutre que si, au préalable, la nation française était devenue, pour la grande majorité des citoyens, la « communauté par excellence », succédant ainsi à l’Eglise. Pour que l’Etat laïque devînt possible, il était nécessaire que « la France » eût remplacé « la France toute catholique » . Il était nécessaire que la proposition « je suis français » contînt la promesse d’un dévouement sans réserve à la nation et au peuple français » Ibid., p. 77.

 

   D’où l’intérêt d’interroger cette idée de nation.

 Comme l’Etat, elle semble bien être un abstrait-concret :

  • Un abstrait car elle est avant tout une certaine idée qu’un peuple se fait de lui-même. Mais cette  idée est moins strictement rationnelle que celle de l’Etat et relève plutôt d'un imaginaire qui, comme tel, s'enracine dans un fonds  émotionnel et affectif.
  • Une réalité concrète car la nation s’exhibe sous la forme d’un territoire, d’organes de pouvoirs, d’un drapeau et d’un hymne etc.

 

   L’expression : l’Etat-Nation montre qu’on ne distingue pas clairement l’Etat et la Nation. En France, depuis la Révolution, on assimile même les notions de Nation, de Peuple et d’Etat. La nation est conçue comme un ensemble de citoyens détenant la souveraineté politique. Cf. Constitution de 1958, article 3 : « La souveraineté nationale appartient au peuple ».

   Pourtant cette superposition d’une notion d’ordre juridique, (L’Etat est une personne morale et juridique représentant une collectivité à l’intérieur et à l’extérieur d’un territoire déterminé sur lequel elle exerce la souveraineté), et d’une autre d’ordre identitaire, (La nation est une communauté humaine unie par la conscience de son identité, quelle que soit la nature de celle-ci : historique, culturelle, linguistique ou religieuse), ne va pas de soi. En témoigne le fait qu’un Etat peut englober plusieurs Nations (cas de l’Empire austro-hongrois, de l’Union soviétique, du Canada, du Royaume Uni etc.) ou qu’une Nation peut ne pas être organisée en Etat (cas des Kurdes ressortissants de l’Etat irakien, turque ou syrien ou des Basques, membres de l’Etat français ou espagnol etc.) En témoigne aussi le fait que ce n’est pas toujours la Nation qui fait l’Etat, il arrive que ce soit l’Etat qui fasse la Nation comme le montrent certains Etats postcoloniaux.

   Il convient donc de préciser ce que l’on entend par la notion de Nation, notion ambiguë s’il en est. L’expérience historique l’a rendue suspecte à cause de sa dérive nationaliste et les difficultés des constructions supranationales (Europe, ONU) ainsi que la dissolution de certains Etats comme la Tchécoslovaquie ont fait apparaître la résistance du fait national.

 

Qu’est-ce donc qu’une nation?

 

   L’étymologie en fait un lieu de naissance. (Nascor = naître) comme si l’appartenance nationale était moins un fait de volonté et de raison qu’un fait de nature. L’expression « naturaliser » est d’ailleurs éloquente sur ce point.

 Ainsi à Sieyès définissant la nation comme « un corps d’associés vivant sous une loi commune et représenté par la même législature » (Qu’est-ce que le tiers-état ?), Joseph de Maistre rétorque : « une assemblée quelconque d’hommes ne peut constituer une nation. Une entreprise de ce genre doit même obtenir une place parmi les actes de folie les plus mémorables » (Œuvres complètes, I, Vitte, Lyon, 1884, p. 230). 

 

   Il nous faut donc distinguer deux grandes conceptions de la nation. L’une dite romantique ou allemande, l’autre dite révolutionnaire ou française.

 

   1) Selon la conception romantique, la nation n’est pas le produit d’un libre contrat passé entre des sujets, considérés abstraitement comme des êtres rationnels ; elle est une réalité organique liant certains hommes à une terre, à des morts, à une langue, à un passé commun et rendant illusoire l’affirmation de leur autonomie. Chaque nation a son génie, tributaire d’un terroir et déposé dans une langue, dans un imaginaire collectif ou « une âme collective » (Joseph de Maistre). C’est dire que la nation est un déterminant identitaire. Elle est ce qui exige de décliner l’humanité au pluriel avec la tentation de ne voir dans l’humanisme universaliste qu’une vue de l’esprit. Ce qui existe, ce sont des communautés nationales irréductiblement hétérogènes, véritables creusets de différences humaines, se posant en s’opposant les unes aux autres.

  L’idée de la  nation-génie ne fait donc pas bon ménage avec celle de l’universalité du genre humain et l’espérance que celle-ci fonde d’un dépassement de la guerre dans une communauté internationale de statut juridique.

    Elle est aussi antinomique de l’idée de liberté. Car on ne choisit pas sa nation, on lui appartient par sa naissance et sa mentalité. Ce n’est pas l’individu qui fait la nation, c’est la nation qui fait l’individu. Barrès écrit en ce sens : « Un nationaliste est un Français qui a pris conscience de sa formation. Nationalisme est acceptation d’un déterminisme » (Scènes et doctrines du nationalisme, t1, p. 10).

    Contrairement à la foi des Lumières, l’individu n’est définissable ni comme liberté, ni comme raison. Il est ce qu’une tradition nationale a fait de lui, il ne peut ni se choisir ni se penser dans l’horizon de l’universel. Il se définit par son inscription dans une communauté vivante de langue et de culture qui le détermine. «  Nous ne sommes pas les maîtres des pensées qui naissent en nous. Elles sont des façons de réagir où se traduisent de très anciennes dispositions physiologiques. Selon le milieu où nous sommes plongés, nous élaborons des jugements et des raisonnements. Il n’y a pas d’idées personnelles ; les idées même les plus rares, les jugements même les plus abstraits, les sophismes de la métaphysique la plus infatuée, sont des façons de sentir générales et apparaissent nécessairement chez tous les êtres de même organisme assiégés par les mêmes images. Notre raison, cette reine enchaînée, nous oblige à placer nos pas sur les pas de nos prédécesseurs […] nous sommes le prolongement et la continuité de nos pères et mères. C’est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous ; toute la suite des descendants ne fait qu’un même être. Sans doute, celui-ci, sous l’action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande complexité, mais elle ne le dénaturera point. C’est comme un ordre architectural que l’on perfectionne : c’est toujours le même ordre. C’est comme une maison où l’on introduit d’autres dispositions : non seulement elle repose sur les mêmes assises, mais encore elle est faite des mêmes moellons et c’est toujours la même maison. Celui qui se laisse pénétrer de ces certitudes abandonne la prétention de sentir mieux, de penser mieux, de vouloir mieux que ses père et mère ; il se dit : « Je suis eux-mêmes ». Le deux novembre en Lorraine. Amori et dolori sacrum, 1903.

 

  2) Selon la conception française, héritière du legs révolutionnaire, la nation se construit au présent, dans un contrat tacitement renouvelé par tous ses membres à chaque instant, le regard tourné vers l’avenir. Elle se confond avec la construction étatique, l’Etat étant une personne morale, un « être de raison » comme l’écrit Rousseau. La nationalité n’est donc pas un fait de nature, elle est un fait de volonté. Elle exige de considérer les contractants comme des sujets rationnels et libres n’ayant pas d’autre identité qu’une identité humaine, support de droits identiques pour tous. La communauté nationale n’est donc que la communauté démocratique fondée sur les principes des droits de l’homme et requérant comme unique condition, l’adhésion rationnelle et volontaire à ces principes. Ceux qui les refusent s’excluent de facto de cette communauté, mais tous ceux qui veulent contracter sur ces principes sont, de droit, intégrables. La nation-révolutionnaire n’alimente donc pas un nationalisme dangereux pour d’autres nationalismes. Son horizon est le cosmopolitisme et la paix perpétuelle. « Elle se pense sur fond de sa propre disparition comme nation distincte des autres, lorsque la communauté démocratique se sera élargie à l’ensemble des peuples » Alain Renaut, Les deux logiques de l’idée de nation dans le n° 14 des Cahiers de philosophie politique et juridique, Etat et Nation, 1988.

 

   L’exposé succinct de ce qu’Alain Finkielkraut appelle la nation-génie et la nation-contrat, fait apparaître les apories de ces deux conceptions :

 

  • L’une résolument axée sur le passé ferme la communauté nationale à la dimension de l’avenir et a surtout le tort de nier la liberté des personnes et leur capacité de faire surgir du nouveau. Voilà pourquoi le grand mérite de Renan est de rappeler : « N’abandonnons pas ce principe fondamental que l’homme est un être raisonnable et moral avant d’être parqué dans telle ou telle langue, avant d’être membre de telle ou telle race, un adhérent de telle ou telle culture. Avant la culture française, la culture allemande, la culture italienne, il y a la culture humaine. Voyez les grands hommes de la Renaissance ; ils n’étaient ni Français, ni Italiens, ni Allemands. Ils avaient retrouvé, par leur commerce avec l’antiquité, le secret de l’éducation véritable de l’esprit humain, et ils s’y dévouaient corps et âme. Comme ils firent bien ! » Qu’est-ce qu’une nation ?
  • L’autre résolument axée sur un présent ouvert sur l’avenir fait peu de cas de ce qu’il y a d’émotionnel, d’affectif dans le lien national, un lien qu’il est utopique de prétendre désolidariser d’un passé commun et d’une communauté de valeurs transmises par héritage. Voilà pourquoi le grand mérite de Renan, là encore, est de pointer cette dimension du fait national. « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire n’en font qu’une constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. L’homme, Messieurs, ne s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu’on a consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet. Le chant spartiate: « Nous sommes ce que vous fûtes; nous serons ce que vous êtes» est dans sa simplicité l’hymne abrégé de toute patrie. Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l’avenir un même programme à réaliser; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques; voilà ce que l’on comprend malgré les diversités de race et de langue. Je disais tout à l’heure: « avoir souffert ensemble»; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l’effort en commun. Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible: le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune, L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie ».Ibid.

 

   Il faut lire cette conférence que Renan prononce à une époque où l’Allemagne et la France s’affrontent sur la question de l’Alsace-Lorraine. Il ne faut pas s’y tromper. Le propos de Renan est une charge contre la conception allemande de la Nation, masquée sous un exposé didactique apparemment neutre.

   Reste que la question demeure de savoir s’il a raison de considérer que « les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera ».

   A constater la résistance du fait national, le problème reste entier de savoir comment il est possible de l’articuler avec la nécessaire construction étatique, nationale et internationale dans un monde où la pluralité ethnique est le propre de la plupart des territoires et où elle remet en cause les principes de l’universalisme rationaliste.

 

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