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« Allons nous asseoir à l’ombre, dit Lord Henry. Parker a apporté les boissons, et si vous restez plus longtemps dans cette lumière éblouissante, vous allez être tout abîmé, et Basil ne fera plus jamais votre portrait. Il ne faut surtout pas laisser votre teint se hâler. Ce serait peu seyant.

--- Quelle importance ? » s’exclama Dorian Gray en riant, cependant qu’il s’asseyait sur le siège instable à l’extrémité du jardin.

--- Ce devrait-être pour vous de la plus haute importance, Mr Gray.

--- Pourquoi donc ?

--- Parce que vous possédez la jeunesse la plus merveilleuse qui soit, et que la jeunesse est la seule chose qui mérite qu’on la possède.

--- Ce n'est pas ce que j'éprouve, Lord Henry.

--- Non, vous ne l'éprouvez pas pour l'instant. Un jour, quand vous serez vieux, flétri et laid, quand les pensées auront marqué votre front de leurs rides et que la passion aura marqué vos lèvres de ses feux hideux, vous l'éprouverez, vous l'éprouverez atrocement. Pour le moment, où que vous alliez, vous charmez le monde entier. En sera-t-il toujours ainsi ?... Vous avez un visage d'une admirable beauté, M. Gray. Ne froncez pas le sourcil C'est la vérité. Et la Beauté est une forme de génie – supérieure en fait au génie, car elle ne requiert aucune explication. Elle est l'une des grandes réalités de notre monde, comme l'éclat du soleil, le printemps ou la réflexion dans les eaux sombres de cette conque d'argent que nous appelons la lune. Impossible de la mettre en doute. Elle est, de droit divin, souveraine. Elle change en princes ceux qui la possèdent. Vous souriez? Ah ? quand vous l'aurez perdue, vous ne sourirez plus ...  On dit parfois que la Beauté n'est que superficielle. Cela se peut. Mais du moins n'est-elle  pas aussi superficielle que la Pensée. Pour moi, la Beauté est la merveille des merveilles. Seuls les esprits superficiels refusent de juger sur les apparences. Le véritable mystère du monde, c'est le visible, et non pas l'invisible ...  Oui, M. Gray, les dieux vous ont été propices. Mais ce que donnent les dieux, ils ont tôt fait de le reprendre. Vous ne disposez que de quelques années pour vivre réellement, parfaitement et pleinement. Quand votre jeunesse s'en ira, votre beauté s'en ira avec elle, et vous découvrirez alors qu'il n'y a plus de triomphes en réserve pour vous, ou vous devrez vous contenter de ces triomphes médiocres que le souvenir de votre passé rendra plus amers à votre cœur que des défaites. Chaque mois qui touche à sa fin vous rapproche de quelque chose d'effrayant. Le temps est jaloux de vous, et guerroie contre vos lis et vos roses. Votre teint se plombera, vos joues se creuseront, vos yeux s'éteindront. Vous souffrirez atrocement... Ah ! réalisez votre jeunesse pendant que vous la détenez. Ne dilapidez pas l'or de vos jours à écouter les raseurs, à essayer d'améliorer les ratés indécrottables, ou à abandonner votre vie aux gens ignorants, communs ou vulgaires. Ce sont là les objectifs malsains, les faux idéaux de notre époque. Vivez! Vivez la vie merveilleuse qui est en vous! Ne laissez rien perdre. Recherchez inlassablement de nouvelles sensations. N'ayez peur de rien ... Un nouvel hédonisme, voilà ce qu'il faut à notre siècle. Vous pourriez en être le symbole visible. Avec la personnalité qui est la vôtre, il n'est rien que vous ne puissiez faire. Le monde vous appartient, le temps d'une saison ... Dès l'instant où j'ai fait votre connaissance, j'ai vu que vous étiez totalement inconscient de ce que vous êtes réellement, de ce que vous pourriez réellement être. Il y avait en vous tant de choses qui me charmaient que j'ai senti qu'il me fallait vous parler un peu de vous. Je me suis dit qu'il serait tragique que vous fussiez gâché. Car il est si bref, le temps que durera votre jeunesse, si bref en vérité. Les simples fleurs des collines se fanent, mais elles refleurissent. Le cytise sera aussi jaune en juin prochain qu'il l'est à présent. Dans un mois l'on verra des étoiles pourpres sur la clématite, et, année après année, la verte nuit de ses feuilles abritera ses étoiles pourpres. Mais nous ne récupérons jamais notre jeunesse. La pulsation de joie qui bat en nous quand nous avons vingt ans s'engourdit. Nos membres nous font défaut, nos sens se décomposent. Nous dégénérons, et devenons des pantins hideux, hantés par le souvenir des passions qui nous ont trop effrayés, et des tentations exquises auxquelles nous n'avons pas eu le courage de céder. Jeunesse! jeunesse! Il n'y a absolument rien en ce monde que la jeunesse! »

 Oscar Wilde.  Le portrait de Dorian Gray, Trad. Jean Gattégno. Gallimard, folio classique, p. 81.82.83

 

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REMARQUES.

    S’il y a un discours qu’il ne faut pas tenir à un jeune homme ou à une jeune fille, c’est bien celui-ci. Surtout s’il est un favori des dieux. Il risque de lui faire croire que la gloire du visible est un être alors qu’elle n’est qu’un signe. Signe de quelque chose qui s’épiphanise en lui mais qu’il n’épuise pas comme si sa fascination consistait moins à enchaîner l’âme à sa séduction qu’à la délivrer de ses mirages. Platon a dit cela merveilleusement. La belle forme émeut, donne des ailes à l’âme, suscite la réminiscence et la rend féconde pour créer la perfection dont elle est le temple.

   En ce sens il est juste de dire que « Le véritable mystère du monde, c'est le visible, et non pas l'invisible ». Comment comprendre que ce qui apparaît puisse avoir le statut d’une apparition, que l’apparence glorieuse rende visible l’invisible et réconcilie dans le plaisir esthétique le ciel et la terre, l’esprit et la matière, l’âme et le corps ? Voilà l’étrangeté, suffisante pour disqualifier le mépris que les esprits superficiels nourrissent à l’endroit des apparences et des sens.  Mais la même raison qui invite à réhabiliter l’apparence impose de ne pas l’aduler. Sa souveraineté n’est pas de clouer l’âme à son prestige et aux pouvoirs qu’elle confère sur les autres mais d’éveiller le désir d’accomplir la perfection vers laquelle elle fait signe. Ce que la beauté de Dorian Gray est pour le peintre Basil Hallward, il faudrait que quelqu’un ou quelque chose le fût pour lui. Ainsi sa vie pourrait-elle s’efforcer d’être une imitation de l’art le plus accompli.

   Mais il ne va pas de soi de faire de son existence un chef d’œuvre. Il y faut une force d’âme exigeant d’abord d’être éduquée, or l’éducation est un art et ce n’est manifestement pas celui dans lequel excelle Lord Henry.

   D’où son éloge corrupteur de la jeunesse et de la beauté. Le hasard l’a mis en présence d’un être inconsistant et immature et il compte bien se donner le seul plaisir qu’un jouisseur désabusé et cynique peut encore éprouver, celui de faire de la vie d’un autre, créature de rêve de surcroît, le produit de son influence et l’objet d’un spectacle, propre à assouvir sa curiosité d’entomologiste des passions humaines. Quand on n’a pas d’autre horizon que le délice des sensations, il faut en découvrir d’extravagantes  et quoi de plus excitant qu’être témoin et architecte de la chute de l’ange ?

  A l’heure où de nombreux jeunes vont être confiés à des éducateurs, il importe d’éviter de faire un éloge inconsidéré de la jeunesse. Sa beauté est celle d’une promesse, non d’une victoire. Il ne s’agit donc pas de l’exhorter à « vivre la vie merveilleuse » qui est en elle.  Cette vie est en puissance du pire comme du meilleur et n’est une merveille que pour ceux qui la sentent menacée. Or rien n’est plus contraire au vécu d’une vitalité inconsciente d'elle-même que cette expérience. Le sens tragique fait bien trop défaut à l’aube de l’existence pour éprouver l’urgence du vivre et encore moins l’exigence du vivre bien.

   Aussi peut-on se demander quel sens peut bien avoir pour elle l’invitation à inventer un nouvel hédonisme ? Que peut bien savoir une jeunesse inexpérimentée des différentes formes d’hédonisme ? Ne faut-il pas avoir fait l’expérience de l’impasse de la quête aveugle de sensations toujours nouvelles pour aspirer à une vie qui « trouvât dans la spiritualisation des sens son plus haut accomplissement » (p. 241). Par le truchement d’une âme malléable, Lord Henry, veut ouvrir une voie qu’il a échoué à emprunter pour son propre compte. Il se moque bien de savoir qu’il condamne cette jeune vie à ses propres échecs et même à des abjections que sa distance de spectateur ne lui permet même pas d’imaginer. Dans son inconséquence, il prophétise un nouvel hédonisme qui « recréerait la vie » (p. 242) la sauvant autant de « l’ascétisme qui étouffe les sens » que « du vulgaire dévergondage qui les émousse ». Il prête donc à son élève les leçons d’une expérience qui est la sienne, et l’essentiel pour lui n’est pas le souci de l’accomplissement de son cobaye, mais une nouvelle expérimentation propre à lui fournir de délicieuses  émotions. « C’était un ravissement de l’observer, remarque-t-il. Avec son beau visage, et sa belle âme, il suscitait l’émerveillement. Comment tout cela finirait-il, comment tout cela était-il destiné à finir, voilà qui n’avait pas d’importance. Il ressemblait à ces silhouettes gracieuses aperçues dans une fête ou sur une scène, dont les joies nous paraissent très lointaines, mais dont les souffrances excitent notre sens de la beauté, et dont les blessures sont comme des roses rouges » (p. 134).

   Vanité de l’esthète vieillissant habile à corrompre plutôt qu’à éduquer. Pas étonnant qu’il n’ait pas d’autre  modèle qu’un anti-héros tel que Des Esseintes à proposer à son admirateur. Il ignore ce qu’il en est de la santé de l’âme en jeu dans une morale hédoniste conséquente. On sent qu’il en a une certaine intelligence lorsqu’il répond à Basil Hallward lui offrant une tasse de thé : «  J’adore les plaisirs simples. Ils constituent le dernier refuge des êtres complexes ».

   Mais ce n’est pas ce que pouvait enseigner un narcissique dépravé par le goût de la transgression (Cf. « cet orgueilleux individualisme qui entre pour moitié dans la fascination du péché », p. 256), un aristocrate oisif prêt à toutes les expériences pour tromper un ennui abyssal (Cf. « ce terrible taedium vitae, lot commun de tous ceux à qui la vie ne refuse rien », p. 262;  «La seule chose horrible au monde, Dorian, c'est l'ennui. C'est le seul péché pour lequel il n'y a pas de miséricorde», p. 348), et surtout un moraliste opposant le plaisir au bonheur (Cf. « Je n'ai jamais recherché le bonheur. Qui désire le bonheur? J'ai recherché le plaisir», p. 339).

NB:  Pour tous les élèves des classes préparatoires HEC qui ont à méditer cette année sur le thème du plaisir, je conseille de lire ou relire le roman d’Oscar Wilde. C’est un bon angle d’attaque d’une problématique passionnante.

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13 Réponses à “Hymne inconséquent à la jeunesse et à la beauté. Oscar Wilde.”

  1. lou ferreira dit :

    Votre angle d’analyse de départ est très intéressant. Que ce soit pour la notion de plaisir, de bonheur, de liberté, ou d’art…. Les deux ouvrages d’Oscar Wilde « Intentions » et « Le portrait de Dorian Gray » sont très utiles pour entamer une discussion ou une dissertation philosophique.

    Lou Ferreira
    Docteure en philosophie (Thèse sur Oscar Wilde… 🙂

  2. Simone MANON dit :

    Merci pour ce petit clin d’oeil qui nous fait connaître votre blog.
    Je vous sais gré de ne pas assassiner les quelques remarques que je me permets. Vous avez bien compris qu’elles n’ont pas d’autres prétentions que d’inviter les élèves à lire l’auteur dans la perspective d’une réflexion approfondie de certains thèmes, en particulier celui du plaisir qui est au programme cette année dans certaines sections.
    Bien à vous.

  3. lou ferreira dit :

    J’avais très bien compris votre utilisation du texte de Wilde et je la trouve absolument utile et originale.
    L.F

  4. Grifelin dit :

    Bonsoir Madame!

    Quel bonheur, ce soir, de vous écrire! Au fin fond de ma campagne dans la nuit noire et tranquille, devant l’écran, mes doigts s’invitent au bal des mots et pas question de descendre l’escalier quand sonnera minuit. Ce fut un grand plaisir de trouver votre blogue, Madame, où vous nous parlez si bellement de Monsieur Nicolas Grimaldi en compagnie de votre interlocutrice, Pascale, et son verbe enchanteur. Imaginons que vous pourriez être là, autour d’un boisson fraîche ou d’un vin gouleyant quelque part en quelque lieu de la ferme après le tour de champ habituel ou rituel pour voir les bêtes…Peu nous en chaut, ce n’est pas le cas, mais c’est quand même un peu comme « un coin de paradis » que de pouvoir au clair de lune vous écrire un mot.
    Je ne connaissais ni peu ni prou, M.Grimaldi. Il a suffi d’un geste curieux à la médiathèque de la ville pour le voir à la page de « Philosohie Magazine » que je suis allé acheter, tant cet article me plaisait. Alors, je me suis permis de téléphoner à l’éditeur de cet écrivain solitaire qui, de ma part, lui a envoyé un courriel pour lui transmettre ce que j’avais à lui dire et, de mon côté, je lui ai adressé un courrier postal pour ne pas dire une simple épistole. J’ai reçu sa réponse rapidement et j’aime ce qu’il m’a écrit. Quèsaco? Eh bien voilà, je suis invité par une personne responsable, docteur en sociologie, à intervenir durant une petite heure dans un séminaire en Sorbonne, à l’automne prochain. Aussi, en lisant, les réponses du souffleur sur braises dans l’entretien publié par le mensuel susmentionné et en écoutant son accent gaullien sur Internet, j’ai incontinent pensé à lui pour me conseiller en cette aventure. Dois-je montrer les dents et décocher toutes les flèches de mon carquois en pensant au sort réservé aux gens de mon espèce sociale que la domination des intellectuels de la ville n’a jamais su considérer? Le médiatique et sympathique tribun au chiffon rouge, un livre de Jaurès sous le bras, censé défendre, Madame, les plus défavorisés des citoyens de la dolce France gagne de par ses divers émoluments cent quatre- vingt fois le montant de la retraite paysanne de votre serviteur et de ses coreligionnaires. Le cri du bûcheron de Rabelais qui en appelle seulement à la décence n’est pas entendu ou si peu, en telle forêt sociologique et nous devons nous satisfaire de quelques miettes. Foin de l’éternelle quérulence qui ne règle rien et voyons si nous ne pouvons pas ensemble faire quelque chose maintenant pour que ce monde soit plus juste et plus souriant…Alors la réponse écrite de Monsieur Grimaldi est venue confirmer ce que je pensais au tréfonds de moi-même et je vais essayer de me conformer aux recommandations prudentes et très raisonnables de mon lointain correspondant.
    Non, je ne vais rien casser dans votre ville qui ne connaît pas la si nécessaire et vivifiante solitude! Ma correspondante de la Sorbonne, à cette heure, quelque part en son pays natal d’Amérique du Sud, et qui est à l’origine de cette particulière invitation m’a demandé d’écrire un petit texte de présentation. Je l’ai écrit et lui ai proposé de le remanier, de le modifier à sa convenance sans me demander mon avis. Elle l’a bien reçu et elle le trouve très bien! Autant vous dire , Madame Manon, que j’eusse aimé une critique argumentée de ce petit texte sans virgule ou presque, mais ce ne fut pas le cas. Il ne messied pas pourtant de le lire et le relire pour en découvrir les failles et je subodore que vous saurez les déceler, si vous voulez bien en prendre connaissance et ainsi me rendre un grand service. Le voici :

     » Mikhaël Filinger est éleveur de quelques bovins quelque part en France entre Armorique et Saintonge.
    Responsable associatif, il a laissé son empreinte dans le social et le culturel. Son itinéraire agricole et rural, constellé de réalités complexes et de préoccupations humaines et contemporaines semble orienté par une goutte d’azur dans le ciel des idées où il est de bon aloi de rétablir des passerelles entre la science et le citoyen.
    Quand au fin fond de la campagne française on « ose savoir » et que la pensée « pirate » d’un paganus rencontre « la passion de l’ordinaire » de l’intellectuel, il ne messied pas d’en appeler au partage du savoir et de tenter l’aventure en ouvrant la porte au manuel pour une possible fête de conscience à conscience ou l’hymne à la joie. »
    Mikhaël Filinger interviendra durant quarante-cinq minutes.
    Thème de son exposé : Des prés verts du bocage à l’immense champ de la pensée contemplative – Socs de charrue ou mots inédits-

    Cela dit, ma page, Madame Manon, est encore toute blanche et je vais bientôt essayer d’écrire mes dix pages d’intervention et pour ce faire, j’ai demandé à ma correspondante inconnue, responsable de ce séminaire, de bien vouloir accepter durant deux bonnes décades le gel de nos relations électroniques quotidiennes; retrait que je ressens nécessaire et libre contrainte, de part et d’autre, acceptée. Bien évidemment, on ne va pas en faire une maladie mais à chacun son hédonisme et son vide, après tout!
    Un mot qui me fait penser à vos si judicieuses citations du livre d’Oscar Wilde  » Le portrait de Dorian Gray ». J’ai relu la première citation, pages 44, 45 et 46 dans la collection dirigée par Claude Aziza, traduction de Michel Etienne revue par Daniel Mortier. Ce ne sont pas les mêmes mots mais le sens n’est point altéré et l’une et l’autre traduction donne un texte haut en couleur et d’une grande richesse lexicale. Comme j’aime votre critique de ce texte, Madame…Et comme j’aime aussi la critique d’un certain courant surréaliste servie par M.Grimaldi dans son « effervescence ». Pourtant, à mon corps défendant, une petite voix me susurre qu’il ne faut pas être trop sévère avec tous les Orphées noirs et blancs qui ont « fait chanter les fontaines du jour » comme l’écrit magistralement dans « L’honneur des funambules » l’auteur d’une réponse à Jean Clair sur le surréalisme. Cet homme-là-l’auteur en question- me disait, céans, un jour, dans un vieux bâtiment de la ferme où il a d’ailleurs découvert les « Mémoires » de son oncle, qu’il n’était surtout pas un lyrique. Et peut-être , aimerez-vous dire avec moi, qu’il a surtout raison de dénoncer le grandissant divorce entre ce qui chante de moins en moins et ce qui calcule de mieux en mieux, entre nos communions enfouies et nos quant-à-soi grinçants!
    Je ressens chez vous, Madame Manon, en filigrane, quelque chose de phréatique…
    Je profite de cette petite intrusion dans votre blogue pour vous demander si vous seriez d’accord de lire un épitomé de sept pages d’une conférence donnée en mai par le physicien, M.Bernard d’Espagnat, à Paris, sur la réalité, et ensuite de me faire connaître, à votre manière, votre sentiment en la matière?
    Enfin, peut-être qu’un jour, à force de patience, refleurirons les roses blanches d’Athénée! Qui sait?
    Je vous remercie, chère Madame, de votre bénévolence et, au bonheur de me sustenter sur ce tapis d’Orient électronique, grâce à vos enseignantes nourritures.
    Acceptez, je vous prie, la vive expression de mes très cordiales salutations paysannes.

    Grifelin

  5. Grifelin dit :

    Bonjour Madame!

    En me relisant, ce matin, je me suis aperçu que j’ai laissé quelques erreurs dans mon texte et je vous prie de bien vouloir me pardonner ce caprice d’enfant. En effet, il faut lire une boisson fraîche… »Philosophie Magazine » et remettre les guillemets à leur place dans le titre du livre :
    « Le Portrait de Dorian Gray »
    Il y en a sûrement d’autres…j’espère que vous ne m’en voudrez pas!
    Aux aurores, je trouve dans ma boîte de réception des messages, un courriel de l’amie inconnue qui m’invite à parler là-bas, à l’université. Il est accompagné d’images fort belles de gens qui s’aiment… sur une musique de Chopin. Un autre message d’un ami tunisien, rencontré , un jour de juin, en Sorbonne. Son message est une merveille de la langue française et ce qu’il me dit est une prière d’ange.
    Je ne sais quelle présence obombrante m’nvite à rouvrir le livre laissé là, près de l’ordinateur, sur la table dans ma nuit. Pages 86 et 87, je lis ce qui suit :
    « L’âme et le corps, le corps et l’âme, que d’insondables mystères! L’âme connaissait la sensualité et le corps avait ses moments de spiritualité. Les sens pouvaient se sublimer et l’intelligence déchoir. Qui pouvait dire où finissait la chair, où commençait l’esprit? Que les définitions de la psychologie courante paraissaient arbitraires et vides! Et comment chosir parmi les affirmations des différentes écoles? L’âme n’était-elle qu’une ombre emprisonnée dans la maison du péché? L’âme était-elle le corps tout entier comme l’affirmait Giordano Bruno? La séparation de l’esprit et du corps était aussi énigmatique que leur union. »
    Nous ne sommes plus au temps d’Oscar Wilde et nous en savons maintenant peut-être un peu plus sur l’histoire naturelle de l’âme, si tant est que nous soyons tous unis vers Cythère! Je veux bien comprendre que cette âme soit un enfant et je me dis en mon for intérieur que cet enfant-là semble encore aujourd’hui, crier au Magister :
    « Au secours! je péris! » Vous connaissez la fin de cette fable de Jean de la Fontaine , intitulée « L’enfant et le maître d’école » : » Eh!mon ami, tire-moi de danger, tu feras après ta harangue. »
    Dans l’attente de votre promontoire, Madame Manon, je vous souhaite une excellente journée et vous dis, à très bientôt, j’espère!
    Bien sincèrement.

    Grifelin

  6. Simone MANON dit :

    Bonjour Monsieur
    Je vous remercie de votre confiance mais je ne crois guère pouvoir vous être utile.
    Vous allez intervenir dans un colloque de sociologie et j’ai peu d’estime pour cette pensée sociologique qui tient lieu aujourd’hui de pensée et qui me semble au contraire une absence de pensée. En ce sens je me sens proche du vécu de Nicolas Grimaldi.
    On attend certainement de vous un témoignage de l’expérience qui est la vôtre, expérience exotique pour la plupart des intellectuels. Ils sont rarement en rapport avec les rugosités d’une vie aux prises avec d’autres choses que des mots. Il serait bon de leur rappeler que la matière, la vie, le labeur etc; offrent plus de résistance au désir humain que les mots qui tiennent lieu pour eux de réalité.
    C’est pourquoi je vous invite à une éloquence plus terrienne, moins grandiloquente.
    Quoi de plus important que le partage des savoirs, quoi de plus urgent que de réconcilier les exigences de la rigueur scientifique et la ferveur de l’expérience poétique? La difficulté est de trouver le ton juste.
    Chaque discipline a des contraintes de langage et il ne va pas de soi de réussir la synthèse d’intentionnalités hétérogènes.
    Il me semble que c’est ce que vous allez tenter de faire.
    Tous mes voeux de réussite dans cette entreprise.

    PS: Pour ce qui est de Bernard d’Espagnat, j’ai présenté sur ce blog sa thèse du « réel voilé » dans la réflexion sur l’idée d’objectivité. Sans doute est-ce l’objet de sa conférence.
    Peut-être serait-il judicieux de consulter le billet d’abord.http://www.philolog.fr/en-quoi-consiste-lobjectivite-scientifique/
    Bien à vous.

  7. Grifelin dit :

    Un seul et dernier mot : merci.
    Grifelin

  8. JJA dit :

    Je ne sais pas où poster ce sujet qui me semble intéressant. le « contexte » du sujet est d’aujourd’hui et le confronter aux certitudes où aux savoir des anciens philosophes sur le bien fondé d’apprendre et le comment me parait judicieux – mais peut être qu’à moi après tout ?!?). Bref je vous le soumet tout de même
    Il s’agit de l’article de philosophie magazine concernant je cite: « Pourquoi nous n’apprendrons plus comme avant  » ci joint également le petit résumé que j’ai extrait.
    « La révolution numérique n’est plus un slogan. Chaque jour, nous naviguons un peu plus, délaissons l’imprimé pour l’écran, stockons nos connaissances, vérifions sur Internet ce que nous dit un interlocuteur… ou un enseignant. Comment apprendre, lire, nous souvenir, transmettre, emportés par ce flux que nous maîtrisons encore mal ? Le danger de perdre la concentration et la mémoire, de négliger l’étude, de ne plus pouvoir enseigner, est réel. Mais le basculement de Gutenberg à Google porte aussi en lui l’espoir d’un esprit enfin libre – puisque des machines s’occupent de l’intendance – de se consacrer à l’essentiel : la pensée créatrice. Comme en son temps l’imprimerie, il n’est pas impossible qu’Internet fasse éclore un nouvel humanisme ».
    Toute les infos sur http://www.philomag.com/fiche-dossiers.php?id=127

    Peut être suis je hors contexte.N’hésitez pas alors à le supprimer pour ne pas polluer votre site . J’aime ce que vous faites et malgré mon âge avancé je vous lis tous les matins au petit déjeuner avant d’aller travailler.
    J’aurais voulu simplement avoir l’avis d’un professeur de philosophie humaniste d’aujourd’hui face à ce qu’en aurai pensé les anciens…

    Merci d’exister.

  9. Simone MANON dit :

    Bonjour Jean-Jacques
    Permettez que je prenne le temps de lire les articles de philomag pour vous répondre.
    J’ai entendu hier Michel Serres mobiliser la légende de St Denis pour en tirer l’idée que, le savoir étant à disposition hors de notre tête dans la machine, restait à l’homme l’essentiel, à savoir l’intelligence ou la pensée créatrice. Je vous avoue ma perplexité. Je ne vois pas comment il peut y avoir une pensée créatrice si elle n’a pas intériorisé le capital du savoir sans lequel elle ne peut ni être formée ni fécondée. L’externalisation du savoir est chose morte qu’il soit stocké dans une bibliothèque ou dans l’ordinateur. Le problème est de l’acquérir et de ce point de vue, rien n’a changé sous le soleil. Il y a toujours eu ceux qui lisaient les livres superficiellement et les autres. La nouveauté est qu’avec internet, circule une quantité d’informations et de savoirs propre à donner le vertige. Toute cette matière est offerte à ceux qui ne sont pas armés pour en avoir la maîtrise comme aux autres. Le danger est ainsi d’entretenir pour les premiers l’illusion de savoir.
    Par ex. De nombreux élèves croient que parce qu’ils font un copié-collé d’une dissertation toute faite, ils se sont assurés la maîtrise de la question proposée à leur réflexion. Ils n’ont aucune idée des contraintes de la formation intellectuelle, du temps de maturation etc. Ils se croient savants alors qu’ils sont de parfaits ignorants.
    Pour les autres, internet fournit un accès au savoir beaucoup plus commode et cela est vraiment un avantage.
    Platon prophétisait qu’un jour viendrait où les bibliothèques seraient pleines et les têtes vides. Aujourdhui ce n’est plus de bibliothèque qu’il faut parler mais de mémoire numérisée. Du point de vue du fond, les choses ne sont pas fondamentalement différentes.
    Bien à vous.

  10. Simone MANON dit :

    Bonjour Jean-Jacques
    Après lecture des articles de Philomag, je constate qu’aucun des intervenants ne confirme l’optimisme excessif du très séduisant et médiatique Michel Serres. Tous pointent l’ambiguïté de l’outil Internet et ses dérives possibles. Tous soulignent l’intérêt de ce nouveau média pour ceux qui ont les outils conceptuels pour en tirer bénéfice mais signalent les dangers qu’il incarne pour ceux qui ont à être formés.
    Personne ne discutera sérieusement que tout ce qu’il y a de mécanique dans le savoir peut être externalisé et donc libère l’esprit pour des opérations intelligentes et créatrices. Mais enfin, cette dimension n’épuise pas la substance du savoir et pour cette dernière, il ne suffit pas de surfer sur Internet pour l’intérioriser. Cela requiert des capacités de mémorisation, de concentration, de maîtrise intellectuelle dont tous précisent qu’elles sont menacées par les nouvelles technologies d’apprentissage si on ne veille pas à définir les conditions de leur bon usage.
    Lorsqu’on découvre que leur hyperconsommation hypothèque la mémorisation et surtout peut altérer la synaptogenèse, il est impossible de soutenir démagogiquement qu’elles incarnent un fabuleux outil de libération pour la pensée créatrice.
    Bien à vous.

  11. JJA dit :

    Bonjour Simone,
    Après avoir regardé passer la nuit,.je profite du silence de la maison pour vous répondre et avant tout vous remercier.
    Nous voilà donc arrivés devant les portes des choix que les récipiendaires auront à faire demain. Espérons que les substances apportées par « l’outil génial » ne se transforment pas en un venin auto immune de l’esprit créatif.
    Si parfois j’ai l’impression d’être périmé en disant cela, je crois dur comme fer qu’il faut être apte à recevoir la lumière. Je sais que vous y travaillez sans relâche.
    Préservez vous
    Jean jacques

  12. Stéphanie dit :

    Madame,
    Je viens de lire avec beaucoup de curiosité votre article sur Dorian Gray. Je me souviens la fascination que l’oeuvre d’Oscar Wilde exerçait sur mon esprit de jeune fille modeste rêvant au charme désuet de l’aristocratie britannique. Nous étions une petite bande à collectionner des livres sur le dandysme, des accessoires démodés, des poèmes aux parfums capiteux.. nous pensions bien naïvement qu’un jour nous aurions la chance de posséder un vieux manoir, une Jaguar type E, une garde robe en Tweed et Cachemire. Nous ne pouvions pas imaginer qu’en 2016, la mode serait aux réseaux sociaux. Quelle horreur ce grand déballage pour des âmes secrètes. Mais en vous lisant, je vois que nous n’avions rien compris à Dorian Gray. C’est que nous étions nous-mêmes des Dorian Gray, et nous étions flattés de susciter la convoitise. Nous étions des Tadzio. Nous nous prenions pour des demi-divinités. Quelle naïveté après coup. J’aurais aimé qu’un professeur nous explique ce que vous développez ici. Nous aurions perdu moins de temps à pleurer sur nos imperfections physiques.
    Cordialement

  13. Simone MANON dit :

    Merci pour cet émouvant témoignage.
    Bien à vous.

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