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Auguste Herbin. 1882.1960. Pluie. 1956.

 

   « Qu'est-ce donc que je lis dans le Discours de la Méthode?

   Ce ne sont pas les principes eux-mêmes qui nous peuvent longtemps retenir. Ce qui attire mon regard, à partir de la charmante narration de sa vie et des circonstances initiales de sa recherche, c'est la présence de lui-même dans ce prélude d'une philosophie. C'est, si l'on veut, l'emploi du Je et du Moi dans un ouvrage de cette espèce, et le son de sa voix humaine; et c'est cela, peut-être, qui s'oppose le plus nettement à l'architecture scolastique. Le Je et le Moi explicitement évoqués devant nous introduire à des manières de penser d'une entière généralité, voilà mon Descartes.
   Empruntant un mot à Stendhal, qui l'a introduit dans notre langue, et le détournant un peu pour mon usage, je dirai que la vraie Méthode de Descartes devrait se nommer l'égotisme, le développement de la conscience pour les fins de la connaissance.
   Je trouve alors sans difficu1té que l'essentiel du Discours n'est que la peinture des conditions et des conséquences d'un événement, qui débarrasse ce Moi de toutes les difficultés et de toutes les obsessions ou notions parasites pour lui, dont il est grevé sans les avoir désirées ni trouvées en lui-même.
 
   Comme je l'ai dit plus haut, le Cogito fait l'effet d'un appel sonné par Descartes à ses puissances égotistes. Il le répète comme le thème de son Moi, le réveil sonné à l'orgueil et au courage de l'esprit. C'est en quoi réside le charme, - au sens magique de ce terme, - de  cette formule tant commentée, quand il suffirait, je crois, de la ressentir. Au son de ces mots, les entités s'évanouissent; la volonté de puissance envahit son homme, redresse le héros, lui rappelle sa mission toute personnelle, sa fatalité propre; et même sa différence, son injustice individuelle; - car il est possible, après tout, que l'être destiné à la grandeur doive se rendu sourd, aveugle, insensible à tout ce qui, même vérités, même réalités, traverserait son impulsion, son destin, sa voie de croissance, sa lumière, sa ligne d'univers.
   Et, enfin, si le sentiment du Moi prend cette conscience et cette maîtrise centrale de nos pouvoirs, s'il se fait délibérément système de référence du monde, foyer de réformes créatrices qu'il oppose à l'incohérence à la multiplicité, à la complexité de ce monde aussi bien qu'à l'insuffisance des explications reçues, il se sent alimenté soi-même par une sensation inexprimable, devant laquelle les moyens du langage expirent, les similitudes ne valent plus, la volonté de connaître qui s'y dirige, s'y absorbe et ne revient plus vers son origine, car il n'y a plus d'objet qui la réfléchisse. Ce n'est plus de la pensée...
   En somme, le désir véritable de Descartes ne pouvait être que de porter au plus haut point ce qu'il trouvait en soi de plus fort et de susceptible de généralisation. Il veut sur toute chose exploiter son trésor de désir et de vigueur intellectuelle, et il ne peut pas vouloir autre chose. C'est là le principe contre lequel les textes mêmes ne prévalent point. C'est le point stratégique, la clé de la position cartésienne.
   Ce grand capitaine de l'esprit trouve sur son chemin des obstacles de deux espèces. Les uns sont des problèmes naturels qui s'offrent à tout homme qui vient en ce monde : les phénomènes, l'univers physique, les êtres vivants. Mais il y a d'autres problèmes, qui sont bizarrement et comme arbitrairement enchevêtrés avec les premiers, qui sont ces problèmes qu'il n'eût pas imaginés, et qui lui viennent des enseignements, des livres, des traditions reçues. Enfin, il y a les convenances, les considérations, les empêchements, sinon les dangers, d'ordre pratique et social.
   Contre tous ces problèmes et ces obstacles, le Moi, et à l'appui de ce Moi, telles facultés. L'une d'elles a fait ses preuves : on peut compter sur elle, sur ses procédés infaillibles quand on sait en user, sur l'impérieuse obligation qu'elle impose de tout mettre au clair, et de rejeter ce qui ne se résout pas en opérations bien séparées : c'est la mathématique.
   Et maintenant l'action peut s'engager. Un discours, qui est d'un chef la précède et l'annonce. Et la bataille se dessine.
   De quoi s'agit-il? Et quel est l'objectif?
   Il s'agit de montrer et démontrer ce que peut un Moi. Que va faire ce Moi de Descartes?
   Comme il ne sent point ses limites, il va vouloir tout faire, ou tout refaire. Mais d'abord, table rase. Tout ce qui ne vient pas de Moi, ou n'en serait point venu, tout ceci n'est que paroles.
   D'autre part, du côté des problèmes, que j'ai appelés naturels, il développe, dans ce combat pour sa clarté, cette conscience poussée qu'il appelle sa Méthode, et qui a magnifiquement conquis un empire géométrique sans limites.
   Il veut l'étendre aux phénomènes les plus divers; il va refaire toute la nature, et le voici qui, pour la rendre rationnelle, déploie une étonnante fécondité d'imagination, Ceci est bien d'un Moi dont la pensée ne veut pas de céder à la variation des phénomènes, à la diversité même des moyens et des formes de la vie...
   Je conduirais encore cette sorte d'analyse inventive à me demander ce que serait un Descartes qui naîtrait dans notre époque. Ce n'est qu'un jeu.
   Mais quelle table aujourd'hui trouverait-il à faire rase? Et comment s'accommoderait-il d'une science qu'il est devenu impossible d'embrasser, et qui dépend désormais si étroitement d'un matériel immense et constamment accru; une science qui est, en quelque manière à chaque instant, en équilibre mobile avec les moyens qu'elle possède?
   Il n'y a point de réponse. Mais il me semble que ces questions ont leur valeur.
   L 'individu devient un problème de notre temps, la hiérarchie des esprits devient une difficulté de notre temps, où il y a comme un crépuscule des demi-dieux, c'est-à-dire de ces hommes disséminés dans la durée et sur la terre, auxquels nous devons l'essentiel de ce nous appelons culture, connaissance et civilisation.
   C'est pourquoi j'ai insisté sur la personnalité forte et téméraire du grand Descartes, dont la philosophie, peut-être, a moins de prix pour nous que l'idée qu'il présente d'un magnifique et mémorable Moi ».
         Valéry. Variété. Etudes philosophiques, Une vue de Descartes. La Pléiade, T I, p. 839 à 842.
 

 

  A méditer :

  « Une méthode n'est pas une doctrine ; elle est un système d'opérations qui fasse mieux que l'esprit livré à lui-même le travail de l'esprit » Valéry. Ibid. p. 821.

 Hommage de Péguy : 

   «  Descartes, dans l'histoire de la pensée, ce sera toujours ce cavalier français qui partit d'un si bon pas ». Notes conjointes sur M. Descartes. La Pléiade, Œuvres en prose complètes.T III.
 
 Hommage de Hegel :

  «  Descartes est dans les faits le vrai fondateur de la philosophie moderne en tant qu'elle prend la pensée pour principe. L'action de cet homme sur son siècle et sur les temps nouveaux ne sera jamais exagérée. C'est un héros. Il a repris les choses par le commencement et il a retrouvé le vrai sol de la philosophie auquel elle est revenue après un égarement de mille ans » Hegel. Leçons sur l'histoire de la philosophie. La philosophie moderne.

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Une Réponse à “Hommage à Descartes. Valéry.”

  1. Kamal BENMAROUF dit :

    Un pur délice. Merci pour ce moment 🙂

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