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  Nous habitons le paradis; pas celui que les hommes croient trouver dans les ors de Versailles, les feux de la rampe ou le culte du veau d'or. Célébrité, richesse, puissance... toujours les mêmes idoles et la même propension des hommes à sacrifier les sources de la joie à leur vanité. Quelle folie de chercher hors de soi ce qui est en soi! Ainsi devient-on indisponible au bonheur de se sentir exister, au plaisir de contempler un rayon de lumière ou de croiser le regard de notre frère en humanité. Petits riens, pourtant, par lesquels s'effectue la rédemption des peines de chaque jour.

 

   Nous habitons le paradis mais la bonne nouvelle est trop ignorée pour qu'il ne soit pas nécessaire de la murmurer de temps en temps... Avec les mots du paradis...légers comme le souffle de l'âme, féconds comme la lumière de l'infini répandant sur toute chose son trop plein d'amour. Pas n'importe quel amour bien sûr. Celui qui se mûrit dans le désarroi de la nuit obscure et dans la béatitude du jour glorieux. La vie n'attendait que son chant d'allégresse pour être vécue dans la plénitude de son offrande, le cœur débordant de gratitude.

 

   Mais ne fait pas resplendir la petite musique de l'âme qui veut. Il y faut l'école du silence, la grâce de la lumière, l'évidence du détachement. Il y faut la vérité d'une vie en correspondance avec la vérité de la vie et le secret de l'âme éternelle. Le miracle de la rencontre est à ce prix.

   Christian Bobin nous offre ce moment de perfection. Il brise l'apparente solitude des âmes; leur donne l'impression de se toucher, de communier. Avec lui on se sent en pays de connaissance...chez soi, dans l'universelle expérience qui est le secret de chacun.

   Son talent est aussi grand que sa discrétion. Il ferait presque oublier que la profondeur du sens est liée à la réussite de la forme. Son écriture est à la mesure de la bonne nouvelle dont il est le héraut. Limpide, simple comme si elle coulait de source. Elle fait sentir, elle fait voir, elle fait vibrer des cordes trop souvent inemployées. Elle rend visible dans la pluie qui tombe, dans le soleil qui luit, dans la silhouette entrevue, le monde entier et son énigme jamais résolue.

 

   Il faut de toute urgence enrichir sa boîte aux trésors du dernier livre de Christian Bobin.

 

  • « Tout ce qu'on fait en soupirant est entaché de néant ». p.33.

 

  • « Cette étrange gaieté sans laquelle rien de vrai ne peut se faire ». p.38.

 

  •  « L'art de vivre consiste à garder intact le sentiment de la vie et à ne jamais déserter le point d'émerveillement et de sidération qui seul permet à l'âme de voir ». p.28.

 

  • « Savoir vraiment quelque chose c'est savoir, comme les nouveau-nés et les vieillards, que nous baignons dans une lumière d'ignorance ». p.91.

 

  • «  La sainteté c'est juste de ne pas faire vivre le mal qu'on a en soi ». p. 48.

 

  • « Le savant casse les atomes comme un enfant éventre sa poupée pour voir ce qu'il y a dedans. Le poète est un enfant qui peigne sa poupée avec un peigne en or. Il y a la même différence entre la science et la poésie, qu'entre un viol et un amour profond ». p. 57.

 

  • « La poésie est une pensée échappée de l'enclos des raisonnements, une cavale de lumière qui saute par-dessus la barrière du cerveau et file droit vers son maître invisible ». p.103.

 

  • « La vie a besoin des livres comme les nuages ont besoin des flaques d'eau pour s'y mirer et s'y connaître ». p.68.

 

  • « L'âme - ce petit ciel dans les yeux qui change tout et à la fin gèle comme de l'eau ». p.93.

 

  • « L'écriture est une mendiante qui donne une pièce en or à chaque passant ». p. 35.

 

  • « Dans ce rêve une jeune aristocrate posait son pied joliment chaussé sur la première marche d'un échafaud. Je lui disais connaître un moyen pour empêcher la mort proche de la saisir : tous nos malheurs venant de ce qu'une part de notre âme errait dans le passé tandis que l'autre titubait dans l'avenir, il suffirait d'habiter l'instant présent dans sa plénitude pour que la mort ne trouve plus notre porte - la profonde conscience d'être vivants nous rendant éternels. Le rêve était parcouru d'autres pensées - comme un frisson parcourt une peau - trop  nombreuses pour que je les retienne toutes. C'était comme si j'avais plongé la main dans un sac de pièces d'or et que la plupart glissaient entre mes doigts. A la fin du rêve je revis la jeune aristocrate. Son pied ne s'était pas posé sur la deuxième marche de l'échafaud. La mort ne savait plus l'atteindre ». p. 160.

 

  • « Je ne sais pas vivre mais qui le sait? Il n'y a pas d'école pour les squelettes ni pour les anges et nous sommes un peu des deux à la fois. Je ne sais pas vivre, seulement voir les miracles. La neige après avoir rendu impossible toute sortie pendant deux jours avait commencé à fondre. Sa blancheur piquée de diamants bleus était la robe d'une reine qui sans cérémonie entrait dans mon âme paysanne. « Dis un seul mot et je serai guéri. » Elle n'a pas dit ce mot mais elle l'a suggéré. L'herbe est réapparue avec sa petite affirmation crâneuse sous le ciel dur. Les gens de Port-Royal étaient captifs de quelques trilles d'évangélistes, d'une poignée de neige. Il y aura toujours, pour sauver le monde, quelques âmes éprises de ce qu'elles ont entrevu ou cru entendre. C'est par sa destruction totale que Port-Royal triomphe : le Bien finit toujours par perdre, c'est sa manière de gagner. Nous vivons au pied d'une montagne enneigée qui dès l'instant de notre naissance a commencé à s'écrouler sur nous. Dans l'éblouissement de cette avalanche la pensée s'éveille et les apparitions se multiplient. L'âme est une hirondelle qui prend ses connaissances à la vitesse de l'éclair. La seule réponse au désastre est de le contempler et de tirer une joie éternelle de cette contemplation ». p. 181.

 

 

 

 

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2 Réponses à “Hommage à Christian Bobin. Les ruines du ciel. Gallimard, 2009.”

  1. mercotte dit :

    Cette étrange gaité sans laquelle rien ne peut se faire, me rappelle la citation de Montaigne « je ne fais rien sans gaité » tu donnes envie avec ton coup de coeur de la récréation….Oui mais où trouver le temps de lire…Aie !!

  2. Simone MANON dit :

    On a toujours le temps Mercotte pour les belles choses. Par les mots du poète, la saveur exquise de tes macarons s’enrichira de nouvelles teintes aussi sûrement que le petit signe de l’amitié vient, à travers ton message, de donner un petit air printanier à cette aube hivernale.

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