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   Nul n’est prophète en son pays. Vence n’a pas fait mentir le proverbe, mais elle se rachète aujourd'hui en ouvrant son musée à un créateur qui l’honore, non seulement parce qu’il a fait de ce lieu sa terre d'élection mais aussi parce qu’il est l’auteur d’une œuvre magistrale reconnue dans le monde entier.

   Intitulée Le temps d'une œuvre, l'exposition "Hommage FRANTA" se tient au musée de Vence du 21 janvier au 21 mai 2017. Ce n'est pas une rétrospective mais une magnifique présentation des différents aspects du travail de l'artiste sur le temps long d'une vie. On en ressort émerveillé par la force et la beauté des toiles et des sculptures. Le film permet d'approcher cet homme simple, authentique et si attachant. Rendez-vous à ne pas manquer surtout.

    Avec toute la gentillesse qu’on lui connaît, Franta n’a pas manqué d’amuser l’assistance lors du vernissage de son exposition en rappelant que les Vençois connaissent mieux son coup de pédale que ses peintures ou ses sculptures.

   Pour moi il est aussi une silhouette penchée sur son scooter, se jouant des obstacles avec une légèreté quasi enfantine. Comme il aurait aimé disposer de cette liberté de mouvement dans sa jeunesse et franchir les frontières de son pays natal, triomphalement campé sur son vélo, pour rejoindre celle qu’il aimait ! J’ai parfois l’impression qu’il n’aura pas assez de toute sa vie pour en épuiser la saveur et pour jouir d’un corps libéré des chaînes de l’oppression ou des limites physiques que l’effort permet de dépasser. Chaque dimanche, il lui faut renouveler ce plaisir, l’approfondir en gravissant allégrement les pentes du col de Vence ou d’autres reliefs en compagnie des membres de son club cycliste, chaque sortie étant pour lui, l’occasion de rompre la solitude de l’atelier, de goûter les joies de la camaraderie et de nouer un autre rapport à la nature.

   La Nature..., conçue semble-t-il, comme force plastique, puissance de la Vie, qu’il est possible de mutiler, de dévoyer dans des rouages métalliques mortifères mais qui finira toujours par faire exploser les barrières qui l’entravent ou les artefacts qui la dénaturent. Considérée sous cet angle, la nature n’est pas, chez Franta, un élément parmi d’autres de son expérience. On sent qu’elle s’impose à lui comme la vérité ultime de l’Etre, non pas celle qui s’exhibe dans les formes visibles, mais celle qui s’expérimente dans les forces travaillant souterrainement les corps.

  Si l'on en croit Spinoza, il y a au principe de la  Nature naturée la Nature naturante. Et cette dernière est moins forme que force, énergie, puissance expressive débordant par son infinité toutes ses expressions finies. Avec Franta, le rapport à la nature me paraît être rapport à la Nature naturante, celle dont son propre geste créateur ou la tension des puissances de son corps dans le sprint final, lui offre une sorte de métaphore. Pas étonnant que cette intuition du principe invisible, immanent à ce qui s’offre à notre regard, suscite une espèce de vénération. Il n’est pas exagéré de dire qu’on touche ici à du sacré avec ce que celui-ci implique d’effroi et de fascination.

   Il suffit de regarder son Palmier (huile sur toile, 1988) pour sentir l’obstination du vivre dans les conditions les plus arides. Ce n’est pas celui des rives souriantes de la Méditerranée que Franta a choisi de peindre, pas davantage que les paysages s’offrant chaque jour à son regard dans ce coin béni de la Côte d’Azur. C’est le palmier incendié du désert ou la Steppe (huile sur toile, 1989-1990) ou le Paysage africain (encre et gouache, 2003). Il lui fallait le brasier africain pour faire sentir la sève montant des profondeurs, résistant à l’ardeur du soleil, à la sécheresse des sols, et  proclamant son triomphe à la face du ciel. Fascination de l’homme en présence du mystère de la Terre-Mère, du miracle de la Vie.

 

 

   Mais fascination mêlée d’effroi lorsque la force vitale déchire le corps de la parturiente et éjacule  une masse sanguinolente pour un horizon n’ayant pas les couleurs de l’azur mais celui rougeoyant des combats futurs (Naissance, huile sur toile, 1978)

 

 

   Fascination mêlée d’effroi  lorsque la rage de vivre exhibe les instincts les plus sauvages de deux chiens en passe de déchiqueter une proie (Rage, huile sur toile, 1995).

   On peut multiplier les exemples : Traversée inachevée (huile sur toile, 1987), La Proie (acrylique sur toile, 1990), Sécheresse (huile sur toile, 1986), Terres brûlées (acrylique sur toile, 1991).

  Si l’histoire humaine a ses bruits et ses fureurs broyant les êtres dans des machines infernales, ce témoin des horreurs du siècle n’a pas la faiblesse de lui opposer un ordre naturel paradisiaque. Nul romantisme chez Franta. Le Huitième jour (bronze, 1993) n’est pas encore advenu et ce bras levé en signe de victoire ne semble pas donner son congé à Polemos.

 

 

    La violence est consubstantielle à la Vie, qu’elle fasse signe dans un sexe en érection, Mutation (lavis, encre de chine sur papier, 1977), ou dans l’étreinte haletante de deux êtres transis par le débordement du désir, Etreinte (encre de chine sur papier, 1982). Même la manière dont il figure La quête (encre et gouache sur papier entoilé,2015) de la fraternité ou de l’inaccessible étoile renvoie au registre de la lutte, de la tension douloureuse d’un corps contraint de vaincre la résistance des obstacles pour accomplir son rêve.

   Avec Franta, il faut donc écrire le mot Nature avec une majuscule. A ses yeux, elle est la Force-Artiste par excellence. D’où la rectification qu’il a tenu à apporter à la présentation qu’Evelyne Artaud et le maire de Vence ont faite de lui. Je veux bien qu’on dise de moi, a-t-il précisé, que je suis un peintre et un sculpteur, mais un artiste, non, seule la Nature mérite cet honneur. Sa puissance créatrice, avec son mystère, sa violence et sa fécondité n’a pas de rival et s’il lui arrive de faire surgir en son sein, des êtres habités par le démon de la création, c’est toujours elle la grande inspiratrice. Pour dénoncer la dévastation que les hommes lui font subir, le sacrilège qu’ils commettent en l’ensevelissant sous leurs détritus ou leurs artefacts ou encore pour figurer une condition humaine qu’une civilisation transgressive n’a pas encore totalement dénaturée.

   L’œuvre de Franta me semble s’éclairer à la lumière de cette intuition proprement  métaphysique de la Nature. Ce qui peut paraître paradoxal dans la mesure où ce qu’il peint n’est pas l’univers naturel mais des espaces violés par les instruments qui les arraisonnent, des dispositifs techniques réduisant les formes humaines en bouillie, et des êtres humains.

   Pourtant c’est bien cette intuition qui est au principe de sa critique radicale de la dévastation de l’ordre naturel, matériel et humain, par les technostructures industrielles et politiques. C'est là une dimension fondamentale de son travail et sur ce point sa désespérance et sa révolte sont sans limite. On sent qu'il lui faut exorciser le vertige d’une belle âme dont la foi en l’édification possible d’un monde meilleur s’est fracassée sur le mur du réel. L'Eden rêvé s'est décliné sous les espèces d'un enfer polymorphe. La peinture n’en rendra jamais assez l’horreur absolue et Franta s’ emploie avec obstination dans toute la première partie de son œuvre, (en gros des années 60 aux années 80), à ouvrir un espace d'expression à un imaginaire halluciné, hanté par la dislocation de corps rendus difformes par la violence que les artifices matériels et politiques leur font subir. Ils érigent des  murs séparant les hommes en frères ennemis, ils obstruent la route du ciel et barrent les chemins de la liberté. L'expressionnisme de cette époque confine au fantastique avec ses effets d'épouvante et nous projette dans un univers irréel de science-fiction proprement terrifiant.

   Il a fallu le voyage en Afrique pour le réveiller de son long cauchemar, le libérer en partie de l’obsession des charniers des systèmes totalitaires, des ghettos et des décharges des métropolis modernes. Non point que cette rupture inaugure une véritable renaissance. Il ne suffit pas de pouvoir se réchauffer au contact d’une humanité plus chaleureuse, plus fidèle à sa vérité originelle que la nôtre pour s’affranchir de sa fonction de témoin du mal sévissant dans notre monde. Mais disons qu'à partir des années 80, la main de Franta est désormais disponible, pour une expression plus apaisée.

  Ainsi peut-on distinguer deux polarités dans la production de cette œuvre se déployant sur une soixantaine d’années. Un versant sombre, radicalement désespéré, dont l'œuvre emblématique est sans doute Témoin (huile sur toile, 1993-1994) exposée aujourd'hui au musée d'art contemporain de Nagoya, et un autre plus serein où il donne le sentiment de s’être réconcilié avec notre condition.

   Cependant  les tsunamis, les migrations forcées, les otages, la misère sociale, la destruction des milieux naturels par une volonté de puissance illimitée ne laissent guère de repos à cet être infiniment sensible à la morsure du mal. Aussi y a-t-il chez lui une mélancolie foncière omniprésente même dans ses toiles ou dans ses sculptures les plus porteuses d’espoir.

   S’il est vrai que la mélancolie consiste à se sentir en deuil de quelque chose, je me suis demandé ce qui suscite ce sentiment dans le versant apaisé de l’œuvre de Franta et ce qui manque aux corps glorieux qu’il met en scène pour que le plaisir de la contemplation esthétique ne soit pas celui de la plénitude du bonheur. D’où procèdent les papillons noirs parasitant toujours, fût-ce sous une forme fugace, la réception de toiles ou de sculptures prodigieusement puissantes ?

   Est-ce du choix du fusain, de l’encre de chine avec leurs effets couleur de cendre, comme si Franta ne pouvait pas totalement dissiper le pays des ombres, celui qui nous attend et nous tient en otage jusqu’au cœur de la vie ?

   Est-ce du contraste entre la puissance massive des corps et l’effacement des visages ? Impossible d’ailleurs de parler de visages dans la manière dont sont figurés les personnages. Un visage, c’est d’abord un regard, or si Franta peint ou sculpte des têtes, il n’y a guère que dans le portrait de la femme aimée, Jacqueline, (huile sur toile, 1965), dans le portrait orange (acrylique sur toile, 2016) présenté à la galerie Bogéna (St Paul de Vence) ou dans quelques autres rares œuvres que les yeux sont résolument ouverts.

   A bien regarder l’œuvre sculptée, on est frappé aussi par la disproportion entre la robustesse des cuisses, la largeur des torses et la petitesse des têtes. Tout se passe comme si  la vitalité se concentrait dans les membres, dans les viscères et un cœur démesurément poreux à la rumeur du monde ; comme si, au fond, cette dimension de l’être était en excès par rapport à ce que l’esprit, la conscience, la parole peuvent en capter. La vie dans la violence de son élan, la puissance des affects saturant la sensibilité d’émotions inouïes, ne semblent pas pouvoir tracer leur chemin jusqu’au niveau cérébral. Celui-ci  est nécessairement en déficit relativement à ce qui s’éprouve, se sent dans les profondeurs d’une intériorité dont la mutité est à la mesure de son trop plein.

    La réticence légendaire de Franta à prendre la parole trouve peut-être dans cette expérience sa justification. Si cette interprétation est exacte, ce n’est point à la timidité, à la réserve naturelle d’un homme discret qu’il faut imputer le silence qu’il oppose aux facilités du discours. C’est à sa certitude inébranlable qu’il est de trop. « Tout ça, c’est du « blabla », l’ai-je entendu dire dans une soirée organisée à la Galerie Bogéna où il était invité à répondre à des questions. La vérité existentielle est de l’ordre de l’indicible. Elle ne peut que se sentir ou se faire sentir par la réussite de l'art.

   D’où la densité du silence enveloppant les nombreux êtres solitaires qu’il immobilise dans une attitude de recueillement, d’écoute, d’attention, d’attente, de rêve, de songe, de veille. (Méditation, acrylique sur toile, 2004 - la Rêveuse, encre de chine, 2002 - Songeur, acrylique sur toile, 2003 - le Veilleur, huile sur toile, 2012 - L’attente, encre et gouache, 2015 - L’émoi, bronze, 2012).

 

 

       Assis, recroquevillés, la tête inclinée ou les yeux clos sur le secret d’une intériorité muette mêlant espérances, peurs, angoisse, rêves fous, tous ces personnages dramatisent une forme de stupeur, ou d’étrangeté, celle que tout existant est pour lui-même. Une énigme, une solitude aspirant à s’abolir dans la rencontre salvatrice ou le partage fraternel. Franta a eu l’impression que ces désirs indéracinables de l’âme humaine trouvaient leur accomplissement chez les Massaïs. Avec Palabres (acrylique sur toile, 1989), Partage (technique mixte sur papier marouflé sur toile, 2012), Echange (huile sur toile, 1986), et de nombreuses autres toiles, il s'efforce de figurer des hommes fraternels, faisant corps avec la terre ou les trous de lumière qui les éclairent. La violence des éléments n'est pas expurgée dans ces toiles d'une grande beauté (Traverse, huile sur toile, 1985, Mère, huile sur toile, 1985, Eden, huile sur toile, 1985) mais les jaunes adoucissent les verts et les gris bleutés et soudent les êtres humains dans une communauté protectrice. Le paradis n'est pas une promesse céleste ou un ailleurs pour Franta. Il en fait une émanation de la terre et de l'air lorsqu'ils poussent les hommes les uns vers les autres et les unifient dans l'harmonie du groupe, (Convergence, huile sur toile, 1986). C’est dire que son humanisme n’est pas celui de la souveraineté de l’esprit instituant la cité éthique, c’est celui d’un naturalisme refusant d’insulariser l’être humain et d’opposer la culture à la nature. L’humanité n’est pas faite d’une autre matière que l’herbe de la savane ou la chair du zébu. Elle vit du même souffle, palpite de la même puissance de vie harmonisant tout ce qui est dans une sympathie universelle.

   Reste que s’il avait vraiment épuisé sa colère et sa révolte dans ce rendez-vous avec une altérité heureuse, pourquoi sa peinture garde-t-elle cette violence des couleurs chaudes ou froides, pourquoi ces personnages évoquant tous plus ou moins l’homme africain sont-ils saturés de cette mélancolie que j’évoquais précédemment ?

  Il suffit de s’attarder sur la gravure qui a été choisie pour l’affiche de l’exposition, (Rencontre, gravure rehaussée de pastel et encre de couleur, 2015,) pour fonder l'interrogation.

 

 

   Les couleurs sont claires, printanières, les formes harmonieuses. On assiste à la rencontre de deux êtres qui semblent emportés par l’ivresse de leurs cœurs dans une sorte de danse. Et pourtant l’ambiguïté n’est-elle pas ce qui vient assombrir la joie comme c’est si souvent le cas avec Franta ? Car quel est le sens de cette danse ? L’amour ou la lutte ? Et comment interpréter ce bras se dressant entre les deux têtes ? On ne sait pas si on a affaire à une ligne de démarcation, frontière entre les peuples et les hommes, abîme entre deux solitudes ou si au contraire il incarne le trait d’union annonçant l’étreinte heureuse, celle de l’émouvant bas-relief en bronze de 2012.

 

 

Biographie

 

   Frantisek Mertl, de son nom d’artiste Franta,  est né à Trébic en Tchécoslovaquie en 1930. Sombre période où les bruits et les fureurs de l’histoire confrontent très tôt l’enfant à la tragédie humaine.

  Son père part combattre les troupes nazies et doit s’exiler en Angleterre. Sa mère est inquiétée par la Gestapo.

   Entre 16 et 18 ans il est membre des jeunesses communistes dont il partage les idéaux. Dans l’enthousiasme, il pense œuvrer à la construction d’un monde meilleur, travaillant un mois dans les mines d’Ostrava ou posant des rails entre Brno et Ostrava.

  Après la guerre, en 1948, il entre à l’école des Arts Décoratifs puis à l’école des Beaux-arts de Prague.

  Mais très vite, l’absence de liberté artistique dans un pays soumis à la domination soviétique l’étouffe et en 1958, une visite au musée de Berlin Est, lui offre l’occasion de fuir clandestinement la Tchécoslovaquie. Remarquant un groupe d’ouvriers, il fausse compagnie à son propre groupe,  se joint à l’autre et passe grâce à ce subterfuge la frontière en direction de Berlin Ouest.

   Il faut dire qu’il avait rencontré deux ans auparavant, lors d’un voyage d’étude à Pérouse, Jacqueline, celle qui deviendra sa femme en 1959, et qu’il brûle de retrouver en terre de liberté. A Berlin Ouest, il se réfugie à l’Ambassade d’Angleterre, obtient l’asile politique, et profite d’un avion de l’armée américaine pour se rendre à Nuremberg avant de poursuivre le voyage jusqu’à Nice où il retrouve Jacqueline.

  Le couple s’installe à Vence en 1960.

   Il connaît les affres de l’exil et la douleur d’être déclaré « traitre à la condition ouvrière » lui qui ne renie pas son idéal adolescent d’une humanité fraternelle. Pendant 17 ans, Franta est interdit de séjour en Tchécoslovaquie et l’on imagine, en 1968, son désarroi lorsque les chars russes écrasent la tentative de libéralisation de son pays. Sa résistance ne peut qu’être lointaine. Ce sera sa peinture dont il va faire l’étendard de l’engagement contre l’oppression.

   Il voyage en Grèce, en Espagne, en Yougoslavie, en Afrique du Nord avant de découvrir, en 1980, à l’initiative de Pierre Gaudibert, le conservateur du musée de Grenoble qui l’expose en 1974, cette Afrique noire décisive dans son expérience humaine et artistique. « J’ai dû réapprendre à voir et regarder le monde extérieur », dit-il, à propos des premières expériences africaines. (Cité par Jean-Luc Chalumeau, dans le catalogue qu’il consacre à Franta. (Somogy, éditions d’art, 2007)

   Les œuvres de Franta sont présentes dans de nombreux musées. A Paris (musée d’art moderne), à New York(Guggenheim), à Prague, à Nagoya au Japon, pour citer quelques exemples.

   En 2015, Franta fait une riche donation à sa ville natale, Trébic, qui l’honore en ouvrant un musée Franta dans la vieille maison communale, Narodni dum.

  Après cinquante-sept ans d’exil, l'enfant du pays est, à travers son œuvre, de retour chez lui pour la postérité.

 

 

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