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    Existe-t-il une pensée philosophique habilitée à se dire existentielle ? Au moment où Kierkegaard affronte cette question avec toute la violence d’un pathos existentiel en guerre contre la gloire de Hegel, le penseur abstrait, comme il l’appelle, la question  n‘a rien d’insolite. Mais comment la réitérer en 1945 et a fortiori aujourd’hui, après des décennies de magistère existentialiste ? Heidegger, Sartre, n’ont-ils pas mis l’existence au centre de leurs préoccupations ? Et ne faut-il pas porter au crédit des analyses d’Hegel lui-même, une attention scrupuleuse au concret, à l’existence dans sa finitude essentielle, sa misère, sa négativité ?

    C’est pourtant bien en ces termes que Benjamin Fondane pose le problème, dans ce que l’on peut considérer comme son testament philosophique : Le lundi existentiel et le dimanche de l’histoire, (réédité aux Editions du Rocher en 1990),  en demandant « si le succès tardif (des penseurs existentiels de la première génération : Kierkegaard, Nietzsche, Dostoïevski, Chestov ) est réel ou seulement dû à quelque malentendu, à quelque déviation peu apparente mais profonde de la doctrine qui, chez ses promoteurs ne semblait guère promise à un bel avenir » p. 19. 

 

 Ce débat aurait sans doute fait rage au lendemain de la guerre si les chambres à gaz n’avait pas condamné Fondane au silence. Mais Chestov, Fondane disparus, la subversion philosophique  qu’ils incarnaient avec une radicalité impressionnante a déserté la scène, laissant le champ libre à une nouvelle génération, revendiquant sans état d’âme la dénomination d’existentialiste. De là à penser que l’existentialisme s’inscrit dans le courant de la pensée existentielle et que son succès « couronne les efforts » d’une première génération de philosophes existentiels moins chanceux, la tentation est grande. Or la question est de savoir s’il n’y a pas là un immense malentendu. Parce qu’enfin, «  Kierkegaard mit cent ans à se faire connaître ; Dostoïevski ne passe pas encore pour un philosophe ; Nietzsche passe pour un poète, un prophète ; et la pensée de Chestov n’a jamais été autre chose qu’une vox clamantis in deserto » (p. 18).  Comment comprendre que « le XX° siècle soit prêt à accueillir à bras ouverts la nouvelle génération existentielle » ? N’est-ce pas à la faveur d’une « déviation peu apparente mais profonde de la doctrine », demande  Fondane, au début de son dernier texte, écrit en février 1944 et remis à Jean Grenier quelques jours avant son arrestation le 7 mars 1944.

 

   Au fond il s’agit de savoir si la vague existentialiste qui va triompher avec le retour de temps moins tourmentés est la revanche ou au contraire la trahison de la véritable pensée existentielle. Et pour Fondane, il n’y a pas de doute : de l’une à l’autre la conséquence n’est pas bonne. L’ombre de Hegel se profile encore écrasante derrière les Heidegger, Sartre et consorts, même si dans le détournement qu’ils font de la pensée hégélienne, celle-ci « rend un son désespéré qu’on ne lui connaissait pas » (p. 33). Et cela signifie que rien n’a vraiment changé, que la grande tradition philosophique continue son odyssée de sacrifice de l’existant au nom d’une transcendance, « Histoire, Loi, Raison, Esprit, voire Dieu » constituant le sérieux sur l’autel duquel est immolé celui qui demande vainement la parole, à savoir cet existant singulier que chacun est irréductiblement. Toujours le même goût des abstractions, des concepts, des illusions fumeuses contre le néant desquels Fondane s’insurge pour la dernière fois dans ce texte émouvant et difficile. Emouvant, car nous savons que c’est un homme traqué qui s’exprime, pressé de mettre les choses au point avant qu’il ne soit trop tard. Difficile, car sous son apparence lisse, il y a le combat de Chestov, et sans explicitation des présupposés de la subversion opérée par ces auteurs, la compréhension ne va pas de soi. 

 

   Alors de quoi s’agit-il vraiment ? De savoir s’il suffit de prendre l’existence comme un objet de connaissance pour se proclamer un penseur existentiel.

 

   Car, souligne Fondane, « Un grand fossé sépare […] des philosophies qui traitent de, qui portent sur l’existence, des philosophies qui traitent de et portent sur – la connaissance du point de vue précisément de l’existence inconditionnée, historique et par là non valable pour tous. Il importe de toute urgence de tirer cela au clair si l’on tient à dégager, avant qu’elle ne s’évanouisse (si elle ne l’est pas déjà), la signification autant originelle qu’originale de la philosophie existentielle proprement dite et du rôle qu’elle a tenu, ou qu’elle a manqué de tenir, dans le drame de la Connaissance. Il faudrait se décider sur la marche à suivre : voulons-nous réellement savoir ce que la Connaissance pense de l’existant ou bien, pour une fois, ce que l’existant pense de la Connaissance ? Est-ce l’existence, comme toujours, ou est-ce la connaissance, enfin, qu’il s’agit de rendre problématique ? » p.22.23.

 

      On ne saurait mieux formuler le renversement fondamental de perspective initié par ce qui mérite, aux yeux de Fondane, de s’appeler une philosophie existentielle. « Voulons-nous réellement savoir ce que la Connaissance pense de l’existant ou bien, pour une fois, ce que l’existant pense de la Connaissance ? » dit-il.

   « Pour une fois » : Manière de souligner que rien ne nous est moins familier qu’une telle démarche et qu’entre le point de vue de l’existant et le point de vue de la Connaissance, opposés ici sans compromis possible, il est urgent de prendre conscience que la philosophie a toujours incarné le second.

   C’est que, dans son procès même, autrement dit par sa réflexivité, ses conceptualisations, son souci de cohérence, de rationalisation, elle a toujours été conduite à se déployer dans des catégories qui ne sont pas celles dans lesquelles on vit. Bref, le sujet et l’objet de la Connaissance n’ont jamais été l’existant dans son immédiateté vécue, même quand un Heidegger ou un Sartre font de l’existence leur objet de réflexion. Il est le grand absent de l’effort de connaissance car tous, implicitement, désertent le plan d’immanence de l’existant (indiqué par le e minuscule d’existant), pour le faire surgir en contrepoint d’un autre site, celui de la transcendance de l’être (indiqué par  le C majuscule de Connaissance), quel que soit le nom qu’ils donnent à la fantasmagorie qui est le corrélat des requêtes de la raison. L’Etre, dans sa plénitude, est toujours ailleurs. Il s’appelait avec Platon, le monde intelligible et en regard de son immutabilité, le monde sensible, la réalité de la souffrance et de la joie n’avait pas plus de réalité qu’une ombre. Il s’appelle effectuation de l’Esprit chez Hegel, Raison dialectique, Histoire, Peuple, Culture chez d’autres. Qu’importe la dénomination de nos diverses illusions ontologiques ! Pour l’existant en quête d’ « une connaissance véritable qui ne se détournerait de rien de ce qui est » (p. 53), ces mots ne recouvrent que néant,  le comble étant que c’est  au nom de ce néant d’Etre qu’on a proclamé la nullité ontologique de ce qui est vraiment.

   Une véritable pensée existentielle commence donc avec la critique radicale de la pensée spéculative, avec la subversion de la pensée rationnelle dans laquelle il convient de dénoncer un procès de déréalisation de l’être dans l’immédiateté vivante de sa plénitude et le ressort du malheur de la conscience.

 « La co-existence en l’homme de ces deux pensées dont l’une, immanquablement, effectue l’affirmation existentielle et dont l’autre, non moins immanquablement, nie l’existence et lui substitue un monde de structures idéales qui, pour rester absolues, doivent être soustraites à toute atteinte d’une existence caractérisée par son changement perpétuel, par son flux héraclitéen – la co-existence de ces deux pensées, dis-je, antagoniques, irréductibles, également constitutives de l’être humain, c’est là la source de notre dissension intime, de notre déchirement profond, du malheur de notre conscience » La conscience malheureuse, Denoël et Steele, 1936, p. 24.

 

   Ainsi s’éclairent plusieurs points forts de cette pensée exigeante :

 

   - D’abord l’appel à la subversion des habitudes de la pensée ne doit pas être interprété comme « un abandon de la connaissance, un sacrifizio del intelleto » (p. 53). La critique du discours ne peut s’effectuer qu’à l’intérieur du discours, la critique de la philosophie est encore de la philosophie, mais le thème de la déconstruction, du dépassement de la métaphysique traditionnelle ne flirte jamais avec le nihilisme. Je dois aux lumineuses analyses d’Olivier Salazar-Ferrer dans son Fondane et la révolution existentielle, de m’avoir permis de comprendre le versant positif de la pensée existentielle. Son enjeu est la réappropriation de l’existant par lui-même, l’attestation existentielle, l’insurrection de sa plénitude et de son ouverture sur une transcendance qui est positive bien qu’elle ne puisse être entrevue que dans le langage de ce qu’elle n’est pas. Le commentateur propose l’expression « d’anarchisme métaphysique » pour nommer la démarche de Fondane et il précise : « Comme l’anarchisme politique, l’anarchisme métaphysique présuppose des valeurs informulées (affirmation de l’existant, plénitude vitale, liberté absolue, justice existentielle, abolition de la temporalité, de la finitude, de la nécessité) qui constitue une éthique négative parallèle à l’onto-théologie négative, toutes deux résultant de la subversion du rationalisme » p. 86.

   - Ensuite, la dénonciation du point de vue de la Connaissance sur l’existant ne revient pas à prétendre que la philosophie traditionnelle ne s’est pas intéressée à l’existence. En un sens toute philosophie a, par principe, une dimension existentielle, mais cela ne l’immunise pas contre sa condamnation par la véritable philosophie existentielle :

 

  • D’abord, parce que, si on ne peut l’accuser de négliger l’existant, on le peut « de négliger ses droits. « L’idéalisme de la philosophie consiste en la non-reconnaissance du fini comme être véritable, remarque Fondane en citant Hegel : le fini, le déchiré, le meurtri existent, sans doute, mais ne sauraient avoir droit au chapitre ; si pourtant ils élèvent leur voix, on la tiendra pour une lamentation stérile, une plainte sentimentale, un pur reflet de besoins et d’appétits. L’existant ne saurait avoir d’intérêt qu’au niveau de l’Esprit qui exige précisément le renoncement à tout point de vue particulier au bénéfice du général concret, tel que l’Etat, le Peuple, l’Histoire qui sont chacun à leur manière, l’Esprit incarné », p. 24.

 

  • Ensuite parce qu’elle n’affirme pas la positivité de l’existant. Qu’il s’agisse de Hegel avec le thème du travail du négatif, de Heidegger avec celui de l’être pour la mort ou de Sartre avec celui de la passion inutile, jamais l’angoisse, que tous ces auteurs ne banalisent pourtant pas, ne leur révèle autre chose que leur propre néant. Or affirme Fondane : « L’angoisse nous révèle le néant, sans doute, mais aussi le néant de ce néant ; tenir l’existant pour le « négatif » et le néant pour le moyen qui aura à nous fournir le positif, c’est abandonner la positivité de l’existant qui commençait à peine de poindre  […] Aussi toute philosophie qui porte sur l’existence se tient-elle par avance pour le positif qui s’occupe du négatif et s’interdit par là toute découverte et toute compréhension du point de vue de l’existant […] Le paradoxe d’une telle philosophie, c’est que par sa seule démarche, a priori, elle s’interdit à jamais la découverte, je ne dis pas de l’Existence, mais à coup sûr de l’existant ; jamais elle ne saurait devenir existentielle. Car c’est précisément à l’existant seul qu’il appartient de faire connaître son point de vue ; à lui de décider ce qui est négatif et ce qui est positif » p.28. 29. 30.

 

  • Enfin parce qu’elle a la légèreté  de nous demander avec Camus d’imaginer Sisyphe heureux. « Mais c’est là toute la difficulté ! et c’est de cette difficulté même qu’est née la pensée existentielle, Que Sisyphe s’imagine heureux, c’est tout ce que demande la pensée platonicienne, stoïcienne, hégélienne; qu’il consente à s’« imaginer » heureux, c’est tout ce que lui demande le nous, l’Esprit, la raison universelle, que sais-je ? Il fait preuve par là qu’il n’est pas un misologos, un contempteur de la raison, il renonce à l’absurde ; mais que devient en tout ça le mythe de Sisyphe ? C’est Sisyphe qui est devenu un mythe! Il s’est évanoui au profit de la raison universelle. Car ce que craint la raison, c’est justement un Sisyphe qui refuserait de s’imaginer heureux, qui désespérerait du « sérieux », qui en appellerait à l’Absurde — justement ! Toute acceptation, toute fidélité, toute résignation chasse l’absurde du réel, ou l’imprègne d’intelligibilité. II est vrai que M. Camus ne va pas jusque-là; on verra bien, plus loin, que Hegel non plus ; ce n’est pas à Sisyphe qu’ils demandent de s’imaginer heureux, c’est à nous qu’ils demandent de l’imaginer tel. Cela est beaucoup plus aisé ! Et cela nous sauvegarde la possibilité d’une philosophie qui va « à la recherche de la paix » en se détournant, comme le disait Jaspers, de « l’inquiétude incessante » des Sisyphes – qu’ils aient nom Kierkegaard ou Nietzsche. M. Camus finit son livre par un coup de maître ; mais pour cela il fallait négliger de prendre l’avis de Sisyphe lui-même » p. 37.38.

 

Alors que peut-on appeler une philosophie existentielle ?

 

  • Une philosophie prenant au sérieux la voix de l’existant criant qu’il lui est impossible de vivre dans les catégories de la pensée rationnelle et rendant audible « ce cri immense de la misère et de la souffrance humaines, ce long gaspillage d’espoir et de désespoir dont nous cherchons en vain le moindre écho dans toute l’histoire de la philosophie » (p. 46). Une philosophie donc dont la démarche se veut, aux antipodes de la désertion rationaliste, une affirmation existentielle. Dans La conscience malheureuse(X-XI), Fondane la définit comme « l’acte par lequel l’existant pose sa propre existence, l’acte même du vivant, cherchant en lui et hors de lui, avec ou contre les évidences, les possibilités mêmes du vivre ».

 

  • Une philosophie libérant la révolte de l’existant contre la finitude, la mort, la nécessité et attestant par là, la soif de l’infini immanente à l’existant. « Il n’y a pas assez de réel pour ma soif » dit un vers de Préface dans Ulysse, (le mal des fantômes, Verdier, p. 21). C’est le thème chestovien de la lutte contre les évidences et les mots d’ordre de la sagesse classique. A l’exhortation de Pindare que Valéry avait placée en exergue du Cimetière marin et que Camus reprend en ouverture du Mythe de Sisyphe : « ô mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible » (Pythiques, III, 61-4), Fondane et Chestov placent leur combat dans le sillage de la citation biblique : « Que se réalise donc la promesse : « il n’y a pas d’impossible pour vous » ». Il y a ainsi une dimension prométhéenne de la pensée existentielle car restaurer les droits de l’existant contre les leçons de la raison, avec son sens de la limite et de la mesure, revient à refuser de sacrifier la vitalité transgressive du vivant. L’énergie dionysiaque agonise dans la clôture. Son mouvement naturel est de faire sauter les barrières comme le figure l’opposition de l’Ulysse juif et de l’Ulysse grec. Si celui-ci ferme ses oreilles aux chants des sirènes et, acceptant la finitude, rentre sagement au bercail, l’Ulysse juif ne renonce pas au voyage et se jette à la mer comme si « la chanson qui tue » contenait des promesses  d’immortalité autrement plus réelles que celles des Muses. En ce sens, comme le montre Olivier Salazar-Ferrer, la pensée existentielle renverse les valeurs mythologiques grecques de la muse et de la sirène. « Selon la remarque de J.-P. Vernant, les sirènes sont l’envers des Muses, et si elles promettent un savoir inoubliable avec leur chant mélodieux, celui qui les écoute subira lui aussi l’affreuse mort et rejoindra le champ d’ossements blanchis de leurs victimes. Chargées de l’éros mortel et faisant l’éloge d’Ulysse « honneur des Achéens » dit Vernant, elles n’offrent que de façon illusoire la promesse d’immortalité que peuvent offrir les Muses, filles de Mémoire « comme si s’étaient ouvertes, à travers leur corps charmant, leur pré fleuri, leur douce voix, les frontières qui clôturent l’existence humaine et qu’on puisse, par elles, les franchir sans cesser d’exister ». Or chez Fondane, les valeurs antithétiques de la sirène et de la Muse sont renversées. La mort de la sirène est donc une mort qui fait vivre puisqu’elle annule la mort induite par la finitude tandis que la Muse et ses promesses d’immortalité par le chant se chargent de l’ensorcellement fatal de la sirène ». Fondane et la révolte existentielle, Editions de Corlevour, p. 92.

 

  • Par cette volonté démiurgique de transgression de la finitude, la pensée existentielle est donc une philosophie qui fait de la limite qui aliène l’existant, non point ce qu’il doit sagement accepter, comme si la liberté ne pouvait pas être autre chose que l’acceptation stoïcienne, mais l’aiguillon d’une authentique liberté, celle qui ouvre sur l’espérance du « tout est possible ». C’est dire qu’elle défend une conception paradoxale de la liberté puisque, bien que refusant les fausses transcendances de la pensée rationnelle, elle refuse d’être enfermée dans sa propre immanence. Il s'ensuit qu'il n'y a qu'une seule  véritable issue, celle qu'offre la proximité du Dieu perdu, occulté par le rationalisme mais dont le Livre est la promesse.  C’est par là que la pensée existentielle plonge ses racines dans Jérusalem et rencontre Athènes comme un obstacle à vaincre. Car « la philosophie de Socrate, celle d’Athènes […] abandonnait l’existant sans défense devant les hussards, sabre au clair, de l’Histoire. Seul parmi les livres, le Livre craque sous la pression d’une possibilité infinie, ouverte à l’Homme, d’un Absurde à tout instant prêt à rompre le « sérieux », d’un Pouvoir auquel nous sommes invités à participer ; seul il nous révèle le sens, la portée et la solution du mystère qui fait de l’existant un aliéné irrésistiblement poussé à succomber à la magie – qui a pour source le Néant, pour moteur le péché et pour véhicule le savoir autonome. Sans doute la foi aux révélations historiques d’un Dieu vivant commande-t-elle le Livre ; mais sa philosophie, sa métaphysique peuvent être considérées en elles-mêmes et figurer dans une histoire de la philosophie, sans entraîner, par le fait, l’obligation d’une adhésion » p.57. D’où le constat de Fondane : « Enigmatique philosophie! sans terminologie, méthode ni technique ! qui ne nous offre pas de Règles pour juger du vrai; dans laquelle le « moi » ne se révèle pas comme une raison dont la législation ne dépend plus de rien ; qui souffre de passer pour discours vide et métaphore poétique ; qui s’en vante même. Pourtant, dès qu’il y a dans le monde une pensée existentielle, et ne fût-ce qu’un germe, et se crût-elle laïque, elle ne fait que tourner comme une phalène autour de cette philosophie — de la liberté, du possible, de l’absurde. Qu’elle le veuille ou non, elle est fille, ou parente, de la pensée prophétique, cette pensée existentielle de Kafka, à la fin du Procès où son héros est livré aux bourreaux (les hussards sabre au clair) pour un crime qu’il ignore et  qu’on lui cache (le « Sérieux » de l’Histoire) « Y avait-il encore un recours ? Existait-il des objections qu’on n’avait pas encore soulevées ? Certainement, il y en avait. La logique a beau être inébranlable. Elle ne peut résister à un homme qui veut vivre » Il n’est pas d’Athènes cet univers de la pensée kafkaïenne, irrésistiblement oppressé par une magie – qui interdit la liberté sans prévenir l’évasion, qui nous empêche de passer par des portes pourtant demeurées ouvertes, qui ne nous laisse pas recevoir des messages pourtant envoyés, qui nous tient enfermés dans des prisons sans barreaux, qui nous détourne de boire une source qui coule pourtant à portée de notre bouche » Le lundi existentiel et le dimanche de l’histoire, Edition du Rocher, p. 58.59.

 

  • Maintenir ouverte une possibilité ne signifie pourtant pas que cette décision s’enracine dans l'assurance d’une foi. Ni Chestov, ni Fondane n’étaient soutenus par une confiance vivante dans la révélation biblique. La crise qu’ils incarnent est aussi bien religieuse que philosophique. Leur théologie est aussi négative que leur ontologie. Ce sont des juifs hérétiques en rupture  avec le judaïsme orthodoxe autant qu’avec les Lumières juives. Ils sont inclassables et c’est pourquoi ils nous parlent de manière universelle. Dans un article sur Léon Chestov à la recherche du judaïsme perdu, Fondane écrit : « Si le juif, seul dans l’Antiquité, a témoigné de la présence effective de Dieu, du moins pourrait-il, dans le monde moderne, et contre le monde moderne, être seul à témoigner, avec la même angoisse, de l’absence de Dieu. » Un Dieu qu’ils refusent de recycler, comme le fera abondamment l’existentialisme, sous la forme de nouvelles machines à broyer l’existant. La lutte contre les aliénations sociales, les promesses de la Révolution ou les naïvetés de l’humanisme ne leur font pas illusion. L’article : L’homme devant l’histoire ou le bruit et la fureur en atteste éloquemment et n’est pas pour rien dans l’occultation de la pensée existentielle après la guerre. Fondane n’y soutenait rien moins qu’Hitler est l’aboutissement de la civilisation occidentale avec son rationalisme et son humanisme. Au refus d’admettre l’absurdité de l’histoire, il oppose le constat de Shakespeare : « la vie est une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur » et il proclame les vertus d’un héroïsme d’une autre nature : « Il se peut que le suprême héroïsme, je veux dire la chose la plus malaisée à l’homme, ne soit pas le sacrifice de sa vie, mais l’aveu de sa défaite spirituelle. Il est plus dur à notre esprit de confesser : « Je ne peux rien rien, il n’y a plus rien à faire » qu’il n’est dur à notre vie de se donner. Le courage à la nue vérité est plus atroce que le sacrifice de soi ; les terreurs de l’esprit humilié sont autrement plus tragiques que les tremblements de la chair. Celui qui proteste, quand plus rien ne va, que l’histoire est raisonnable et l’ennemi « immoral » – qu’il est loin de la terrible et nue humilité d’un Shakespeare s’avouant vaincu par le bruit et la fureur, d’un Dostoïevski criant qu’il ne peut pas se respecter ! Sommes-nous au seuil du religieux qui ne commence, il nous semble, que lorsque l’histoire cesse, pour nous, d’avoir un sens intelligible ? Tant qu’il y a encore quelque chose à faire, tant qu’on peut espérer vaincre par ses propres forces et par celles de l’Idée, tant qu’on n’a pas encore perdu le tout et irrémédiablement, le rapport n’est pas encore ouvert entre l’homme et Dieu, si ce n’est le rapport illusoire de l’amor Dei intellectus.» » Le lundi existentiel et le dimanche de l’histoire, Edition du Rocher, p. 145.146.

 

  • Alors, pour terminer, il me semble que la force des penseurs existentiels est de maintenir vivante la vigilance de l’existant contre toutes les tentations de désertion de sa condition tragique, qu’il s’agisse des messianismes profanes ou religieux. En ce sens ils revitalisent la pure inquiétude philosophique, la violence interrogative, dont Socrate aussi bien que les prophètes juifs ont témoigné.

 

A méditer : 

 

   « L’impertinente inquiétude, la sainte hypocondrie seraient-elles non des « états d’âme » comme la paix, la satisfaction de l’esprit, mais un instrument de recherche, les prolégomènes de la méthode ? Maintenir l’inquiétude dans l’existant – ce serait là le rôle du philosophe ? Mais n’est-ce pas trop accorder à une philosophie qui n’a rien à nous enseigner, qui n’est pas un savoir, qui nous laisse les mains vides […] Appartient-il encore à cette philosophie de mesurer à ses seuls pouvoirs l’étendue du réel ? et de déclarer infranchissables les bornes qu’elle ne saurait franchir? A partir de là — mais de là seulement — débute la philosophie inconditionnée, historique, non valable pour tous — qui, par le fait même d’être, institue la critique de la théorie de la connaissance telle que formulée par la philosophie positive et lui assigne ses limites. Est-ce beaucoup que de demander au philosophe de reconnaître (il n’est point besoin qu’il approuve) l’existence, au sein de la philosophie, de ces problèmes et l’avènement, à ses frontières où commence le no man’s land, d’un nouveau type de philosophe, différemment équipé au point de vue « technique », puisque réservé à un autre type d’exploration? Est-ce beaucoup que de demander au philosophe, au moment où il se heurte à l’inintelligible, au «malheur» de ne pas leur tourner le dos, de ne pas les déclarer du « bavardage » et surtout de ne pas «interpréter » les problèmes qu’il rencontre à la seule fin d’obtenir au plus vite la « satisfaction d’esprit » qui a failli lui échapper ? La recherche, plusieurs fois millénaire, de cette « satisfaction » n’est-elle pas encore une preuve suffisante du mal incurable que le philosophe traîne avec lui, et qu’il n’ose pas envisager? Pourtant, c’est à ces moments exceptionnels, et qui ne dépendent pas toujours de nous, qu’il dépend de nous, peut-être, d’ouvrir les yeux et de tendre toute notre volonté pour faire que notre monade ne soit pas fermée et finie, mais ouverte et infinie. Ce n’est qu’à ces moments exceptionnels qui ne dépendent pas toujours de nous, qu’il dépend de nous cependant, pour une bonne part, de faire face au Pouvoir magique qui nous oblige au séjour du Néant — ce Néant qui, malgré notre évidence intime (Sentimus, experimus), s’entête à démontrer qu’il n’y a ni portes ni fenêtres dans notre petite monade. C’est là que l’existant connaît que sa liberté est refus — refus à tout ce qui tend à l’enfermer pour toujours dans sa propre immanence et ne lui offre que de fausses issues, de fausses transcendances — de soi sur soi, de sa connaissance sur son existence, de la raison universelle sur sa connaissance, d’un Dieu parallèle à son immanence qui, à son tour, ne peut sortir de soi. Etc.

   Mais l’Existant — c’est beaucoup dire, peut- être! C’est là une catégorie presque aussi générale que l’Existence ; et ce concept aussi, il le faudra sacrifier, L’ « exception » n’est pas n‘importe quel existant, bien que n’importe quel existant soit susceptible, d’un moment à l’autre, de devenir l’«exception ». Une philosophie non valable pour tous, cela veut dire seulement, peut-être — non valable pour tout homme pendant que plongé dans les conditions ordinaires de la vie où, pour chaque question, il y a une réponse toute prête. Mais la peste, le tremblement de terre peuvent surgir soudain, avec leurs problèmes, dans l’homme le moins préparé, dans la vie la plus banale. Tout un chacun peut devenir une « exception », bien que jusque-là il ne fût même pas parvenu à comprendre ce que cela voulait dire; bien que jusque-là il n’eût eu aucune envie de le devenir. Kierkegaard eût préféré sans doute épouser Régine Olsen et ne pas devenir une « exception » ; Nietzsche eût préféré ne pas attendre sa folie pour envoyer à Mme Wagner son télégramme « Ariane, je t’aime » ; Ivan Ilitch eût préféré être écrasé par une voiture que d’affronter les « révélations de la mort » Dostoïevski eût préféré vivre dans un monde sans « souterrain » ; Pascal eût préféré une chaise à un abîme. Et, en général, nous tous, préférerions n’importe quelle servitude, voire les hussards de la « guerre nécessaire », à la terrible expérience de perdre pied et notre confiance en la raison. Il est plus aisé de renoncer à tout ce que nous avons de plus cher au monde, que de demander, comme job, un arbitre entre nous et Dieu. Mais l’expérience qui fera de nous une « exception » et nous livrera aux problèmes existentiels ne dépend pas de nous. Que nous le voulions ou non, il faudra traverser ses affres, il nous faudra tenter de nous en délivrer — et écouter la promesse. Quelle promesse?

   « Tu es réservé pour un grand Lundi! —— Bien parlé, mais le Dimanche ne finira jamais ! »

    C’est ainsi que parle Kafka, qui ne peut s’empêcher cependant d’attendre passionnément le « grand Lundi » ! Car elle est là, la voix qui crie jusque dans nos oreilles : « Tu es réservé… ! » Si l’existant n’a ni portes ni fenêtres, d’où donc vient-elle cette voix ? Et si elle ne vient que de lui-même, pourquoi, même alors, serait-elle moins légitime que la voix qui dit : « Jamais ! » ? Pourquoi cette passion seule serait-elle – inutile ? Pourquoi elle seule doit-elle désespérément lutter pour faire valoir ses droits ? La lutte n’est pas finie ; finira-t-elle jamais ? C’est pourtant l’idée, l’obsession, la voix étrange du « grand Lundi » qui rend le Dimanche de l’Histoire si sombre, si anxieux, si long, si impatient de proclamer son « sérieux » et de faire donner ses hussards contre tous ceux qui flairent qu’il n’est – et  ne saurait être – que  néant.

   Car il ne serait pas néant s’il ne portait, jusque dans ses structures les plus intimes, la négation de soi par soi et ne savait de source sûre que sa cruelle emprise sur l’existant n’est qu’une Zauberkraft – un pouvoir magique – d’autant plus malaisé à rompre – qu’il repose proprement sur – rien. » Ibid., p. 62.64.65.66.67.68.

 

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9 Réponses à “Existentialisme et pensée existentielle. Benjamin Fondane.”

  1. Ann Van Sevenant dit :

    Simone Manon, je viens de lire votre magnifique article sur Benjamin Fondane du 11.10.10.
    J’ai moi-même proposé le néologisme de « dualectique » pour désigner la co-existence des forces contraires en l’homme dont vous parlez.
    Est-ce que nous pouvons entrer en contact par cette voie?
    Ann Van Sevenant

  2. Simone MANON dit :

    Merci, Ann, pour le jugement que vous portez sur ce modeste article.

    Bien à vous.

  3. Bosco dit :

    Madame,

    Il y a de cela une dizaine de jours, j’ai laissé deux messages assez longs concernant des questions à propos de deux articles : celui-ci sur Fondane et celui sur Chestov.

    Avez-vous pu en prendre connaissance ?

    Bien à vous,

    Bosco

  4. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Oui, j’ai bien lu vos messages mais je n’approuve et ne réponds que lorsque je peux apporter des réponses claires à des questions claires et surtout lorsque je dispose du temps pour le faire.
    Bien à vous.

  5. Bosco dit :

    Bonjour Madame,

    Pensez-vous que vous aurez du temps pour y répondre dans les jours à venir ou cela ne vous semble pas réaliste ?

    Bien à vous,

    Bosco

  6. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Si votre question est courte et claire, je prendrai la peine de répondre. Dans le cas inverse, non.
    Bien à vous.

  7. Anna dit :

    C’est un peu simpliste comme explication.
    C’est un condensé de tout ce qui a déjà été dis sur le sujet. Dommage.

  8. Simone MANON dit :

    Bonjour
    On est impatient d’apprendre, grâce à vos lumières, en quoi consiste une explication exonérée de tout simplisme !
    Je ne vous ferai pas l’injure de croire que vous ignorez qu’à défaut de cette démonstration votre jugement n’est pas autre chose qu’une appréciation creuse et présomptueuse.

    PS: ce qui a été dit. La correction orthographique est une exigence au même titre que le respect de quelques règles de politesse que vous semblez ignorer aussi.
    Bien à vous.

  9. Les cahiers Jérémie dit :

    Bonjour,
    ·
    Vous affirmez la chose suivante :
    « Maintenir ouverte une possibilité ne signifie pourtant pas que cette décision s’enracine dans l’assurance d’une foi. Ni Chestov, ni Fondane n’étaient soutenus par une confiance vivante dans la révélation biblique. La crise qu’ils incarnent est aussi bien religieuse que philosophique. Leur théologie est aussi négative que leur ontologie. Ce sont des juifs hérétiques en rupture avec le judaïsme orthodoxe autant qu’avec les Lumières juives. Ils sont inclassables et c’est pourquoi ils nous parlent de manière universelle. »
    ·
    Que Chestov « ne fut pas soutenu par une confiance vivante dans la révélation biblique », c’est là une bien médiocre lecture de son œuvre – lui, l’auteur de « La balance de Job », du « Pouvoir des clefs », de « Athènes et Jérusalem », de « Sola Fide, Luther et l’église », etc.
    ·
    Le philosophe Jean Brun était en outre en désaccord avec cette pensée, car voici ce qu’il affirma à propos de Chestov : « Une véritable conspiration du silence a été organisée autour de son œuvre par les historiens et les universitaires parce que Chestov était chrétien, rejetait le marxisme, écrivait dans une langue claire et surtout parce qu’il osa demander des comptes à la Raison, cette déesse intouchable qui, depuis Descartes, règne en France et en Europe sur le monde des idées. »
    ·
    Vous calquez Fondane sur Chestov et vous tentez ainsi d’expliquer le philosophe russe par l’œuvre de Fondane (lui qui vint d’ailleurs après). Mais vous faites erreur. Certes, la rupture avec l’orthodoxie du judaïsme saute aux yeux chez l’un comme chez l’autre, mais la rupture de Fondane avec les Lumières juives est bien moins évidente dans le sens où ce dernier tenta de concilier les deux testaments… Quand à Chestov, sa lecture de Pascal, Luther ou encore Dostoïevsky lui ont donné de finir son chapitre sur « la philosophie médiévale » (dans Athènes et Jérusalem) avec les paroles du Christ.
    ·
    Ainsi donc, comme vous le dites, Chestov nous parle d’une « crise religieuse et philosophique, et d’une théologie négative tout autant que d’une ontologie négative »… Mais il échappe à toute classification parce qu’il reconnaît encore dans le texte biblique qu’une certaine révélation se cache ! Une « seconde dimension de la pensée » y est disimulée dit-il, et c’est elle qui est précisément cette crise religieuse et philosophique, cette théologie et cette ontologie négative. Cette « seconde dimension de la pensée » qu’il nomme à plusieurs reprise « la foi ».
    ·
    Chestov était soutenu par une confiance vivante dans une révélation biblique, et par une certaine assurance de la foi. MAIS – la nature et l’explication de cette révélation et de cette foi, tant elles sont existentielles, irréligieuses et adogmatiques, échappent à tout enfermement, rationalité, théologie et ontologie. Toutefois, elles ne deviennent jamais ésotériques tant elles sont assoiffées par l’incarnation de l’être. Ainsi donc, une telle foi est trop existentielle en voulant de la vie au-delà de la mort ; et un tel dieu est trop existant, trop incarné, trop passionné par exister ; et une telle philosophie est trop déraisonnable, trop ennemie des vérités universelles. C’est pourquoi, devant ces multiples contradictions – malheureusement & heureusement – certains sont poussés à expliquer le philosophe russe par ce qui ressemble à une échappatoire, à savoir que Chestov n’était soutenu par « aucune foi ni aucune révélation biblique. »
    ·
    Et par ce petit coup de baguette magique, ils peuvent donc, à l’instar de Camus, parler d’un existentialisme « concret et trop concret », « humain et trop humain », c’est-à-dire qui se moque bien d’aller au-delà de la mort – car un tel saut demanderait la Foi, ce qui, pour un tel existentialisme, est une Hérésie. Qu’attend-on d’un tel existentialisme ? Une seule chose : qu’il redevienne raisonnable tout en restant assaisonné d’une certaine valeur d’existant – histoire de se dire encore un peu rebelle, un peu moderne, un peu vivant… Un existentialisme qui se voudrait donc universel ; une sorte de catholicité de la tiédeur où une certaine raison a su trouver un consensus avec un succédané de liberté. Une liberté enfin affranchie de basculer dans l’impossible, c’est-à-dire dans la foi en un autre homme, en un « fils de l’homme », celui-là même qui serait capable de vaincre la plus logique des logiques, la plus raisonnable des raisons qu’a su offrir la vie ici-bas – à savoir la mort.

    Salutations

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