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Thomas Hobbes. Portarit par John Michael. National Gallery. Londres.

 

Ces deux thèmes sont des fictions théoriques que la philosophie politique a élaborées, avec Hobbes, Locke, Rousseau et bien d'autres pour répondre à un certain nombre de questions.

Pourquoi les hommes instituent-ils un pouvoir politique ? Un pouvoir est une force capable de soumettre des volontés récalcitrantes. Comment comprendre que des êtres si enclins à l'insubordination, sacrifient leur liberté naturelle et instituent un organe de pouvoir ?

Une société politique est-elle seulement un groupe d'individus agrégés sous la férule d'une force ? Qu'est-ce qui fait qu'un corps politique a une unité et une volonté politique ? Bref, comment passe-t-on du multiple à l'un, des volontés particulières à une volonté commune ? Qu'est-ce qui fait qu'un peuple est un peuple demande Rousseau dans le chapitre V du Livre I de Du Contrat Social ? Comment passe-t-on de la pluralité des volontés (la multitude) à l'unité de la volonté civile (le peuple comme personne civile) demande Hobbes dans le chapitre XVI du Léviathan ?

Quelles sont les fins en vue desquelles les hommes forment des sociétés politiques et par quels moyens celles-ci peuvent-elles être réalisées le plus efficacement ? Tous les moyens sont-ils légitimes ?

    Les idées d'état de nature et de contrat social ont pour fonction de fournir des outils théoriques pour rendre intelligible le fait politique et pour le juger. En effet, la manière dont est théorisé l'état de nature a des incidences sur la conception de l'état civil souhaitable.

 

I)                   Qu'appelle-t-on l'état de nature et comment le concevoir ?

 

  Etat de nature s'oppose à état civil et désigne l'état des rapports humains antérieurement à toute institution politique ou juridique. Tous les auteurs : Hobbes, Spinoza, Rousseau, Kant s'accordent pour dire que l'état de nature ou état sauvage est un état de violence, incompatible avec les exigences d'une vie humaine. Néanmoins les présupposés anthropologiques ne sont pas totalement les mêmes d'une analyse à l'autre. Locke, par exemple, moins pessimiste que Hobbes sur la nature humaine, n'assimile pas état de nature et état de guerre. Il s'ensuit qu'il ne conçoit pas l'état civil comme le contraire de l'état de nature mais comme sa simple continuation par les moyens du droit et de la culture.

 Attention : Le thème politique de l'état de nature ne doit pas être confondu avec l'analyse que Rousseau conduit dans le Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes. (Thème anthropologique). Dans ce texte, le philosophe pense ce que serait un véritable état sauvage. Ce serait le contraire de l'état civil, pas seulement au sens où la philosophie politique l'entend. Celle-ci pense sous ce nom des rapports sociaux non institués politiquement et juridiquement. Or, en toute rigueur, un véritable état sauvage serait un état où l'homme vivrait hors d'une société, dispersé, sans aucun rapport avec d'autres hommes. Cet état qui n'a jamais existé, puisque l'existence humaine est sociale, serait un état où l'homme serait « un animal stupide et borné », ne parlerait pas, ne penserait pas, n'aurait pas de désirs, seulement des besoins, serait innocent c'est-à-dire non pas bon (le fameux mythe du bon sauvage qui n'a rien de rousseauiste), mais étranger à une existence morale. Hébétude, innocence, indépendance, tranquillité, voilà ce que serait l'état sauvage. Cette construction théorique a surtout, pour Rousseau, la fonction de pointer les caractéristiques de l'état social : développement de l'intelligence, existence morale et méchanceté due à l'essor des passions, servitude, l'homme civil vivant dans la dépendance d'autres hommes, malheur. (Cf. cours : la perfectibilité)

 

A)    Hobbes. 1588.1679.

 

  Hobbes prétend appliquer à la connaissance de l'homme la méthode des sciences. Il ne s'agit pas de décrire l'homme tel qu'on voudrait qu'il soit, mais de l'étudier tel qu'il est. Il considère qu'une véritable science politique ne peut pas être construite sur des rêves moraux. Hobbes critique les philosophes (par exemple Platon) ayant conçu des cités idéales, à partir d'un homme envisagé selon sa destination morale. Confrontés à la réalité, ces systèmes ne peuvent apparaître que comme des utopies.

   [Voyez que Machiavel dans le chapitre XV du Prince dit la même chose : « Puisque mon intention est d'écrire quelque chose d'utile pour qui l'entend, il m'a semblé plus approprié de considérer la vérité effective de la chose plutôt que l'imagination qu'on s'en fait. Beaucoup se sont imaginés des républiques et des principautés que jamais on n'a véritablement ni vues ni connues, car il y a un tel écart entre la façon dont on vit et celle dont on devrait vivre, que celui qui délaisse ce qui se fait pour ce qui devrait se faire, apprend plutôt à se perdre qu'à se sauver ». Même coup de griffe à Platon dont l'erreur est de confondre la morale et la politique.]

   Hobbes s'efforce de décrire la nature humaine dans une perspective mécaniste. Les actions et les pensées de l'homme sont déterminées par des mouvements naturels. Ses représentations sur le bien ou le mal, le juste et l'injuste sont des opinions ou imaginations car il faut appeler ainsi l'exercice de l'esprit au service des passions.

  L'état de nature est donc déduit des passions humaines, dont la plus fondamentale est le conatus (l'effort) d'auto conservation. Tout, hors de nous et en nous n'est que moyen permettant l'affirmation et l'expansion du moi individuel. (Cf. Le thème rousseauiste de l'amour de soi).

  NB : Macpherson (1973) a donné à cette doctrine et à celle de Locke le nom d'individualisme possessif. C'est en elles que sont posés, au 17°siècle, les fondements de la démocratie libérale. Dans la mesure où ces auteurs posent le principe de droits individuels ou droits attachés à la nature humaine, ils sont les fondateurs du libéralisme.

  Pour Hobbes, l'avidité, l'appétit de possession et de pouvoir déterminent les conduites humaines. « Je mets au premier rang une inclination générale de toute l'humanité, un désir perpétuel et sans répit d'acquérir pouvoir après pouvoir qui ne cesse qu'avec la mort ».

  La nature humaine se caractérise aussi par un amour de la gloire, par la vanité ou par l'orgueil.

  La concurrence, la rivalité pour la possession des biens, pour le pouvoir ou pour les prestige (la réputation) engendre la guerre de tous contre tous et justifie la passion la plus puissante ; la crainte de la mort violente. Hobbes fonde l'égalité naturelle des hommes sur cette passion. En effet, le plus faible pouvant par sa ruse ou par son alliance avec d'autres représenter un danger pour le plus fort, chacun peut également à tout autre craindre la mort violente. La capacité de tous les hommes d'être une menace pour chacun les rend égaux. Or leur plus puissant désir est de se conserver. Il faut donc sortir de l'état de nature pour satisfaire la passion fondamentale de cette même nature.

 

 Idée force : L'institution politique ne requiert pas pour être fondée, d'admettre l'existence en l'homme d'une capacité morale. Celle-ci est une chimère. La raison n'est en l'homme qu'un instrument de calcul au service de ses intérêts. Savoir calculer ses intérêts, telle est la fonction que le très réaliste Hobbes reconnaît à la raison. Celle-ci n'est pas conçue, comme chez les Anciens ou chez Descartes comme une faculté autonome ayant ses exigences propres : celles de la vérité, du bien et du juste. Au cœur de la délibération rationnelle, seules les passions oeuvrent.

  NB : Cette analyse de l'état de nature est un commentaire de la formule de Plaute : « L'homme est un loup pour l'homme ».

 

B)    Locke. 1632.1704.

 

  Locke accorde que le premier besoin et donc le droit fondamental de l'homme est sa conservation, mais il n'y a pas chez lui l'idée que la violence de l'état de nature procède «de la tendance naturelle des hommes à se faire mutuellement du mal » (Hobbes).

  La menace principale pour la conservation de la vie ne procède pas des passions inhérentes à la nature humaine mais de la misère et de la rudesse des conditions naturelles.

  Pour Hobbes la mort menace sous la forme de l'hostilité des autres hommes, pour Locke, sous celle de la faim.

  L'homme naturel, essentiel est donc l'homme qui a faim. Il est en relation avec son corps et avec la nature avant de l'être avec son semblable. Pour apaiser sa faim chacun va chercher dans la nature sa subsistance. Celle-ci est originairement propriété commune, à une seule exception : chacun est propriétaire de sa personne et de son propre travail. Dès lors qu'un homme détache les pommes du domaine commun, il se les approprie. L'appropriation n'a pas besoin du consentement des autres. Locke, remarque que s'il devait attendre ce consentement, l'homme mourrait de faim. La propriété est donc un droit naturel, indispensable à sa conservation. Son fondement matériel et moral est le travail. Celui qui cueille les pommes effectue une tâche, l'œuvre de ses mains est incorporée à son bien. En vouloir à sa propriété revient en fait en vouloir à son travail sur lequel nul n'a aucun droit. « C'est en fait le travail qui donne à toute chose sa valeur propre ». Il s'ensuit que toute terre appropriée et cultivée par l'homme n'est pas une spoliation des autres hommes ; mais « une augmentation de l'humanité ». Un Roi indien de vastes terres non cultivées en Amérique, remarque Locke, vit moins bien qu'un ouvrier agricole en Angleterre. Deuxième Traité du Gouvernement Civil. §41. La propriété du travail ou la propriété tout court sert les intérêts de tous.

   L'état de nature n'est donc pas, par définition, un état de guerre.

  Avant d'être un animal politique, l'homme est un animal travailleur et propriétaire, propriétaire parce que travailleur. Les hommes nouent naturellement entre eux des relations économiques dans lesquelles chacun poursuit son intérêt privé.

    Ce qui tient lieu de loi dans cet état est la loi naturelle. Cette loi naturelle que chacun découvre dans sa raison « enseigne aux hommes s'ils veulent bien la consulter qu'étant tous égaux et indépendants, nul ne doit nuire à un autre par rapport à sa vie, à sa santé, à sa liberté, à son bien » §6. Il s'ensuit que l'état de nature est un état de parfaite liberté dans lequel chacun dispose de lui-même (de ses actions et de ses biens) dans les limites de la loi naturelle. Locke en donne la définition suivante : « Des hommes vivant selon la raison, sans supérieur commun sur la terre disposant de l'autorité de juger entre eux, tel est strictement l'état de nature » Deuxième traité du gouvernement civil. § 19.

   Mais précisément l'absence d'un juge commun est ce qui fait que l'état de nature tend à devenir un état de guerre. Pourquoi ? Parce que tant qu'il n'y a pas une autorité reconnue pour arbitrer les différends qui peuvent surgir entre les hommes, chacun est juge dans sa propre cause. Dans l'état de nature chacun est le gardien de la loi naturelle. Chacun se reconnaît le droit de punir la transgression de la loi naturelle ou d'en empêcher la violation. « Par les lois fondamentales de la nature, l'homme étant obligé de se conserver lui-même autant qu'il est possible, lorsque tous ne peuvent pas être conservés, la sûreté de l'innocent doit être préférée, et un homme peut en détruire un autre qui lui fait la guerre, ou qui lui donne à connaître son inimitié et la résolution qu'il a prise de le perdre : tout de même que je puis tuer un lion ou un loup, parce qu'ils ne sont pas soumis aux lois de la raison et n'ont d'autres règles que celles de la force et de la violence. On peut donc traiter comme des bêtes féroces ces gens dangereux, qui ne manqueraient point de nous détruire et de nous perdre si nous tombions en leur pouvoir » §16.

  A partir de ces considérations, on voit les inconvénients de l'état de nature. Chacun étant juge dans sa propre cause, il est difficile d'exécuter équitablement la loi naturelle. L'amour propre des individus, les passions qui souvent subvertissent leur raison et les rendent injustes les uns avec les autres les exposent à la violence et rendent nécessaire l'institution d'un gouvernement civil.

  La finalité de cette institution est la protection de la vie, de la liberté et des biens de chacun. Locke écrit dans le § 34, que la possession des « hommes industrieux et rationnels » doit être protégée «  du caprice et de la cupidité des querelleurs et des chicaniers ».

   Il s'ensuit que l'état civil n'est pas en rupture radicale avec l'état de nature, il est sa continuation par les moyens du droit. Les droits politiques ne sont pas autre chose que les droits naturels ; droits qui sont mieux protégés dans un état où le règlement des différends est transféré à la puissance publique, celle-ci ne devant pas avoir d'autres droits que les droits naturels originaires.

 

II)                Qu'est-ce que l'idée d'un contrat social et pourquoi faut-il recourir à cette fiction théorique ?

 

  Un contrat est une convention ou un accord par lequel des sujets libres s'engagent réciproquement ou à l'égard d'autres personnes. Toute la vie sociale est tissée de contrats entre des particuliers ; mais que peut bien signifier l'idée d'un contrat social ? Certes, il n'a jamais été historiquement passé, néanmoins il est ce qu'il faut supposer au principe de l'institution politique pour comprendre ce qui distingue une multitude d'hommes agrégés sous la contrainte d'une force, d'une multitude d'hommes associés dans un corps politique.

   Un corps politique, en effet, n'est pas une réalité naturelle. Ce qui est donné naturellement, ce sont des individus avec leur volonté particulière, leur liberté naturelle et leur souveraineté. Or l'existence politique, ramenée à son essence, implique la substitution d'une souveraineté politique aux souverainetés individuelles. Comment s'opère le passage du fait naturel au fait politique ? On peut bien sûr objecter que, dans la réalité historique cette question n'a pas de sens, puisque tout individu appartient de facto à sa naissance à un corps politique et que dans l'histoire on passe d'un état social donné à un autre état social, jamais de l'état de nature à l'état social.

  La remarque n'est pas sans pertinence, reste que si les membres d'une communauté politique par leur naissance ne lui donnent pas moralement leur consentement, celle-ci cesse de facto d'exister. Elle implose comme on l'a vu récemment avec la Yougoslavie ou l'URSS.  Le contrat social est donc la convention originaire à laquelle il faut remonter dans un souci de rationalité pour comprendre l'acte (moral) qui associe une multitude d'individus en une totalité collective et donne naissance à cette personne morale, artificielle qu'on appelle un peuple ou un Etat.

Cette convention « n'a peut-être jamais été formellement énoncée » (Rousseau) mais elle est tacite tant qu'une association politique ne se désagrège pas. Le contrat social n'est donc pas un contrat de gouvernement entre un peuple et ses chefs, c'est un contrat d'association par lequel un peuple est un peuple. Cf. « Avant d'examiner l'acte par lequel un peuple élit un roi, il serait bon d'examiner l'acte par lequel un peuple est un peuple ; car cet acte, étant nécessairement antérieur à l'autre, est le vrai fondement de la société.

   En effet, s'il n'y avait point de convention antérieure, où serait, à moins que l'élection ne fût unanime, l'obligation pour le petit nombre de se soumettre au choix du grand ? D'où cent qui veulent un maître ont-ils le droit de voter pour dix qui n'en veulent point ? La loi de la pluralité des suffrages est elle-même un établissement de convention et suppose, au moins une fois, l'unanimité ». Du Contrat Social. Livre I § V.

   Le contrat social qui est l'acte d'association civile exige donc un consentement unanime. Dans le Livre IV, §2 du Contrat Social, Rousseau écrit : « Il n'y a qu'une seule loi qui par sa nature exige un consentement unanime : c'est le pacte social ; car l'association civile est l'acte du monde le plus volontaire. Tout homme étant libre et maître de lui-même, nul ne peut, sous quelque prétexte que ce puisse être, l'assujettir sans son aveu [...] Si donc, lors du pacte social, il s'y trouve des opposants, leur opposition n'invalide pas le contrat, elle empêche seulement qu'ils n'y soient compris ; ce sont des étrangers parmi des citoyens. Quand l'Etat est institué, le consentement est dans la résidence, habiter le territoire c'est se soumettre à la souveraineté ».

 

III)             Les différentes manières d'envisager cette convention originaire.

 

  La description de l'état de nature a montré son caractère invivable. Il n'y a pas d'existence humaine possible dans la guerre de tous contre tous (Hobbes), ou du moins dans les désordres constitutifs d'une condition où chacun est souverain en matière de justice (Locke). Là où la peur est omniprésente, il n'y a pas de liberté car la première des libertés, condition de toutes les autres est, pour l'homme, la sécurité. Dans la 5° Proposition de IHUC. Kant résume bien les analyses de ses prédécesseurs : « C'est la détresse qui contraint l'homme, d'ordinaire si épris d'une liberté sans entrave, à entrer dans cet état de contrainte ; et il s'agit là de la plus grande des détresses, celle que s'infligent les uns aux autres les hommes que leurs inclinations empêchent de rester longtemps côte à côte en liberté sauvage ».

  Les hommes instituent donc le corps politique, ils contractent, parce qu'ils y sont contraints par la nécessité.

 

1)      Hobbes.

 

  Comme on le voit dans son analyse de l'état de nature, l'état civil ne se fonde pas chez Hobbes dans une sociabilité naturelle (Cf. Aristote) ou dans une exigence de la raison (Cf. Kant et la déduction transcendantale du droit ou de la politique). Il est un artifice que l'intérêt élémentaire (la survie) extorque à des êtres dont la vie est sans cesse menacée par le danger que chacun représente pour chacun.

  Il s'ensuit que la finalité de la construction politique est la paix civile, la sécurité.

  Son fondement, un pacte que les particuliers passent entre eux et par lequel ils s'engagent mutuellement à renoncer à leur souveraineté naturelle (ou à leur liberté sauvage) en faveur d'un tiers (homme ou assemblée) auquel ils transmettent sans réserve le droit de les gouverner. L'acte juridique par lequel la souveraineté est transférée des particuliers au souverain ou aliénée est une donation de droit.

 

 Attention : Les particuliers contractent entre eux, non avec le tiers ou l'instance à laquelle ils transfèrent la souveraineté. Ils s'engagent les uns envers les autres à renoncer à leur souveraineté naturelle en faveur de la souveraineté politique, ils s'engagent donc mutuellement à lui obéir mais le souverain ne contracte pas. Il reçoit son pouvoir sans condition, possédant par la volonté des contractants un pouvoir absolu. On appelle absolutisme, un système politique dans lequel le pouvoir détenu par le souverain est absolu, autrement dit sans autre limite que celle qu'il se fixe lui-même.

 

  C'est le seul artifice, paraissant aux yeux de Hobbes, de nature à assurer la paix civile. La souveraineté politique est absolue ou n'est pas. En effet, si un particulier ou le peuple, se reconnaissait des droits dont le souverain ne fût pas juge, il pourrait entrer en conflit avec lui et on ne voit pas qui pourrait régler leur différend à l'exception de la force. Il s'ensuit que si la souveraineté politique n'est pas l'arbitre absolu de la chose publique, on ne sort pas de l'état de nature. La société civile est menacée constamment de ruine, tant qu'il n'y a pas au-dessus des prétentions des uns et des autres, un arbitre à l'abri de toute contestation.

  Si Hobbes est le théoricien de l'absolutisme, c'est donc qu'il ne voit pas comment, à moins d'une soumission de chaque volonté particulière à une volonté unique qui les représente et les subordonne, on peut passer de la pluralité de volontés (la multitude) à l'unité de la volonté civile (le peuple comme personne civile).

   Hobbes a bien vu les inconvénients d'un pouvoir absolu, mais ils lui paraissent constitutifs de tout pouvoir, même du pouvoir démocratique ou pouvoir d'une majorité.  « Celui qui a assez de pouvoir pour protéger tous les citoyens, en aura toujours assez pour les opprimer » Le citoyen §VI, 13.

  De la même manière que Rousseau établira que la souveraineté est un pouvoir absolu mais borné par sa nature même ; Hobbes admet des restrictions à son absolutisme. Les contractants se sont dépossédés de leur liberté pour leur sécurité ou leur conservation. Le souverain ne peut donc pas leur commander de se tuer. Il peut leur demander le sacrifice de leur vie pour leur défense commune (cas de la guerre) mais il ne peut exiger d'eux qu'ils se donnent la mort. « On ne s'oblige jamais à l'impossible » remarque-t-il.

  Hobbes théorise ainsi la notion de droits inaliénables. On n'abandonne (on aliène) un droit  qu'en échange d'un bien. Ce bien est, dans la société la paix civile. Si le souverain ne l'assure plus et conduit un peuple à sa perte, chacun rentre dans son droit naturel de se défendre lui-même. Le corps politique est dissous, l'état de nature restauré.

 

2)      Rousseau.

 

a)      Le contrat rousseauiste.

 

  Pour Rousseau le contrat de servitude théorisé par Hobbes est indigne. « Renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs. Il n'y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l'homme ; et c'est ôter toute moralité à ses actions que d'ôter toute liberté à sa volonté » Du contrat social. Livre I, § IV.

   Non seulement c'est indigne, c'est aussi un échange pipé.  On ne gagne pas la sécurité en renonçant à la liberté. Plus rien ne vous protège alors de l'arbitraire du souverain. Sous prétexte d'atteinte à l'ordre public (à la sécurité de l'Etat), on peut vous emprisonner, vous fusiller ou vous déporter. (Cf. Les lettres de cachet de Louis XIV ou bien les exactions des polices politiques des régimes totalitaires tels que le nazisme ou le communisme).

   Locke, dans son Deuxième Traité du Gouvernement Civil fait la même objection à Hobbes : « Ce serait assurément s'imaginer que les hommes sont assez fous pour prendre grand soin de remédier aux maux que pourraient leur faire des fouines et des renards, et pour être bien aises, et croire même qu'il serait fort doux pour eux d'être dévorés par des lions ».

   Rousseau va donc s'efforcer de définir un contrat social qui, tout en assurant la sécurité ne sacrifie pas la liberté. Il pose le problème en ces termes : comment renoncer à la liberté sauvage sans perdre la liberté tout court ?

  « La force et la liberté de chaque homme étant les premiers instruments de sa conservation, comment les engagera-t-il sans se nuire et sans négliger les soins qu'il se doit ? Cette difficulté, ramenée à mon sujet, peut s'énoncer en ces termes :

  « Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant ».  Tel est le problème fondamental dont le Contrat social donne la solution » Livre I, § VI.

  Il n'y a qu'une formule susceptible d'allier le légitime à l'utile c'est-à-dire de joindre à l'efficacité du souverain qu'a essayée de penser Hobbes, la légitimité morale qu'exige la dignité humaine. Elle consiste pour chacun à se déposséder de son droit naturel, non pas au profit d'un prince ou d'un groupe de gouvernants mais au profit de la communauté qu'on institue par cet acte d'aliénation.

 

 Attention : Le vrai contrat social ne se passe pas entre les particuliers comme le veut Hobbes, il se passe entre chaque particulier et la communauté politique. Nous ne contractons pas les uns avec les autres mais chaque particulier contracte avec le tout.

  Concrètement cela signifie que chacun accepte de se déposséder de sa liberté naturelle, autrement dit de son droit à faire usage de sa force, pour constituer la force publique : « somme de forces qui ne peut naître que du concours de plusieurs. §VII.

  Le pouvoir politique, c'est d'abord cela : l'abandon par chacun de sa prétention à être un pouvoir souverain, comme chacun l'est dans l'état de nature. Mais un pouvoir ou une force incarne un danger pour celui qui lui est soumis. Voilà pourquoi on ne remet pas le droit de faire usage de sa force sans condition. On constitue la force politique (police et armée) par aliénation des forces naturelles pour que celle-ci soit le bras armé de la volonté générale, seule instance habilitée, sous la forme de la loi à faire autorité. «  Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout » § VI.

 

Problèmes :

 

N'est-il pas étrange de penser un contrat dont l'une des parties contractantes n'existe pas avant le contrat  mais est, au contraire, un produit du contrat ? Rousseau donne ici à entendre une idée profonde, que Hobbes avait envisagée mais qu'il trouvait hors de portée des lumières de la multitude. Cette idée est la suivante : Le corps politique n'existe ni avant, ni hors du contrat. L'Etat est un être moral, une abstraction ne prenant corps que par la volonté de ceux qui veulent le faire exister. « Le corps politique n'étant qu'une personne morale n'est qu'un être de raison » écrit Rousseau dans Etat de guerre. Sans doute cette abstraction se concrétise-t-elle sous la forme d'un territoire, d'un drapeau, d'une administration, d'organes d'exécution (une police, une armée, un tribunal de justice etc.) mais l'expérience montre combien cette dimension concrète se délite rapidement lorsque l'idée qui en est l'âme cesse d'être vivante. Il n'y a donc pas d'inconséquence dans l'analyse rousseauiste, précisément parce que le corps politique est un être moral. L'acte par lequel il existe et l'acte par lequel les particuliers contractent sont contemporains. L'état c'est nous, et ce nous n'advient que par la volonté de chaque moi de le faire exister.

 

N'est-il pas étrange qu'un contrat soucieux de sauver la liberté de chacun préconise  son aliénation totale au profit de la communauté ? Cette aliénation confère, comme dans l'analyse de Hobbes, un pouvoir absolu au souverain sur ses membres. Le texte est sur ce point sans ambiguïté : « Afin que le pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d'obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie autre chose qu'on le forcera d'être libre ; car telle est la condition qui, donnant chaque citoyen à la patrie le garantit de toute dépendance personnelle ; condition qui fait l'artifice et le jeu de la machine politique, et qui seule rend légitimes les engagements civils, lesquels sans cela seraient absurdes, tyranniques et sujets aux plus énormes abus. » §VII.

La souveraineté politique est donc tout aussi absolue chez Rousseau que chez Hobbes. Voilà pourquoi la pensée libérale dénonce en  Rousseau, un des pères du despotisme. « Son erreur écrit Benjamin Constant, a fait de son « Contrat social » si souvent invoqué en faveur de la liberté, le plus terrible auxiliaire de tous les genres de despotisme ». De fait, ce n'est pas parce que la souveraineté est populaire, qu'elle a cessé d'être dangereuse pour les libertés fondamentales. L'anarchisme, de même, reproche à Rousseau de se tenir quitte du pouvoir dès lors qu'il l'a mis dans les mains de tous. Or, affirme  Proudhon: « Le plus haut degré d'ordre dans la société s'exprime par le plus haut degré de liberté individuelle ; en un mot par l'anarchie » et Constant précise : « Il ne s'ensuit pas que l'universalité des citoyens ou ceux par qui ils sont investis de la souveraineté puissent disposer souverainement de l'existence des individus. Il y a, au contraire, une partie de l'existence humaine qui, de nécessité, reste individuelle et indépendante et qui est de droit hors de toute compétence sociale ». Ecrits politiques.

La pertinence de ces objections et les leçons de l'histoire (Hitler, le fossoyeur de la démocratie, est arrivé démocratiquement au pouvoir) ont conduit à faire triompher l'idée libérale selon laquelle il faut limiter le pouvoir. En effet, « c'est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser. Il va jusqu'à ce qu'il trouve des limites. Qui le dirait ? La vertu même a besoin de limites.

Il faut que par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir »  Montesquieu. Esprit des lois. Livre XI § IV. On a ainsi institué des contre-pouvoirs, par exemple le conseil constitutionnel habilité à vérifier la constitutionnalité des lois adoptées par le parlement. Celui-ci a perdu sa souveraineté absolue. Désormais il est contrôlé et si, sous l'influence des passions populaires,  il vote une loi liberticide, celle-ci n'aura pas force de loi.

 

   Cf. Les Institutions américaines. Le souci principal des Pères fondateurs a été de concevoir des Institutions propres à protéger la souveraineté populaire ou la démocratie de la tentation despotique. Tout un système de « checks and balances », de poids et de contre poids est mis au point pour sauvegarder la liberté des uns et des autres.

Cf. Suite du cours.

 

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82 Réponses à “Etat de nature et contrat social.”

  1. miratou dit :

    Bonjour professeur , j’apprecie bien votre article riche d’idées incontestable qui m’aide à mieux cultiver mes connaissances.

  2. steve larosee dit :

    bonjour Prof! votre exposé m’a plu et m’a été d’une tres grande importance dans ma culture

  3. christian zoa dit :

    merci prof de ce magnifique travail et résumé de la pensée des grands théoriciens de la philo politique moderne

  4. France Rechat dit :

    Version correcte :
    Bonsoir,
    Je tiens à vous remercier chaque fois que j’interviens sur ce site.
    Je voudrais comprendre : dans votre commentaire sur le Contrat social de Rousseau, à propos de la citation :  » l’ordre social est un droit sacré », vous dites que le terme sacré renvoie à « la fonction des justifications religieuses de l’ordre social ». Pour moi, c’est un peu flou. La religion a-t-elle un rôle à jouer au coeur d’une république fondée sur le droit c’est-à-dire sur la raison? Le terme sacré n’est-il pas laïcisé ici ?

    PS : Une petite correction, si vous le permettez Madame, pour mes camarades. Dans la citation de Rousseau, au tout début du chapitre c’est : « la liberté de la volonté » au lieu de « la moralité de la volonté ». Merci à vous.

  5. Blandine Amstadt dit :

    Bonjour,
    Pourriez-vous, s’il vous plaît, me suggérer un sujet qui m’oblige à approfondir et à confronter les thèses de Hobbes et de Rousseau ??
    Merci

  6. Simone MANON dit :

    Réponse à France Rechat
    Lorsque Rousseau dit que « l’ordre social est un droit sacré », il suggère deux choses:
    -D’une part que les ordres établis se fondent sur des justifications morales leur conférant une dimension sacrée pour ceux qu’ils régissent. Jusqu’à une date fort récente l’ordre socio-politique reposait sur des fondements théologiques. Pensez à la monarchie de droit divin. Voyez que des pans entiers de l’humanité actuelle maintiennent la religion comme auxiliaire du politique, (même dans des sociétés dont la législation est laïque).
    -D’autre part que la question est de savoir si un ordre politique fondé sur des présupposés purement rationnels peut se passer d’une religion. Au 18ème siècle on ne le croit pas. La plupart des révolutionnaires ne considèrent pas qu’un Etat puisse se passer du secours d’une religion, que les hommes puissent respecter un serment s’ils ne le tiennent pas pour sacré, qu’une nation puisse fonder son unité sans se référer à une religion commune. D’où l’idée d’un culte révolutionnaire (qui a échoué). Vous savez que dans la dernière partie du Contrat Social, Rousseau définit le principe d’une religion civile. Cf. La deuxième partie de cet article: http://www.philolog.fr/la-tolerance/

    Le terme « sacré » n’est donc pas laïcisé, même si l’idée rousseauiste de sacralité ne cautionne pas les religions établies mais la religion naturelle qu’il défend dans la Profession de foi du Vicaire savoyard.

    Notre monde nous amène à reposer la question à nouveau frais: Nous sommes les premières sociétés à vivre sans une référence divine. Est-ce viable? Pourquoi observe-t-on un retour du religieux? Les hommes peuvent-ils se tenir debout, donner un sens à leur vie, obéir à des lois en l’absence de toute référence à une transcendance?
    Je vous remercie, France, pour votre vigilance qui me permet de corriger une faute d’inattention.
    Bien à vous.

  7. Simone MANON dit :

    Réponse à Blandine
    Voici une suggestion: Peut-on dire que Hobbes et Rousseau défendent des conceptions différentes de la nature de la souveraineté politique?
    Bien à vous.

  8. Blandine Amstadt dit :

    Merci beaucoup. Et maintenant au travail !!

  9. Sarah dit :

    Bonjour, votre article fut très intéressant à lire. J’aimerai savoir d’après-vous laquelle des conceptions de l’être humain entre celle d’Hobbes et de Rouseau se rapporte le plus à l’humain d’aujourd’hui.

  10. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Y a-t-il sens à parler d’un « humain d’aujourd’hui »? L’humanité n’est-elle pas aujourd’hui comme hier éclatée en une multiplicité de profils culturels et individuels?
    L’anthropologie philosophique ne fait que proposer des modèles d’intelligibilité de l’humaine nature et les oppositions entre les doctrines sont moins tranchées qu’il n’y paraît. Car dès lors que Rousseau analyse l’homme en société, autrement dit dès qu’on sort de la fiction du sauvage, il décrit les mêmes passions que celles que Hobbes attribue à la nature de l’homme.
    Bien à vous.

  11. R.B dit :

    Bonjour,
    Tout d’abord merci beaucoup pour cet article des plus éclairants.
    Un point cependant me reste quelque peu obscur : Rousseau place la liberté comme valeur suprême, cependant, ne renonce t-il pas à la liberté naturelle au profit d’une liberté politique, et pourquoi ce choix ? Pourquoi y a t-il ce degré de supériorité de la liberté politique par rapport à la liberté naturelle ?
    Merci beaucoup et bonne soirée

  12. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Il en est ainsi
    -parce que la liberté naturelle est une liberté contradictoire à partir du moment où l’homme vit en société,
    -parce que c’est l’état civil qui fait d’un « animal stupide et borné, un être intelligent et un homme ».
    Voyez le chapitre VIII du livre I du Contrat social et son commentaire. http://www.philolog.fr/du-contrat-social-livre-i-rousseau-texte-et-explication/
    Rousseau n’a jamais pu concilier son attachement à l’indépendance personnelle et les contraintes de la vie civile. La tension est si grande qu’il n’hésite pas à affirmer que seule une dénaturation de l’être humain peut rendre possible leur compatibilité.
    Voyez la fin de cet article: http://www.philolog.fr/rousseau-et-la-question-du-droit-naturel/
    http://www.philolog.fr/rousseau-la-bonte-naturelle/
    Bien à vous.

  13. merci pour ce résumé. c’est un travail laborieux.
    mais je suis un peu étonné de votre affirmation selon laquelle, JJ.Rousseau est d’accord avec Spinoza et les autres pour affirmer que l’état de nature est un état sauvage. or, je sais néanmoins que selon J.J. Rousseau, l’homme à l’état de nature est parfaitement bon. Rousseau remet d’ailleurs en cause le péché naturel prôné par St AUGUSTIN.

  14. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Voyez mes réponses à Grégoire du 10/12/12 et à Slobodan Igorsky du 29/3/13 en cliquant sur « commentaires plus anciens » pour clarifier l’idée de ce que Rousseau entend par état de nature.
    Pour le thème de la bonté naturelle, voyez cet article pour éviter de nourrir des idées fausses sur ce thème.
    http://www.philolog.fr/rousseau-la-bonte-naturelle/
    Bien à vous.

  15. Bonjour,

    Mon intérêt pour les liens « secrets » entre Platon et Rousseau
    m’ont conduit -par hasard- vers votre Site et son beau panorama.

    Mais dés les premières lignes j’ai été frappé, par ce qu’heureusement sur la fin des commentaires, Lihua Franklin relève, et que ne peux que souligner plus encore.

    Ce qui distingue Rousseau des autres théoriciens du droit « naturel », ce qui le sépare -qui l’eut cru- des Lumières, c’est que pour lui « l’état de nature » loin d’avoir été un mal, demeure un paradis perdu ! Il suffit pour s’en convaincre d’aller à l’Essai sur l’Origine des Langues, là où il est dit qu’on aurait très bien pu ne jamais parler… Car derrière cette extravagance, il y a le fait que tout n’était alors que « mélodie » (Oui, les « premiers hommes » parlaient en « poésie » d’abord fut-ce par les seuls « gestes » ! et le sens propre vint ensuite, et l’écriture et la grammaire devaient tout gâcher… C’est ce que dit Rousseau !!)
    Dès lors, le grand malheur au contraire, c’est d’avoir du – un jour, par hasard, qui sait – sauter dans « l’état social », avec lequel, droit moral ou pas, il ne s’acclimatera jamais ; d’où en corollaire au Contrat, mais même l’enrobant depuis le début, dès 1740 (enrobant alors même le Discours) il y a en substitut à l’état de nature perdu, l’Enfance telle une primitivité nouvelle, et sa pédagogie. L’état de l’enfance, dont Rousseau cherchera à se ressouvenir par-dessus tout, où il ne cessera de chercher à retourner, par les Confessions, par Juge de JJacques, et finalement par l’extase des Rêveries, bercé dans sa barque comme jadis dans ceux d’une éventuelle nourrice.
    Oui sa réminiscence à lui, et sa façon de rejoindre les Idées.

    Tout en pensées

  16. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Je ne peux que répéter ce que j’ai écrit dans le message auquel je renvoyais Lihua.

    L’état de nature comme thème anthropologique est un état de dispersion et un état de nullité. Beau paradis que celui d’un animal stupide et borné!

    L’état de nature comme thème politique (état prépolitique) fait l’objet de la même analyse que celle des autres auteurs. Voir le début du chapitre 6 livre I du Contrat social. «Je suppose les hommes parvenus à ce point où les obstacles qui nuisent à leur conservation dans l’état de nature l’emportent, par leur résistance, sur les forces que chaque individu peut employer pour se maintenir dans cet état. Alors cet état primitif ne peut plus subsister; et le genre humain périrait s’il ne changeait de manière d’être. »

    Quant à l’âge des cabanes auquel vous faites allusion à partir des réflexions sur les langues, il comporte en germes tout ce qui fait de l’état social stabilisé le contraire d’un paradis dans la mesure où il engendre l’éclosion des passions consubstantielles aux relations humaines. La chute hors de l’âge d’or y est anticipée très clairement.  » On s’accoutuma à s’assembler devant les cabanes ou autour d’un grand arbre : le chant et la danse, vrais enfants de l’amour et du loisir, devinrent l’amusement ou plutôt l’occupation des hommes et des femmes oisifs et attroupés. Chacun commença à regarder les autres et à vouloir être regardé soi-même, et l’estime publique eut un prix. Celui qui chantait ou dansait le mieux ; le plus beau, le plus fort, le plus adroit ou le plus éloquent devint le plus considéré, et ce fut là le premier pas vers l’inégalité, et vers le vice en même temps : de ces premières préférences naquirent d’un côté la vanité et le mépris, de l’autre la honte et l’envie ; et la fermentation causée par ces nouveaux levains produisit enfin des composés funestes au bonheur et à l’innocence »
    Bien à vous.

  17. samake ali dit :

    merci prof très important pour moi surtout pour un élève de terminal

  18. Hypatie dit :

    Bonjour,

    Une nouvelle fois merci pour cet article qui me permet d’y voir plus clair.

    Vous écrivez que « Hitler, le fossoyeur de la démocratie, est arrivé démocratiquement au pouvoir. » Or cela est faux même si on le dit très souvent. Il a été nommé (non élu) chancelier par le président Hinderburg sous la pression d’une poignée d’industriels et d’hommes de droite. Je renvoie aux ouvrages de Ian Kershaw sur ce point ou au site Hérodote : https://www.herodote.net/30_janvier_1933-evenement-19330130.php
    Une fois fois au pouvoir, Hitler va confisquer illégalement le pouvoir en menant une politique de propagande et de terreur, et sera en effet le fossoyeur de la démocratie.

    Bien à vous.

  19. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Non, ce n’est pas faux. Le 30 janvier 1933, Adolph Hitler est nommé chancelier, dans la légalité républicaine définie par la Constitution de Weimar. Toutes les démocraties, qu’elles soient stables ou soumises aux troubles, à l’instabilité comme c’était le cas de l’Allemagne d’après-guerre, doivent pouvoir nommer un gouvernement, et en général on nomme le chef du premier parti politique du pays. Ce qui était, malgré les réticences du maréchal Hindenburg, le cas d’Hitler. C’est après sa nomination que s’enchaînent les coups de force non constitutionnels.
    C’est d’ailleurs l’expérience allemande qui est à l’origine du souci de contrôler l’expression de la souveraineté populaire avec l’institution d’un conseil constitutionnel.
    Bien à vous.

  20. Sacha dit :

    Bonsoir
    Ma question vous surprendra peut être un peu… Un philosophe, Rousseau par exemple, a-t-il abordé la question de la délation / de la dénonciation de celui qui commet un acte illégal? Rousseau insiste sur l’idée que nul n’est au-dessus des lois mais que pense-t-il du citoyen qui dénonce celui qui se place au-dessus des lois à l’insu des institutions, en fraudant par exemple? Commet-il une faute morale?
    En vous remerciant

  21. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Je n’ai pas souvenir d’avoir lu sous la plume de Rousseau une justification de la délation et si cela avait été le cas, je me serais empressée de la condamner.
    Je sais bien qu’on croit aujourd’hui changer la nature des choses en changeant les mots qui les désignent. Depuis que les délateurs sont appelés des « lanceurs d’alerte » ils semblent revêtir une vertu qui ne peut pas faire illusion à une authentique raison morale.
    Certains de mes élèves doivent avoir gardé des souvenirs cuisants de quelques velléités délatrices. Encourager la délation revient toujours à flatter ce qu’il y a de pire dans notre nature. Et qu’on ne vienne pas nous dire que cette condamnation de la délation est une manière d’être complice de l’injustice ambiante, c’est seulement le souci de ne pas encourager la dégradation morale de ceux qui confondent le vice et la vertu.
    Bien à vous.

  22. Sacha dit :

    Bonjour
    Je comprends votre point de vue, personnellement je crois qu’il faudrait examiner la question au cas par cas. Parfois laisser le mal se développer est aussi l’expression de ce qu’il y a de pire dans notre nature, notre lâcheté, notre indifférence, le souci de notre seul intérêt.
    Après vous avoir écrit je suis tombé sur un article qui vous intéressera peut être :
    http://www.lexpress.fr/actualite/societe/justice/la-delation-peut-elle-etre-civique_486414.html
    Cdt

  23. Simone MANON dit :

    Bonjour
    La responsabilité d’un citoyen responsable est de se mobiliser pour instituer des lois plus efficaces, de s’investir personnellement dans la défense d’une personne en danger, certainement pas de consentir au sacrifice de son intégrité morale.
    Je trouve Comte-Sponville bien faible dans son argumentation car s’il s’agit de dire que la délation est utile bien qu’elle soit condamnable moralement, il n’y a pas besoin d’un philosophe pour cela.
    Bien à vous.

  24. Sacha dit :

    Bonjour Madame
    Comte Sponville expose cette idée au début de l’entretien mais un autre passage est plus intéressant selon moi :
    « La dénonciation peut être acceptable, voire moralement estimable, quand elle est le moyen le plus efficace, ou le seul, de protéger des victimes. Ce peut être le cas pour des viols ou des mauvais traitements à enfant. Deuxième cas: quand le coupable est plus puissant que vous ou que sa victime. Ce n’est pas la même chose de dénoncer son supérieur ou son subordonné. Troisième cas: quand l’intérêt public est gravement menacé, par exemple, dans des affaires de pollution, de corruption, de santé publique ou d’atteinte à la sûreté de l’Etat et à la démocratie. Quatrièmement, quand la dénonciation réduit la quantité globale de souffrance et d’injustice. Enfin, la dénonciation est moralement acceptable quand elle n’apporte au dénonciateur aucune gratification financière ou matérielle. Dans tous ces cas, la dénonciation vaut mieux que la loi du silence, dont les Corses nous rebattent les oreilles. Sans être un fanatique de la délation, on est en droit de penser que couvrir systématiquement les criminels finit par poser un vrai problème de société. Bien sûr, il demeure une marge de flou qui relève de la conscience de chacun, comme dans toutes les affaires humaines et morales.  » C.S
    Cordialement

  25. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Toutes les casuistiques font bon marché de la rigueur morale… et sont commodes pour justifier n’importe quoi.
    Comme si la délation était jamais le seul moyen de protéger des victimes, comme si la délation visant un supérieur n’était pas la plus suspecte de toutes, comme si son alternative était le fait de couvrir des criminels!
    Dans ma carrière j’ai dû protéger certaines personnes mais jamais par le moyen indigne de la délation.
    Bien à vous.

  26. Sacha dit :

    Bonjour Madame, Vraiment, je respecte votre point de vue mais je ne le comprends pas. Jacques Crozemarie, le Médiator, les boues rouges … Je n’aurais pas pu le savoir et me taire. Encore une fois, se taire n’est-ce pas immoral dans certains cas? Etant niçois, je songe à l’affaire décrite dans le film intitulé L’homme qu’on aimait trop (très bon film), l’affaire Leroux. Peu après la sortie du film, il y a eu procès et c’est finalement le fils du coupable qui l’a dénoncé. Son père s’étant vanté d’avoir éliminé la jeune femme à table devant ses enfants quand ils étaient petits. Combien de vies brisées par la faute d’un homme froid, cynique et cupide? Vous parlez de casuistique, et en effet pourquoi ne pas admettre qu’il y a en morale comme en droit des cas qui doivent faire jurisprudence? Je ne crois pas en une morale absolue et applicable à tous les cas.
    Cordialement

  27. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Il me semble qu’il conviendrait de commencer par un rigoureux travail de définition.
    La délation ne consiste pas à dire ce que l’on sait lorsque, dans le cadre d’une enquête judiciaire, on est interrogé. La rétention d’informations dans ce cas est un délit.
    Elle consiste à prendre l’initiative d’accuser une personne pour diverses raisons, toujours pures apparemment, mais…. Les « sycophantes » ont toujours été mobilisés par tous les régimes, surtout par les pires.
    Rien de plus terrifiant et malsain qu’une société où chacun est placé sous le regard inquisiteur du voisin, offert à toutes les calomnies sous prétexte de civisme. Les grandes leçons de Rousseau ou de Kant avec le principe de « L’indépendance de tout membre de la communauté comme citoyen » semblent bien oubliées.
    Bien à vous.

  28. Sacha dit :

    Eh bien, dans ce cas je ne prendrai l’initiative de dénoncer l’enseignant qui copie vos cours pour les commercialiser.
    Cordialement

  29. Sacha dit :

    Bonsoir
    Comment ne pas penser à notre conversation en découvrant l’affaire Fillon. Si sa culpabilité était démontrée, penseriez-vous toujours que personne ne devrait s’autoriser à dénoncer les abus des puissants quand ces derniers et visent les plus hautes fonctions tout en nous trompant ?
    Cdt

  30. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Cette affaire devrait plutôt faire réfléchir tous les thuriféraires de la délation dans la mesure où cette dernière s’exhibe clairement ici dans ses motivations les plus ignobles. Ce n’est pas le souci du bien public qui a inspiré la ou les personnes à l’origine de ces révélations, c’est la volonté de tuer un adversaire politique. Je ne vois ici rien de respectable même si je condamne moralement l’habitude, toute légale qu’elle soit, d’un grand nombre de députés à employer des membres de leur famille et à se servir généreusement de l’argent public.
    Dostoïevski s’étonnait, lorsqu’il était au bagne, de l’absence d’indignation des forçats à l’endroit des délateurs. Il y voyait un signe de dépravation morale. Il faut croire que cette dépravation n’est pas le monopole de la Maison des Morts !
    Bien à vous.

  31. Sacha dit :

    La Maison des Morts, je n’ai pas lu le livre mais je me dis que cela ferait un nom adéquat pour ce monde ci, le monde où nous vivons en ce moment. Je ne suis pas vieux mais j’ai souvent le sentiment que tout est mort depuis longtemps, quoiqu’on fasse. « Modern life is rubbish ».

  32. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Il faut éviter de projeter sur le monde ce qui relève d’un pathos personnel.
    Les hommes bien vivants sont les hommes ne se dispensant pas de penser, c’est-à-dire s’efforçant de ne pas être la caisse de résonance des propagandes, du matraquage médiatique ou des préjugés du moment. Il ne dépend que de vous de ne pas être un somnambule, pour reprendre la métaphore de Hannah Arendt.
    « La pensée va de pair avec la vie et est elle-même la quintessence dématérialisée du vivre; et, du fait que la vie est un processus, sa quintessence ne peut résider que dans le processus de pensée en soi, et non dans des résultats tangibles ou des pensées spécifiques. Une vie dépourvue de pensée n’a rien d’impossible; elle ne réussit pas à développer sa propre essence, c’est tout – elle n’est pas seulement dépourvue de signification; elle n’est pas tout à fait vivante. Les hommes qui ne pensent pas sont comme des somnambules ».
    Bien à vous.

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