
L’homme est heureux lorsqu’il est comblé dans ses désirs et le bonheur est la fin vers laquelle il tend naturellement. En revanche il est si peu disposé à la moralité que la loi morale légifère en lui sous la forme d’une obligation, c’est-à-dire d’une injonction contrariant le mouvement naturel et exigeant de s’en rendre indépendant dans la détermination de sa volonté. Notre expérience la plus familière ne nous invite donc guère à penser que la moralité consiste à rechercher le bonheur. Au contraire, moralité connote, dans le monde moderne, devoir et le mot ne résonne pas* comme une promesse de réjouissances. Chacun sait trop bien qu’il faut, dans certaines situations, consentir au sacrifice d’un désir pour faire son devoir. Par exemple, j’aimerais bien accepter la petite fortune que l’on me propose pour obtenir de moi une entorse à la loi. J’imagine déjà tous les désirs que je pourrais combler avec cette somme que je ne parviendrai pas à économiser en plusieurs années de travail. Pourtant ma conscience me dit que ce qui satisferait mes désirs me condamnerait moralement et porterait un coup dur à l’estime que je peux me porter. Au fond j’expérimente que, selon la formule kantienne, « la majesté du devoir n’a rien à faire avec la jouissance de la vie ». Je fais donc mon devoir mais ce n’est pas de bonne grâce car il faut beaucoup de perfection morale pour faire avec plaisir ce qui requiert un effort moral.
Alors n’est-il pas absurde d’associer les notions de devoir et de bonheur? Pourquoi l’idée d’un devoir de rechercher le bonheur est-elle contradictoire ? (Thèse : Le non sens d’un devoir de rechercher le bonheur).
Pourtant (renversement dialectique) l’hétérogénéité des ordres ne signifie pas que l’exigence morale condamne le bonheur. Au contraire, nous pensons dans l’idée de souverain bien l’union de la moralité et du bonheur et nous considérons que le bonheur devrait être la récompense du mérite moral. Cela ne signifie-t-il pas que nous voyons dans le bonheur une fin légitime, une fin susceptible de fonder un devoir? Si oui, de quelle nature est ce devoir et quelles sont les raisons permettant de le justifier?
Or y a-t-il un seul être au monde se sentant contraint de tendre au bonheur ? Certes pas. Chacun tend naturellement au bonheur comme la fin en vue de laquelle tout ce qu’il fait est un moyen. Il s’ensuit que là où il y a inclination naturelle, il n’y a aucun sens à formuler un impératif moral. Le « tu dois » enveloppant nécessairement le « tu n’es pas enclin à », il est absurde de prescrire un devoir de rechercher le bonheur.
Cf. KANT. Métaphysique des mœurs. Doctrine de la vertu. Introduction. : « Le bonheur personnel, en effet, est une fin propre à tous les hommes (en raison de l’inclination de leur nature), mais cette fin ne peut jamais être regardée comme un devoir, sans que l’on se contredise. Ce que chacun inévitablement veut déjà de soi-même ne peut appartenir au concept du devoir; en effet le devoir est une contrainte en vue d’une fin qui n’est pas voulue de bon gré. C’est donc se contredire que de dire qu’on est obligé de réaliser de toutes ses forces son propre bonheur.
b) Le bonheur peut aussi être conçu comme un devoir indirect dans la mesure où l’expérience montre que le malheur en général n’est pas propice à la culture des vertus humaines. Lorsque le ventre crie, les exigences de la tête sont peu audibles. Dans l’extrême misère les hommes n’entendent pas la voix du devoir. Ils volent, ils tuent, ils se vendent, ils trahissent. La dignité morale est un luxe pour celui qui lutte pour sa survie. De même, dans l’adversité, ils ne développent pas toujours le meilleur d’eux-mêmes. Le ressentiment rend méchant en suscitant l’appétit de vengeance. On en veut aux autres de ne pas souffrir ce que l’on endure. On souhaite se dédouaner par leurs souffrances de la nôtre.
Dès lors, s’il est vrai que le malheur est une source inépuisable de misère morale, n’est-il pas nécessaire moralement de travailler à promouvoir les conditions matérielles, sociales, politiques du bonheur sur la terre afin de donner ses chances à l’amélioration morale des hommes ? « Mais alors ce n’est pas le bonheur qui est la fin, mais la moralité du sujet et le bonheur n’est que le moyen légitime d’écarter les obstacles qui s’opposent à cette fin, aussi personne n’a ainsi le droit d’exiger de moi le sacrifice de mes fins qui ne sont pas immorales. Ce n’est pas directement un devoir que de chercher pour elle-même l’aisance, mais indirectement ce peut bien en être un, à savoir écarter la misère comme étant une forte tentation à mal agir. Mais alors ce n’est pas de mon bonheur, mais de ma moralité que j’ai comme fin et aussi comme devoir de conserver l’intégrité. » KANT. Métaphysique des mœurs. Doctrine de la vertu. Introduction.
C’est que le bonheur, défini à la manière kantienne, comme « totalité des satisfactions possibles » ne dépend pas de notre perfection morale. Kant fait remarquer qu’il en faut beaucoup pour dire avec un Descartes qu’ : « Il suffit que notre conscience nous témoigne que nous n’avons jamais manqué de résolution et de vertu pour exécuter toutes les choses que nous avons jugées être les meilleures et ainsi la vertu seule est suffisante pour nous rendre heureux en cette vie ». Lettre à Elisabeth du 4 août 1645. Et Aristote objectait que : « « Dire que dans les pires malheurs on est heureux pourvu qu’on soit vertueux, c’est exprès ou non, parler pour ne rien dire ».
De fait on peut, à l’instar de Job, être un homme de bonne volonté et néanmoins être victime d’un sort malheureux. Il ne suit pas de là que l’union de la vertu et du bonheur ne soit pas, pour nous aussi, le souverain bien. Et c’est précisément parce que le bien complet implique la réconciliation du bonheur et de la vertu que le devoir nous prescrit de faire nôtre le bonheur d’autrui et de nous préoccuper du nôtre pour autant qu’il contribue à notre perfection morale.
Conclusion :
La question était de savoir si c’est un devoir de rechercher le bonheur. Au terme de cette réflexion on peut dire que s’il s’agit de notre bonheur personnel, un devoir de tendre au bonheur est un non sens ; tout au plus peut-on fonder un devoir indirect de veiller à son propre bonheur. En revanche s’il s’agit du bonheur d’autrui, il s’agit bien d’un devoir en soi.
* « Devoir ! nom sublime et grand, toi qui ne renfermes rien en toi d’agréable, rien qui implique insinuation, mais qui réclames la soumission, qui cependant ne menaces de rien de ce qui éveille dans l’âme (Gemüthe) une aversion naturelle et épouvante, pour mettre en mouvement la volonté, mais poses simplement une loi qui trouve d’elIe-même accès dans l’âme (Gemüthe) et qui cependant gagne elle-même malgré nous, la vénération (sinon toujours l’obéissance), devant laquelle se taisent tous les penchants, quoiqu’ils agissent contre elle en secret; quelle origine est digne de toi, et où trouve-t-on la racine de ta noble tige, qui repousse fièrement toute parenté avec les penchants, racine dont il faut faire dériver, comme de son origine, la condition indispensable de la seule valeur que les hommes peuvent se donner à eux-mêmes ? »
KANT : Critique de la raison Pratique.Traduction Picavet. PUF page 91.
* « En quatrième lieu, au sujet du devoir méritoire envers autrui, la fin naturelle qu’ont tous les hommes, c’est leur bonheur propre. Or, à coup sûr, l’humanité pourrait subsister, si personne ne contribuait en rien au bonheur d’autrui, tout en s’abstenant d’y porter atteinte de propos délibéré; mais ce ne serait là cependant qu’un accord négatif, non positif, avec l’humanité comme fin en soi, si chacun ne tâchait pas aussi de favoriser, autant qu’il est en lui, les fins des autres. Car le sujet étant une fin en soi, il faut que ses fins, pour que cette représentation produise chez moi tout son effet, soient aussi, autant que possible, mes fins. »
KANT: Fondements de la métaphysique des mœurs .Traduction Victor Delbos. Vrin page 153.
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Bonjour,
je souhaiterai ajouter à votre compte rendu le danger qui court à faire du bonheur un devoir dans nos sociétés alors qu’historiquement la recherche du bonheur n’était pas une valeur en soi. On constate aujour’hui que cette recherche effrenée à la course au bonheur non seulement répond à des objetcifs économiques mais aussi à un certain totalitarisme dans la manière dont on exige que la population vive. Pessimisme, résignation, suicide en sont les fruits révélateurs.
Je ne peux souscrire, Julie, à votre propos car il me semble creux :
-d’une part parce que ce qui fonde un devoir moral est une exigence de la raison. En ce sens il importe peu que cette exigence ait été ou non reconnue dans le passé,
-d’autre part parce que parler de totalitarisme, pour qualifier la société dans laquelle nous vivons est pour le moins abusif. La liberté de penser comme celle d’agir sont reconnues politiquement. Que par mimétisme, par manque d’autonomie intellectuelle et morale, les individus soient soumis aux diverses propagandes, à la publicité et fassent par leur comportement le jeu de ceux qui en tirent bénéfice, c’est un fait, mais ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. Ils sont responsables de ce qu’ils font de leur vie.
J’espère que vous ne faîtes pas partie de toutes ces graines d’esclave qui attendent de l’Etat qu’ils déterminent la manière dont les personnes doivent assurer l’épanouissement de leur existence et en tout cas vous ne pouvez pas dire de manière conséquente que c’est le propre de l’Etat libéral.
Bien à vous.
bonjour, je suis dans ce site inconnu à la recherche des coordonnées de madame Sylvie Brunel. Je suis étudient en Master II en philosophie à l’Université de Dschang au Cameroun. Je prépare un memoire de master sur la question du développement. c’est pour la raison que je cherche ses coordonnées
Bonsoir
Désolée, je ne connais pas personnellement cette personne, par ailleurs fort connue.
Bien à vous.
Bonjour,
Tout d’abord merci pour vos écrits qui me sont d’une grande d’aide pour le bac de philosophie qui m’attend à la fin de l’année !
Ensuite, pourrions nous, en synthèse, parler de Freud et de sa pulsion de mort? Dans la mesure où finalement, la question d’un devoir du bonheur ne se pose même pas car l’Homme ne tend pas naturellement vers le bonheur.
Merci d’avance pour votre réponse.
Camille.
Bonjour
Vous semblez oublier que pour Freud la nature humaine ne se définit pas que par Thanatos mais aussi par Eros. La pulsion de vie, (le principe du plaisir) est aussi constitutive du fonds pulsionnel de l’être humain que la pulsion de mort.
Votre propos est donc dénué de fondement.
En revanche Freud montre que le bonheur n’est pas entré dans le plan de la création.http://www.philolog.fr/il-nest-point-entre-dans-le-plan-de-la-creation-que-lhomme-soit-heureux/
Bien à vous.