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«  Par une froide journée d'hiver, un troupeau de porcs-épics s'était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s'éloigner les uns des autres. Quand le besoin de se chauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de façon qu'ils étaient ballottés de çà et de là entre les deux souffrances, jusqu'à ce qu'ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendît la situation supportable. Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur propre intérieur, pousse les hommes les uns vers les autres; mais leurs nombreuses qualités repoussantes et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu'ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c'est la politesse et les belles manières. En Angleterre, on crie à celui qui ne se tient pas à cette distance: Keep your distance ! – Par ce moyen, le besoin de chauffage mutuel n'est, à la vérité, satisfait qu'à moitié, mais en revanche on ne ressent pas la blessure des piquants. – Celui-là cependant qui possède beaucoup de calorique propre préfère rester en dehors de la société pour n'éprouver ni ne causer de peine. »

               Schopenhauer. Parerga und Paralipomena, t. II, chap. 31, §400. Cité en note au bas de la page 105 des Aphorismes sur la sagesse de la vie, par Cantacuzène. PUF, 1998.

 NB : Selon l’étymologie grecque, un apologue est un récit détaillé à visée didactique. Le mot recouvre d’autres formes narratives comme la fable, l’allégorie, le conte etc.  Il désigne un court récit rédigé en prose ou en vers, à vocation argumentative et dont on peut tirer un enseignement moral.

   L'apologue ne doit pas être confondu avec une apologie, qui désigne un discours prenant la défense ou faisant l’éloge de quelqu’un ou de quelque chose.

 

 

PB : Qu’en est-il de la sociabilité humaine ? Procède-t-elle de la nature humaine au sens où celle-ci comporterait une tendance innée à rechercher la compagnie de ses semblables, comme l’analyse Aristote ?  L’homme, nous dit  le philosophe grec, est par nature un animal social. Il est fait pour vivre en société et ne peut s’épanouir hors du commerce avec les autres. Privé de toute relation humaine il serait amputé de sa propre humanité. C’est dans la relation humaine qu’il peut accomplir son être, déployer ses vertus intellectuelles et morales, et vivre heureux.

Thèse : Rien n’est plus opposé à la pensée de Schopenhauer que cette thèse aristotélicienne. Certes, affirme-t-il, il y a bien « un instinct social » qui est l’effet naturel d’une situation infantile marquée par la dépendance de l’enfant à l’égard de ceux qui veillent à sa protection et à son développement. L’aversion de la société n’est pas originaire. Mais, pour qui veut faire preuve de lucidité, elle a tôt fait de se faire ressentir tant  la vie sociale se paie d’un prix élevé pour la tranquillité de l’âme, or celle-ci est le bien le plus précieux après la santé. Les tracasseries, l’ennui que suscite d’ordinaire la fréquentation de nos semblables témoignent que l’homme n’est pas plus fait pour vivre en société que la plupart ne le sont pour supporter la solitude.

PB : Alors qu’est-ce qui est au principe de la sociabilité ? Si elle ne s’enracine pas dans une tendance positive, qu’est-ce qui pousse les hommes les uns vers les autres ?

Thèse : Le besoin et l’ennui, répond le pessimiste Schopenhauer.

    Les hommes ne peuvent en effet se suffire à eux-mêmes. Ils ont besoin les uns des autres pour pourvoir à leurs besoins qu’il s’agisse des besoins matériels ou spirituels. Nul ne peut assurer sa subsistance et le développement de ses facultés intellectuelles dans l’isolement le plus total. L’échange des produits du travail et des connaissances est absolument nécessaire à la survie de chacun et à sa maturation. Il s’ensuit que le lien social se fonde d’abord dans la nécessité objective de satisfaire les besoins vitaux, il ne s’articule pas sur un amour subjectif de nos semblables.

 Mais le besoin n’est pas seul en cause. Car sa satisfaction assurée, les hommes n’en continuent pas moins à se rechercher mutuellement. C’est que leur vie oscille de la souffrance du manque à l’ennui d’une vie désertée par l’aiguillon du besoin. Si l’une les condamne à dépendre les uns des autres dans les contraintes du travail et des échanges, l’autre les jette dans les divertissements divers et variés où ils préfèrent s’ennuyer en commun que souffrir les affres de la solitude. L’observation de l’humanité montre en effet l’impossibilité du plus grand nombre à se sentir bien en sa propre compagnie. Tout se passe comme si la solitude était fuie comme la peste, la grégarité étant un rempart contre l’expérience désolante de sa misère existentielle et l’inaptitude à se suffire à soi-même.

   « Tout le monde sait qu'on allège les maux en les supportant en commun: parmi ces maux, les hommes semblent compter l'ennui, et c'est pourquoi ils se groupent, afin de s'ennuyer en commun. De même que l'amour de la vie n'est au fond que la peur de la mort, de même l'instinct social des hommes n'est pas un sentiment direct, c'est-à-dire ne repose pas sur l'amour de la société, mais sur la crainte de la solitude, car ce n'est pas tant la bienheureuse présence des autres que l'on cherche; on fuit plutôt l'aridité et la désolation de l'isolement, ainsi que la monotonie de la propre conscience; pour échapper à la solitude, toute compagnie est bonne, même la mauvaise, et l'on se soumet volontiers à la fatigue et à la contrainte que toute société apporte nécessairement avec soi », affirme Schopenhauer en note de la page 104 des Aphorismes sur la sagesse de la vie.

  Telle est la leçon de cet apologue. Ce n’est pas une tendance positive qui pousse les porcs-épics les uns vers les autres. Nul désir en eux de l’autre, nulle recherche d’un plaisir que donnerait la vie commune. Au contraire, la difficulté de se supporter mutuellement renseigne vite sur l’origine de leur relation. Celle-ci est négative. Ils sont les uns pour les autres le moyen de satisfaire des besoins égoïstes et en particulier celui de fuir leur vide intérieur et leur peur de la solitude. Mais ils s’aperçoivent bien vite que la proximité des autres n’est pas indolore.  Elle expose à leurs piquants, entendons à leur méchanceté, à leur fatuité, à leur vanité, bref à tout ce qui les rend insupportables.

     D’où  la nécessité pour sauvegarder en partie l’intérêt qu’on a à la vie sociale d’en diminuer le coût.

PB : Comment cela est-il possible ?

Thèse : Grâce à l’établissement de la juste distance permettant de se ménager les uns les autres. C’est là la fonction de la politesse ou de ce que l’on appelle les règles de civilité. Elles sont le prix à payer pour une vie sociale pacifiée à défaut d’être réjouissante.

PB : Pourquoi le coût de la socialité reste-t-il néanmoins élevé ?

Thèse : Parce que, pour Schopenhauer, politesse rime avec hypocrisie, mensonge, masque. Elle exige un travestissement de sa personnalité véritable afin de la rendre agréable aux autres, un déguisement d’autant plus douloureux que cette personnalité n’est pas au diapason de la médiocrité ambiante. On rencontre ici un des points problématiques de la pensée de l’auteur, à savoir l’idée selon laquelle « la supériorité de l’intelligence conduit à l’insociabilité » Aphorismes, p. 16.

   Thèse politiquement incorrecte dans un monde comme le nôtre. Mais fi des préjugés collectifs ! Ce n’est pas à leur aune que la vérité d’une pensée doit être mesurée. Néanmoins, il faut bien admettre que cette affirmation intempestive ne va pas de soi.

PB : Est-il possible de la justifier ?

Thèse : Sans doute oui si l’on consent à reconnaître que la différence de ce que Schopenhauer appelle le génie est  souvent source d’irritation, d’envie de la part de ceux que sa seule existence peut offenser. Qu’il soit souvent incompris et doive porter ses vertus morales à la hauteur de ses vertus intellectuelles pour être apprécié, cela est clair aussi. Mais enfin  si l’acariâtre Schopenhauer scandalise dans le salon de sa mère à Weimar, le plaisant Goethe fait le bonheur des convives. Aussi ne peut-on pas ériger en loi universelle ce qui est peut-être imputable au pathos d’une singularité.

   Ce soupçon n’interdit pas cependant de rendre justice à notre philosophe. Il faut bien voir que son procès de la société et son apologie de la solitude ne sont pas totalement dénués de fondements.

   Il est bien vrai que la nature ne s’est guère préoccupée de l’harmonie des sensibilités et des intelligences, que les conversations autour d’une table peuvent être accablantes de sottise et de vulgarité, que la convivialité peut s’établir sur des intérêts fort peu élevés (Voir les pages où l’auteur épingle les jeux de cartes : « N’ayant pas d’idées à échanger, on échange des cartes et l’on cherche à se soutirer mutuellement des florins. Ô pitoyable espèce !» ibid. p.17).

   Il est bien vrai aussi que la solitude est douloureuse pour la plupart des êtres humains et qu’ils sont prêts à subir de nombreuses servitudes pourvu qu’ils échappent au face à face avec eux-mêmes.

   Ce que Schopenhauer stigmatise dans un cas, c’est la frivolité et la mesquinerie des distractions auxquelles se livrent les hommes, ainsi que la pauvreté spirituelle et morale d’un grand nombre de personnes que la vie sociale amène à cotoyer. « Ah ! s’exclame-t-il, si la qualité de la société pouvait être remplacée par la quantité, cela vaudrait alors la peine de vivre même dans le grand monde : mais hélas ! cent fous mis en tas ne font pas encore un homme raisonnable » (p. 16).

   Dans l’autre, il dénonce la misère d’une âme privée de toute richesse intérieure.  Elle ne peut pas éprouver du plaisir en sa propre compagnie car elle ne trouve pas en elle matière à employer agréablement son temps. Elle ignore les plaisirs de la contemplation esthétique, de l’étude, du dialogue de l’âme avec elle-même et avec les grands esprits qui sont l’honneur de l’humanité. « C'est principalement ce vide intérieur qui les pousse à la poursuite de toute espèce de réunions, de divertissements, de plaisirs et de luxe, poursuite qui conduit tant de gens à la dissipation et finalement à la misère. Rien ne met plus sûrement à l'abri de cette misère que la richesse intérieure, la richesse de l'esprit, car celui-ci laisse d'autant moins de place à l'ennui qu'il approche davantage de la supériorité. L'activité incessante des pensées, leur jeu toujours renouvelé en présence des manifestations diverses du monde interne et externe, le pouvoir et le besoin de les associer en combinaisons toujours différentes, placent une tête éminente, sauf les moments de fatigue, tout à fait en dehors de la portée de l'ennui. » (Ibid. p. 15)

   Il n’est donc pas étonnant que l’apologue des porcs-épics s’achève par une apologie de la solitude.

 PB : Quel est le sens de cette apologie de la solitude ?

Thèse : L’éloge de cette dernière découle des vertus que son amour révèle. Elle témoigne d’un attachement sans concession à la liberté et à la tranquillité de l’âme ainsi que d’une capacité à se suffire à soi-même, toutes qualités que les grands philosophes ont toujours célébrées.

   En ce sens, Schopenhauer s’inscrit dans une longue tradition philosophique. Par exemple, il est significatif de noter  que même chez les Grecs la vie sociale ou politique n’incarne pas la forme la plus haute d’existence. Celle-ci est le propre de la vie théorétique ou d’une existence humaine jouissant de la suffisance à soi et du bonheur des dieux. Certes, Aristote prend soin de préciser qu’une telle vie incarne un sommet rarement atteint et au niveau duquel on ne saurait se maintenir. «  N’est-ce pas là vie trop haute pour être une vie d’homme ? Car ce n’est pas en tant qu’il est homme que l’homme vivra de la sorte mais en tant qu’il a en lui quelque chose de divin ; or autant ce quelque chose de divin l’emporte sur le composé, autant son activité l’emporte sur l’activité selon les autres vertus. Si c’est donc du divin que l’intellect au regard de l’homme, ce sera aussi une vie divine que la vie selon l’intellect au regard de la vie humaine » Ethique à Nicomaque X, 7,8.

   Mais chez Platon, pas d’ambiguïté possible : ce n’est pas dans la vie sociale mais dans la vie contemplative que l’homme réalise son excellence. C‘est clair dans le mythe de la métempsycose que l’on trouve dans le Phédon. Platon y trace la frontière entre le citoyen et l’homme. La vie de l’honnête homme (des êtres sociables) est certes bien supérieure à celle des insociables (qui se réincarnent en loups, faucons ou milans). « Ils sont les plus heureux, dit-il, et vont à la meilleure place ceux qui ont pratiqué la vertu civile et sociale qu’on appelle tempérance et justice et qui leur est venue par l’habitude et l’exercice, sans philosophie ni intelligence […] il est naturel qu’ils reviennent dans une race sociale et douce comme eux, comme celle des abeilles, des guêpes ou des fourmis, ou qu’ils rentrent dans la même race, la race humaine, où ils engendrent d’honnêtes gens » (82b) Mais…. « pour entrer dans la race des dieux, cela n’est pas permis à qui n’a pas été philosophe et n’est point parti entièrement pur, ce droit n’appartient qu’à l’ami du savoir »

Conclusion :

   Schopenhauer ne fait pas plus un éloge inconsidéré de la solitude qu’il ne condamne sans réserve la vie sociale. Il admet l’existence d’un  «instinct social » chez l’homme qui, pour être acquis, n’en a pas moins, à ses yeux, une fonction téléologique. C’est que sans l’école naturelle de la société les possibilités de l’humaine nature ne pourraient s’actualiser et nul ne pourrait conquérir l’insigne avantage de pouvoir se suffire à lui-même. Mais cette chance n’est pas qu’un effet de l’éducation. Elle relève aussi d’un don de la nature, une nature peu soucieuse de produire des hommes égaux. Schopenhauer distingue l’homme supérieur des hommes communs. Le premier est moins soumis à l’absurdité du vouloir vivre car il dispose d’un « excédent positif de force de l’intellect,  « c’est-à-dire d’un intellect non occupé au service de la volonté ».

   Privilège du génie peut-être, mais privilège coûteux s’il est vrai qu’il rend insociable !

NB: Dans ses Essais de psychanalyse, Freud cite cet apologue des porcs-épics pour confirmer le constat: "D'après le témoignage de la psychanalyse, toute relation affective intime, de plus ou moins de durée, entre deux personnes - rapports conjugaux, amitié, rapports entre parents et enfants - laisse un dépôt de sentiments hostiles ou tout au moins inimicaux dont on ne peut se débarrasser que par le refoulement. La situation est plus nette dans le cas de deux associés passant leur temps à se quereller ou dans le cas d'un subordonné grommelant sans cesse contre son supérieur. Le même fait se produit lorsque les hommes sont réunis de façon à former ces ensembles plus vastes..." Payot, p. 122.

 

 

 TEXTE.

 

   « Se suffire à soi-même, être tout en tout pour soi, et pouvoir dire : « Omnia mea mecum porto », voilà certainement pour notre bonheur la condition la plus favorable; aussi ne saurait-on assez répéter la maxime d'Aristote: « Le bonheur est à ceux qui se suffisent à eux-mêmes. Éth. à Eud., 7, 2.) […] Car, d'une part, il ne faut compter avec quelque assurance que sur soi-même; d'autre part, les fatigues et les inconvénients, le danger et les contrariétés que la société apporte avec elle, sont innombrables et inévitables.

   Il n'y a pas de voie qui nous éloigne plus du bonheur que la vie en grand, la vie des noces et festins, celle que les Anglais appellent le high life, car, en cherchant à transformer notre misérable existence en une succession de joies, de plaisirs et de jouissances, l'on ne peut manquer de trouver le désenchantement, sans compter les mensonges réciproques que l'on se débite dans ce monde-là et qui en sont l'accompagnement obligé. (Ainsi notre corps est enveloppé dans ses vêtements, ainsi notre esprit est revêtu de mensonges. Nos paroles, nos actions, tout notre être est menteur, et ce n’est qu’à travers cette enveloppe que l'on peut deviner parfois notre pensée vraie, comme à travers les vêtements les formes du corps. (Note de l'auteur.)

   Et tout d'abord toute société exige nécessairement un accommodement réciproque, une volonté d'harmonie: aussi, plus elle est nombreuse, plus elle devient fade. On ne peut être vraiment soi-même  qu'aussi longtemps qu’on est seul ; qui n’aime donc pas la solitude n'aime pas la liberté, car on n’est libre qu’étant seul. Toute société a pour compagne inséparable la contrainte et réclame des sacrifices qui coûtent d'autant plus cher que la propre individualité est plus marquante. Par conséquent, chacun fuira, supportera ou chérira la solitude en proportion exacte de la valeur de son propre moi. Car c'est là que le mesquin sent toute sa mesquinerie et le grand esprit toute sa grandeur; bref, chacun s'y pèse à sa vraie valeur. En outre un homme est d'autant plus essentiellement et nécessairement  isolé, qu'il occupe un rang plus élevé dans le nobiliaire de la nature. C'est alors une véritable jouissance pour un tel homme, que l'isolement physique soit en rapport avec son isolement intellectuel : si cela ne peut pas être, le fréquent entourage d'êtres hétérogènes le trouble; il lui devient même funeste, car il lui dérobe son moi et n'a rien à lui offrir en compensation. De plus, pendant que la nature a mis la plus grande dissemblance, au point de vue moral comme au point de vue intellectuel, entre les hommes, la société, n'en tenant aucun compte, les fait tous égaux, ou plutôt, à cette inégalité naturelle, elle substitue les distinctions et les degrés artificiels de la condition et du rang qui vont souvent diamétralement à l'encontre de cette liste par rang telle que l'a établie la nature. Ceux que la nature a placés bas se trouvent très bien de cet arrangement social, mais le petit nombre de ceux qu’elle a  placés haut n'ont pas leur compte; aussi se dérobent-ils d’ordinaire à la société: d'où il résulte que le vulgaire y domine dès qu'elle devient nombreuse. Ce qui dégoûte de la société les grands esprits, c'est l'égalité des droits et des prétentions qui en dérivent, en regard de l'inégalité des facultés et des productions (sociales) des autres. La soi-disant bonne société apprécie les mérites de toute espèce, sauf les mérites intellectuels; ceux-ci y sont même de la contrebande. Elle impose le devoir de témoigner une patience sans bornes pour toute sottise, toute folie, toute absurdité, pour toute stupidité; les mérites personnels, au contraire, sont tenus de mendier leur pardon ou de se cacher, car la supériorité intellectuelle, sans aucun concours de la volonté, blesse par sa seule existence. Donc cette prétendue bonne société n'a pas seulement l'inconvénient de nous mettre en contact avec des gens que nous ne pouvons ni approuver ni aimer, mais encore elle ne nous permet pas d'être nous-même, d'être tel qu'il convient à notre nature; elle nous oblige plutôt, afin de nous mettre au diapason des autres, à nous ratatiner pour ainsi dire, voire à nous défigurer nous-même. Des discours spirituels ou des saillies ne sont de mise que dans une société spirituelle; dans la société ordinaire, ils sont tout bonnement détestés, car pour plaire dans celle-ci il faut absolument être plat et borné. Dans de pareilles réunions, on doit, avec une pénible abnégation de soi-même, abandonner les trois quarts de sa personnalité pour s'assimiler aux autres. Il est vrai qu'en retour on gagne ces autres; mais plus on a de valeur propre, plus on verra qu'ici le gain ne couvre pas la perte et que le marché aboutit à notre détriment, car les gens sont d'ordinaire insolvables, c'est-à-dire qu'ils n'ont rien dans leur commerce qui puisse nous indemniser de l'ennui, des fatigues et des désagréments qu'ils procurent ni du sacrifice de soi-même qu'ils imposent: d'où il résulte que presque toute société est de telle qualité que celui qui la troque contre la solitude fait un bon marché. A cela vient encore s'ajouter que la société, en vue de suppléer à la supériorité véritable, c'est-à-dire à l'intellectuelle qu'elle ne supporte pas et qui est rare, a adopté sans motifs une supériorité fausse, conventionnelle, basée sur des lois arbitraires, se propageant par tradition parmi les classes élevées et, en même temps, variant comme un mot d'ordre; c'est celle que l'on appelle le bon ton, « fashionableness ». Toutefois, quand il arrive que cette espèce de supériorité entre en collision avec la véritable, la faiblesse de la première ne tarde pas à se montrer. En outre, «quand le bon ton arrive, le bon sens se retire », (en français dans le texte).

   En thèse générale, on ne peut être à l'unisson parfait qu'avec soi-même; on ne peut pas l'être avec son ami, on ne peut pas l'être avec la femme aimée, car les différences de l'individualité et de l'humeur produisent toujours une dissonance, quelque faible qu'elle soit. Aussi la paix du cœur véritable et profonde et la parfaite tranquillité de l'esprit, ces biens suprêmes sur terre après la santé, ne se trouvent que dans la solitude et, pour être permanents, que dans la retraite absolue. Quand alors le moi est grand et riche, on goûte la condition la plus heureuse qui soit à trouver en ce pauvre bas monde. Oui, disons-le ouvertement: quelque étroitement que l'amitié, l'amour et le mariage unissent les humains, on ne veut, entièrement et de bonne foi, de bien qu'à soi seul, ou tout au plus encore à son enfant. Moins on aura besoin, par suite de conditions objectives ou subjectives, de se mettre en contact avec les hommes, mieux on s'en trouvera. La solitude, le désert permettent d'embrasser d'un seul regard tous ses maux, sinon de les éprouver d'un seul coup; la société, au contraire, est insidieuse; elle cache des maux immenses, souvent irréparables, derrière une apparence de passe-temps, de causeries, d'amusements de société et autres semblables. Une étude importante pour les hommes serait d'apprendre de bonne heure à supporter la solitude, cette source de félicité et de tranquillité intellectuelle.

   De tout ce que nous venons d'exposer il résulte que celui-là est le mieux partagé qui n'a compté que sur lui-même et qui peut en tout être tout à lui-même. Cicéron a dit: « Nemo potest non beatissimus esse, qui est totus aptus ex sese, quique in se uno ponit omnia »  (Parad. II) (Celui qui ne relève que de lui-même et met en lui tous ses biens doit nécessairement être le plus heureux des hommes). En outre, plus l'homme a en soi, moins les autres peuvent lui apporter. C'est ce certain sentiment, de pouvoir se suffire entièrement, qui empêche l'homme de valeur et riche à l'intérieur d'apporter à la vie en commun les grands sacrifices qu'elle exige et bien moins encore de la rechercher au prix d'une notable abnégation de soi-même. C'est le sentiment opposé qui rend les hommes ordinaires si sociables et si accommodants; il leur est, en effet, plus facile de supporter les autres qu'eux-mêmes. Notons encore ici que ce qui a une valeur réelle n'est pas apprécié dans le monde, et que ce qui est apprécié n'a pas de valeur. Nous en trouvons la preuve et le résultat dans la vie retirée de tout homme de mérite et de distinction. Il s'ensuit que ce sera pour l'homme éminent faire acte positif de sagesse que de restreindre, s'il le faut, ses besoins, rien que pour pouvoir garder ou étendre sa liberté, et de se contenter du moins possible pour sa personne, quand le contact avec les hommes est inévitable.

   Ce qui d'autre part rend encore les hommes sociables, c'est qu'ils sont incapables de supporter la solitude et de se supporter eux-mêmes quand ils sont seuls. C'est leur vide intérieur et leur fatigue d'eux-mêmes qui les poussent à chercher la société, à courir les pays étrangers et à entreprendre des voyages. Leur esprit, manquant du ressort nécessaire pour s'imprimer un mouvement propre, cherche à l'accroître par le vin, et beaucoup d'entre eux finissent ainsi par devenir des ivrognes. C'est dans ce même but qu'ils ont besoin de l'excitation continue venant du dehors et notamment de celle produite par des êtres de leur espèce, car c'est la plus énergique de toutes. A défaut de cette irritation extérieure, leur esprit s'affaisse sous son propre poids et tombe dans une léthargie écrasante'*1. On pourrait dire également que chacun d'eux n'est qu'une petite fraction de l'idée de l'humanité, ayant besoin d'être additionné de beaucoup de ses semblables pour constituer en quelque sorte une conscience humaine entière; par contre, celui qui est un homme complet, un homme par excellence, celui-là n'est pas une fraction; il représente une unité entière et se suffit par conséquent à lui-même. On peut, dans ce sens, comparer la société ordinaire à cet orchestre russe composé exclusivement de cors et dans lequel chaque instrument n'a qu'une note; ce n'est que par leur coïncidence exacte que l'harmonie musicale se produit. En effet, l'esprit de la plupart des gens est monotone comme ce cor qui n'émet lui aussi qu'un son: ils semblent réellement n'avoir jamais qu'un seul et même sujet de pensée, et être incapables d'en avoir un autre. Ceci explique donc à la fois comment il se fait qu'ils soient si ennuyeux et si sociables, et pourquoi ils vont le plus volontiers par troupeau: « The gregariousness of mankind. » C'est la monotonie de leur propre être qui est insupportable à chacun d'entre eux: « Omnis stultitia laborat fastidio sui » (Toute sottise est accablée par le dégoût d'elle-même). Ce n'est que réunis et par leur réunion qu'ils sont quelque chose, tout comme ces sonneurs de cor. L'homme intelligent au contraire est comparable à un virtuose qui exécute son concert à lui seul, ou bien encore à un piano. Pareil à ce dernier, qui est à lui tout seul un petit orchestre, il est un petit monde, et ce que les autres ne sont que par une action d'ensemble, lui l'offre dans l'unité d'une seule conscience. Ainsi que le piano, il n'est pas une partie de la symphonie, il est fait pour le solo et pour la solitude; quand il doit prendre part au concert avec les autres, cela ne peut être que comme voix principale avec accompagnement, encore comme le piano, ou pour donner le ton dans la musique vocale, toujours comme le piano. Celui qui aime cependant à aller dans le monde, pourra tirer de la comparaison précédente cette règle que ce qui manque en qualité aux gens avec lesquels il est en relation, doit être suppléé jusqu'à un certain point par la quantité. Le commerce d'un seul homme intelligent pourrait lui suffire; mais, s'il ne trouve que de la marchandise de qualité ordinaire, il sera bon d'en avoir à foison, pour que la variété et l'action combinée produisent quelque effet, par analogie avec l'orchestre de cors russes, déjà mentionné: et que le Ciel lui accorde la patience qu'il lui faudra !

   C'est encore à ce vide intérieur et à cette nullité des gens qu'il faut attribuer ce fait que, lorsque des hommes d'une étoffe meilleure se groupent en vue d'un but noble et idéal, le résultat sera presque toujours le suivant: il se trouvera quelques membres de ce plebs de l'humanité qui, pareil à la vermine, pullule et envahit toute chose en tout lieu, toujours prêt à s'emparer de tout indistinctement pour soulager son ennui ou d'autres fois son indigence - il s'en trouvera, dis-je, qui s'insinueront dans l'assemblée ou s'y introduiront à force d'importunité, et alors ou bien ils détruiront bientôt toute l'œuvre, ou bien ils la modifieront au point que l'issue en sera à peu près l'opposé du but primitif.

   On peut encore envisager la sociabilité chez les hommes comme un moyen de se réchauffer réciproquement l'esprit, analogue à la manière dont ils se chauffent mutuellement le corps quand, par les grands froids, ils s'entassent et se pressent les uns contre les autres. Mais qui possède en soi-même beaucoup de calorique intellectuel n'a pas besoin de pareils entassements. On trouvera dans le 2e volume de ce recueil, au chapitre final, un apologue imaginé par moi à ce sujet. La conséquence de tout cela c'est que la sociabilité de chacun est à peu près en raison inverse de sa valeur intellectuelle; dire de quelqu'un: « Il est très insociable », signifie à peu de chose près: « C'est un homme doué de hautes facultés. »

   La solitude offre à l'homme intellectuellement haut placé un double avantage: le premier, d'être avec soi-même, et le second de n'être pas avec les autres. On appréciera hautement ce dernier si l'on réfléchit à tout ce que le commerce du monde apporte avec soi de contrainte, de peine et même de dangers. « Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls », a dit La Bruyère. La sociabilité appartient aux penchants dangereux et pernicieux, car elle nous met en contact avec des êtres qui en grande majorité sont moralement mauvais et intellectuellement bornés ou détraqués. L'homme insociable est celui qui n'a pas besoin de tous ces gens-là. Avoir suffisamment en soi pour pouvoir se passer de société est déjà un grand bonheur, par là même que presque tous nos maux dérivent de la société, et que la tranquillité d'esprit qui, après la santé, forme l'élément le plus essentiel de notre bonheur, y est mise en péril et ne peut exister sans de longs moments de solitude. Les philosophes cyniques renoncèrent aux biens de toute espèce pour jouir du bonheur que donne le calme intellectuel : renoncer à la société en vue d'arriver au même résultat, c'est choisir le moyen le plus sage. Bernardin de Saint-Pierre dit avec raison et d'une façon charmante: « La diète des aliments nous rend la santé du corps, et celle des hommes la tranquillité de l'âme. » Aussi celui qui s'est fait de bonne heure à la solitude et à qui elle est devenue chère a-t-il acquis une mine d'or. Mais cela n'est pas donné à chacun. Car de même que c’est la misère qui, d'abord, rapproche les hommes, de même plus tard, le besoin écarté, c'est l'ennui qui les rassemble. Sans ces deux motifs, chacun resterait probablement à l'écart, quand ce ne serait déjà que parce que dans la solitude seule le milieu qui nous entoure correspond à cette importance exclusive, à cette qualité de créature unique que chacun possède à ses propres yeux, mais que le train tumultueux du monde réduit à rien, vu que chaque pas lui donne un douloureux démenti. En ce sens, la solitude est même l'état naturel de chacun ; elle le replace, nouvel Adam, dans sa condition primitive de bonheur, dans l'état approprié à sa nature.

   Oui ! mais Adam n'avait ni père ni mère! C'est pourquoi, d'un autre côté, la solitude n'est pas naturelle à l'homme, puisqu'à son arrivée au monde il ne se trouve pas seul, mais au milieu de parents, de frères et de sœurs, autrement dit au sein d'une vie en commun. Par conséquent, l'amour de la solitude ne peut pas exister comme penchant primitif; il doit naître comme un résultat de l'expérience et de la réflexion et se produire toujours en rapport avec le développement de la force intellectuelle propre et en proportion des progrès de l'âge: d'où il suit qu'en somme l’instinct social de chaque individu sera dans le rapport inverse de son âge. Le petit enfant pousse des cris de frayeur et se lamente dès qu'on le laisse seul, ne fût-ce qu'un moment. Pour les jeunes garçons, devoir rester seuls est une sévère pénitence. Les adolescents se réunissent volontiers entre eux; il n'y a que ceux doués d'une nature plus noble et d'un esprit plus élevé qui recherchent déjà parfois la solitude; néanmoins passer toute une journée seuls leur est encore difficile. Pour l'homme fait, c'est chose facile; il peut rester longtemps isolé, et d'autant plus longtemps qu'il avance davantage dans la vie. Quant au vieillard, unique survivant de générations disparues, mort d'une part aux jouissances de la vie, d'autre part élevé au-dessus d'elles, la solitude est son véritable élément. Mais, dans chaque individu considéré séparément, les progrès du penchant à la retraite et à l'isolement seront toujours en  raison directe de sa valeur intellectuelle. Car ainsi que nous l’avons déjà  dit, ce n'est  pas là un penchant purement naturel, provoqué directement par la nécessité; c'est plutôt seulement l'effet de l'expérience acquise et méditée; on y arrive surtout après s'être bien convaincu de la misérable condition morale et intellectuelle de la plupart des hommes, et ce qu'il y a de pire dans cette condition c'est que les  imperfections morales de l'individu conspirent avec ses imperfections intellectuelles et s'entraident mutuellement; il se produit alors les phénomènes les plus repoussants qui rendent répugnant, et même insupportable, le commerce de la grande majorité des hommes. […]

   On peut encore trouver un côté téléologique à ce rapport inverse dont nous venons de parler, entre le nombre des années et le degré de sociabilité. Plus l'homme est jeune, plus il a encore à apprendre dans toutes les directions ; or la nature ne lui a réservé que l'enseignement mutuel que chacun reçoit dans le commerce de ses semblables et qui fait qu’on pourrait appeler la société humaine une grande maison d'éducation bell-lancastrienne, vu que les livres et les écoles sont des institutions artificielles, bien éloignées du plan de la nature. Il est donc très utile pour l'homme de fréquenter l'institution naturelle d'éducation d'autant plus assidûment qu'il est plus jeune. « Nihil est ab omni parte beatum », dit Horace, et « Point de lotus sans tige », dit un proverbe indien; de même, la solitude, à côté de tant d'avantages, a aussi ses légers inconvénients et ses petites incommodités, mais qui sont minimes en regard de ceux de la société, à tel point que l'homme qui a une valeur propre trouvera toujours plus facile de se passer des autres que d'entretenir des relations avec eux. Parmi ces inconvénients, il en est un dont on ne se rend pas aussi facilement compte que des autres; c'est le suivant: de même qu'à force de garder constamment la chambre notre corps devient tellement sensible à toute impression extérieure que le moindre petit air frais l'affecte maladivement, de même notre humeur devient tellement sensible par la solitude et l'isolement prolongés, que nous nous sentons inquiété, affligé ou blessé par les événements les plus insignifiants, par un mot, par une simple mine même, tandis que celui qui est constamment dans le tumulte ne fait pas seulement attention à ces bagatelles.

   Il peut se trouver tel homme qui, notamment dans sa jeunesse, et quelque souvent que sa juste aversion de ses semblables l'ait fait déjà fuir dans la solitude, ne saurait à la longue en supporter le vide; je lui conseille de s'habituer à emporter avec soi, dans la société, une partie de sa solitude; qu'il apprenne à être seul jusqu'à un certain point même dans le monde, par conséquent à ne pas communiquer aussitôt aux autres ce qu'il pense; d'autre part, à ne pas attacher trop de valeur à ce qu'ils disent, mais plutôt à ne pas en attendre grand-chose au point de vue moral comme au point de vue intellectuel, et par suite à fortifier en soi cette indifférence à l'égard de leurs opinions qui est le plus sûr moyen de pratiquer constamment une louable tolérance. De cette façon, bien qu'il se trouve parmi eux, il ne sera pas véritablement en leur société, mais aura vis-à-vis d'eux une attitude plus purement objective, ce qui le protégera contre un contact trop intime avec le monde, et par là contre toute souillure, à plus forte raison contre toute lésion. […]

   Dans cet ordre d'idées, nous pouvons aussi comparer la société à un feu auquel le sage se chauffe à distance convenable, mais sans y porter la main, comme le fou qui, après s'être brûlé, fuit dans la froide solitude et gémit de ce que le feu brûle.

*1. Tout le monde sait qu'on allège les maux en les supportant en commun: parmi ces maux, les hommes semblent compter l'ennui, et c'est pourquoi ils se groupent, afin de s'ennuyer en commun. De même que l'amour de la vie n'est au fond que la peur de la mort, de même l'instinct social des hommes n'est pas un sentiment direct, c'est-à-dire ne repose pas sur l'amour de la société, mais sur la crainte de la solitude, car ce n'est pas tant la bienheureuse présence des autres que l'on cherche; on fuit plutôt l'aridité et la désolation de l'isolement, ainsi que la monotonie de la propre conscience; pour échapper à la solitude, toute compagnie est bonne, même la mauvaise, et l'on se soumet volontiers à la fatigue et à la contrainte que toute société apporte nécessairement avec soi. - Mais quand le dégoût de tout cela a pris le dessus, quand, comme conséquence, on s'est fait à la solitude et l'on s'est endurci contre l'impression première qu'elle produit, de manière à ne plus en éprouver ces effets que nous avons retracés plus haut, alors on peut tout à l'aise, rester toujours seul; on ne soupirera plus après le monde, précisément parce que ce n'est pas là un besoin direct et parce qu'on s'est accoutumé désormais aux propriétés bienfaisantes de la solitude. (Note de Schopenhauer.) »

   Schopenhauer. Aphorismes sur la sagesse dans la vie, traduction de J.-A Cantacuzène.  PUF, 1998, p. 100 à 111.

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13 Réponses à “Ennui et sociabilité. Schopenhauer.”

  1. Frédéric dit :

    Bonjour Mde Manon,
    Je suis très sensible à ces textes de Sch. qui touchent en effet notre besoin de la société et paradoxalement notre difficulté à vivre en société.On ne cesse de nous parler d’intégration alors que nous avons tant de mal à nous supporter en famille souvent ! le pont de la politesse me paraît vraiment excellent pour des rapports humains harmonieux mais néanmoins à distance. Ce pont semble aujourd’hui endommagé qu’en résulte-t-il ? parallèlement à un analphabétisme croissant, une inculture angoissante,il en résulte une monté de la violence, de la barbarie.
    Je suis convaincu comme Sch que l’homme cultivant une intériorité, un désir d’étudier, non dépourvu par les inégalités naturelles, ne peut qu’apprécier la solitude et la rechercher.
    Qu’en est-il pour une autre partie de l’humainité qui ne supporte plus vraiment la société mais qui ne peut complètement s’en passer et qui ne peut se subvenir dans la solitude ?

  2. Simone MANON dit :

    Bonjour Frédéric
    Si l’on en croit Kant, l’insociable sociabilité est ce qui définit la nature humaine. Le problème que vous soulevez n’a donc rien de spécifiquement actuel. En revanche qu’il y ait un recul des règles de civilité, cela n’est guère contestable. Quant à la difficulté à supporter la solitude, Schopenhauer voit juste. Comme Pascal qui soulignait l’inaptitude des hommes à demeurer en repos. D’où le « salut » dans le divertissement. Que celui-ci soit souvent stérile, nul doute. Seuls une formation intellectuelle et des intérêts spirituels et moraux puissants peuvent permettre de trouver dans la solitude du bonheur.
    Voilà pourquoi on peut regretter la désaffection pour ce que l’on appelait autrefois les Humanités. L’école n’arme plus les hommes pour affronter les difficultés de l’existence et pour savoir se conduire dans toutes les occurrences de la vie.
    Néanmoins, même Schopenhauer pointe les limites de la solitude. On ne peut voir en elle un idéal d’existence. Un homme sans amis, sans famille aimante n’a pas un sort enviable.
    Il faut savoir se suffire à soi-même mais il faut aussi cultiver la relation humaine en déployant les vertus d’amitié et de justice.
    Bien à vous.

  3. Delemen dit :

    Je me régale grâce à votre site – malgré l’amertume de certains plats (j’ignore si les porcs-épics se mangent). Merci !

  4. Simone MANON dit :

    D’accord avec vous. Ce plat là n’est pas à servir à n’importe quel convive. Je l’ai toujours soigneusement évité dans mes classes de lycée.
    Bien à vous.

  5. laure dit :

    Je vous remercie pour vos commentaires de texte très structurés et enrichissants . Je suis en prépa commerciale et vous m’êtes d’une grande aide .
    Merci encore et bravo !

  6. Simone MANON dit :

    Merci pour ce sympathique message. Tous mes voeux de réussite aux concours.

  7. aurelie dit :

    bonsoir,
    sans rechercher pour autant la compagnie des « porcs-épics », je dois faire partie des « médiocres » pour avoir quelque peu « tordu le nez », à la lecture de la théorie de Schopenhauer.
    Malgré vos commentaires tempérés, j’avoue que mes oreilles font la grise mine à la lecture des notions de « supériorité de l’intelligence » et « d’homme commun ».
    Je préfère me rapprocher de la définition de Christian Bobin qui pour lui « l’intelligence c’est proposer à l’autre ce qu’on a de plus précieux, en faisant tout pour qu’il puisse en disposer ».
    (La plus que vive).
    Aurélie

  8. Simone MANON dit :

    Bonjour Aurélie
    Schopenhauer ne flatte guère les oreilles d’un monde démocratique au sens tocquevillien du terme. L’idée même de hiérarchie est insupportable, pourtant comment nier que les intelligences, pas davantage d’ailleurs que les profils moraux, ne sont pas d’égale valeur?
    Ce n’est pas cette constatation là qui me fait problème. Je pense comme Camus qu’on se grandit en admirant et en aimant ce qui est meilleur que soi.
    Aussi n’ai-je aucune difficulté à reconnaître que les grands penseurs que je présente sur ce blog me dépassent de plusieurs têtes.
    Ce qui me fait problème c’est le lien que l’auteur établit entre supériorité intellectuelle et insociabilité.
    Voyez dans les commentaires de l’article: ennui et superstition, ma réponse à Fanny.
    Bien à vous.

  9. François dit :

    Bonjour,

    Je viens de finir Aphorisme sur la sagesse dans la vie (que j’ai acheté après avoir lu cet article). J’ai trouvé cela enrichissant, même si c’est peu dense philosophiquement, comme l’auteur le revendique lui-même. Du coup, j’ai fait quelques recherches et j’ai constaté qu’aucune édition intégrale correcte des Parerga n’existe sur le marché (ce qui me fait enfin comprendre pourquoi on trouve partout d’étranges opuscules de Schopenhauer : je suppose que ce sont les parerga saucissonnés). Avez-vous une explication? Est-ce parce que ce recueil est de piètre qualité? Ou parce qu’aucun éditeur ne daigne l’éditer?

    PS : je parle d’une édition française, bien entendu.
    Cordialement

  10. Simone MANON dit :

    Bonsoir
    Les textes des parerga et paralipomena (suppléments et omissions) sont des écrits complémentaires et subsidiaires du grand œuvre de Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation. Leur première édition française intégrale date de 2005 aux éditions Coda dans la traduction de Jean-Pierre Jackson.
    Jusqu’alors, le public français devait se contenter d’extraits ciblant le grand public.
    La seule tentative française antérieure à celle des éditions Coda avait été menée par la maison d’édition de Félix Alcan, le fondateur de la collection “Bibliothèque de philosophie contemporaine” aux Presses universitaires de France en 1880.
    Je sais que les éditions Coda ont réédité en 2011 mais j’ignore si le livre est encore disponible.
    Bien à vous.

  11. […] ailleurs propose un idéal du sage qui vise la fin de son caractère). [5] Tout cela se confirme sur un site autorisé dont je conseille la lecture, et dont la rédactrice semble posséder les Parerga et Paralipona dans sa besace. Toutefois Simone […]

  12. Sophie dit :

    Je vous remercie pour ce blog riche de publications très intéressantes !

  13. […] » Ennui et sociabilité. Schopenhauer. « Par une froide journée d'hiver, un troupeau de porcs-épics s'était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s'éloigner les uns des autres. Quand le besoin de se chauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de façon qu'ils étaient ballottés de çà et de là entre les deux souffrances, jusqu'à ce qu'ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendît la situation supportable. […]

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