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   Quel antidote à l’ennui ? L’enthousiasme révolutionnaire, avait déjà suggéré Saül Bellow, un enthousiasme peut-être moins irrigué par le souci d’un monde meilleur que par le goût de la violence qui lui est substantiellement liée. D’où l’intérêt de lire ce texte de Fondane sur Baudelaire. L'auteur ne se contente pas de faire de l’ennui « le mal par excellence de la pensée », « la désaffection de la vie par la pensée », l’enfant maudit du péché originel, comme il a été vu dans l’article : ennui et connaissance. Il montre que « l'ennui à son tour engendre un besoin immense d'excitants, susceptibles, dans sa croyance, de le tirer de son état d'apathie; il ne recule devant rien : la drogue, la débauche, la violence, la cruauté; ce sont là ce que Baudelaire appelle « les paradis artificiels », la tentative vaine d'un redressement de l'équilibre perdu ». Ainsi s'éclaire l'idée que  « la cruauté est fille de l'ennui».

 

« Nous allons jeter un dernier regard sur l'expérience religieuse de Baudelaire et notamment sur le courant profond et souterrain de cette expérience qui, plus que toute autre chose, fait de lui le « poète de la modernité » ; et n'est-il pas le poète de l’ennui ? Il ne s'agit pas, bien entendu, de cet ennui des dimanches vides, des pianos désaccordés, des terrains vagues, des loisirs sans but, ennui de la pléthore, de la richesse satisfaite, ennui du plaisir et de la santé, quoique de cet ennui aussi Baudelaire soit passé maître. Ceci n'est que l'ennui esthétique, couche superficielle de l'ennui métaphysique, dont on ne sait pas trop bien ce que c'est. Il est clair que l'ennui de Baudelaire n'est pas un ennui personnel, mais l'ennui dans la civilisation et peut-être l'ennui dans le cosmos: c'est pourquoi il prend, chez lui, des proportions aussi immenses que significatives. On a beau chercher où se loge l'ennui, il n'est nulle part dans l'existant; et pourtant, à l'instant où il se produit, il couvre, il épuise l'existant et de telle sorte que l'on pourrait prétendre à bon droit que l'existant s'est évanoui et que l'ennui seul existe. Qu'est-il? le sentiment qu'a l'inexistant de son existence ou plutôt le sentiment qu'a l'existence qu'elle n'existe pas? Le monde s'écroule faute d'intérêt, quoiqu'il continue de subsister ; une Maya invisible nous ôte une à une les choses réelles et les transforme en apparence, tout en les laissant intactes; elles n'ont pas changé, nous sommes les mêmes, semble-t-il, et un philosophe remarquerait avec étonnement qu'au fond, il ne manque rien: les choses ont conservé tous les prédicats qui en font des réalités: figure, étendue, masse, vitesse, tout y est; pourquoi donc ce mécanisme d'horlogerie semble-t-il lésé comme s'il se déroulait au ralenti? Il ne marque plus le temps et, par conséquent, la sensation ne se transforme pas en perception, ni la perception en concept, rien ne devient.

   Il est vrai que nous ne pouvons plus aimer ou haïr, mais quoi? L'aiguille du cadran puiserait-elle son mouvement à notre haine ou à notre amour? Nous nous apercevons bien que le logique continue, mais mollement, confusérnent; il se dégage et meurt. Ce n'était donc pas lui qui était l'essence du réel ? Le logique aurait-il, lui aussi, besoin d'un moteur, d'une passion? D'une passion qui, elle, n'est pas logique? Évidemment, le logique ne le savait pas et il est trop occupé de lui-même pour lire ce que Baudelaire nous dit après tant d'autres, car ce n'est pas très nouveau: « Nous ressemblons à un voyageur, dit le poète dans un de ses écrits de jeunesse (La Fanfarlo), qui prend tristement sa route vers un désert qu'il sent semblable à celui qu'il vient de parcourir, escorté, par un pâle fantôme qu'on nomme Raison, qui éclaire avec une pâle lanterne l'aridité de son chemin et qui, pour étancher la soif renaissante de passions qui le prend de temps en temps, lui verse le poison de l'ennui. » Un subtil analyste contemporain qui a consacré une ample étude à ce qu'il appelle improprement la «métaphysique de l'ennui ( car assigner des causes matérielles, physiques à un objet c'est de la physique, et leur attribuer une forme a priori, un criticisme - mais notre auteur ne va pas jusque-là), reprendra cette intuition avec hardiesse. Il n'y a ennui, dit-il, que là où il y a conscience et principalement conscience spéculative, réflexion de soi sur soi, dépouillement de l'existence par une méditation sur l'existence, désaffection de la vie par la pensée: l'ennui est donc le mal par excellence de la pensée. Sans doute, après cela, nous invite-t-il à ne pas trop fouiller la question, à éviter la solitude, et à nous faire accompagner à domicile par la « société »; son bavardage nous fera du bien, en nous forçant de n'y plus penser, car, dit-il, « il n'y a rien de bon pour nous là-dessous ». Et, tout de suite, il découvre ce qu'il entend par là, quoique avec répugnance : « Il est bien entendu, dit-il, que la faute originelle est une métaphysique qui ne recouvre rien de pensable. »

   Vaste, en effet, est le domaine de ce qui ne recouvre rien de pensable. Mais le curieux, c'est que la «métaphysique » de l'ennui cède tout à coup le pas, se reconnait incompétente et passe la main à une «théologie » de l'ennui. Cette théologie, certes, est à faire, elle n'existe pas encore, mais, déjà, elle se pose, avec cette simple affirmation que l'ennui ... est péché. C'est ainsi, tout au moins, que Baudelaire conçoit l'ennui, et cela franchement nouveau, c'est de son propre cru que le poète le tire. Tout de suite, avec la certitude étrange du somnambule, il découvre que:

Dans la ménagerie infâme de nos vices,

Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde!

Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes, ni grands cris,

Il ferait volontiers de la terre un débris

Et dans un bâillement avalerait le monde.

C'est l'Ennui ! ...

   L'ennui - un vice. Le plus laid, le plus méchant, le plus immonde ! Plus important que tous les vices moraux, car

II ferait volontiers de la terre un débris

Et dans un bâillement avalerait le monde !

   Et l'on pense malgré soi que dans cette intuition se rejoignent les divers courants spéculatifs qui ont conclu, avec l'Ecclésiaste, que la connaissance est « amère » ; avec Nietzsche, qu’elle est « douleur »; avec Meyerson, qu'elle mène à I'acosmisme. Un fil léger sépare la « sérénité» de l'ennui, la « tiédeur », de l’indifférence, le vaccum affectif du logique; ayant chassé le chaud et le froid, c'est-à-dire la « soif renaissante de passions », l’ennui avale dans un bâillement le monde. Que l'ennui soit là et, tout de suite,

Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte,

L'Espoir, dont l'éperon attisait ton ardeur,

Ne veut plus t'enfourcher !...

Le Printemps adorable a perdu son odeur!

Le logique lui-même s'effondre, triomphe :

Esprit vaincu, fourbu!

Résigne-toi, mon cœur; dors ton sommeil de brute.

Et le riche métal de notre volonté

Est tout vaporisé par ce savant chimiste.

Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,

Défilent lentement dans mon âme : l'Espoir,

Vaincu, pleure ...

Car je cherche le vide, et le noir, et le nu!

   Poète de la modernité! Personne n'a mieux que Baudelaire exprimé l'angoisse de l'acosmisme, car l'ennui est angoisse et comme l'acosmisme est néant, l'ennui est angoisse du néant. Nous avons dit souvent que Baudelaire répète à l'envie la théologie qu'on lui a enseignée et répète souvent la pensée de de Maistre. Mais là, une idée nouvelle, originale se fait jour. Ce n'est plus dans la « volupté » qu'il voit le Mal ni dans la « nature », mais cette fois-ci, à l'encontre du christianisme hérité ... dans l'Ennui. De là, la terrible signification que l'ennui prend chez Baudelaire. Il n'est plus un « état d'âme » mais un état de péché, le crime par excellence et qui ne figure pas parmi les péchés théologiques. Car le diable n'est plus un sophiste, qui nous persuade le plaisir et l'excès; ce n'est plus la chair qu'il tente, mais l'esprit, et à l'esprit ce n'est pas l'orgueil qu'il propose et la désobéissance, mais le refus de participer à l'être. C'est ainsi qu'il nous mène,

… Loin du regard de Dieu,

Haletant et brisé de fatigue, au milieu

Des plaines de l'Ennui, profondes et désertes,

Et jette dans nos yeux pleins de confusion

Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,

Et l'appareil sanglant de la Destruction.

   Oui, M. Jankélévitch avait raison : « Il ne fait pas bon pour nous de regarder là-dessous. » Le péché originel envisagé comme désobéissance, cela était intelligible; on sait que sur ce point Spinoza est d'accord avec la Theologia Deutsch, dans son Traité Théologico-Politique. Envisagé comme sexualité, il est encore intelligible; Schopenhauer, disciple de l'Inde, se déclare en ceci d'accord avec le christianisme, mais il ne fait guère bon pour nous de regarder « là-dessous » et de conserver le mythe du péché originel comme une chose « pensable », s'il proclame, avec Nietzsche, que la connaissance est douleur et qu'il ne nous reste que les vérités salutaires des homines religiosi. Il n'y a rien de bon pour nous « là-dessous », si l'arbre de la connaissance est la source de notre malheur ou comme le dit Byron «The tree of knowlege is not that of Life » (L’arbre de la connaissance n'est pas l'arbre de la vie).

   […]

   Il y a, dans l'ennui de Baudelaire, autre chose encore que ce que nous étions en droit d'attendre de la définition de l'ennui, telle que ses métaphysiciens nous l'ont présentée. Plus d'un lecteur, il me semble, a dû se demander pourquoi cette excessive importance accordée par le poète à cet état d'âme et pourquoi, en somme, dit-il de l'ennui, qu'

Il rêve d'échafauds en fumant son houka ?

   L’affectivité de plus en plus pâle, souhait du logique, passait, selon le philosophe (il s’agit de Lupasco, auquel Fondane vient de faire allusion dans le passage que j'ai supprimé), de l'angoisse à l'inquiétude et de celle-ci enfin à l'ennui. Mais, à en croire Baudelaire, je veux dire la poésie de Baudelaire, le cycle ne saurait s'arrêter là, l'ennui à son tour engendre un besoin immense d'excitants, susceptibles, dans sa croyance, de le tirer de son état d'apathie; il ne recule devant rien : la drogue, la débauche, la violence, la cruauté; ce sont là ce que Baudelaire appelle « les paradis artificiels », la tentative vaine d'un redressement de l'équilibre perdu.

   Un jour viendra, peut-être, où l'historien consentira à jeter un regard dans l'Histoire sur les formes de l'ennui les plus basses. C'est l'ennui qui est la source des changements soudains, des guerres sans motifs, des révolutions meurtrières; il n'est pas de cause plus opérante que lui: Un besoin se fait jour de se sentir exister, de rompre la monotonie de l'être, du pur pensable; le meurtre, la vengeance, la joie de détruire pour détruire, se donnent librement cours chez un peuple qui, il y a un instant, semblait tranquille et sage, suprême fleur d'une civilisation consommée. Les historiens diront après que des causes politiques, économiques, sociales, expliquent cette éruption; évidemment, mais ils n'auront pas vu ce fait élémentaire que ce peuple s'ennuyait. C'est l'ennui gréco-romain qui se saisit tout à coup comme angoisse, inquiétude et aboutit aux cruautés inouïes qui devaient, par réaction, asseoir la victoire du christianisme. Puis, dix siècles sans histoire, d'ordre immuable, et à l'instant même où la civilisation est de nouveau à son comble, où triomphe la pensée grecque et celle d'Aristote, tout à coup un phénomène étrange emplit le moyen âge : la volonté tendue, constante, éperdue de souffrance et encore de souffrance, On veut se sentir exister ; mais il est impossible d'exister en des cadres cognitifs donnés, en des cadres sociaux et religieux immuables qui proclament que l'existence est ... apparence. Et qu'est-ce qui le mieux révèle l'existence, sinon ce sentiment de la douleur ? Qui mieux la déclenche que la cruauté? Les âmes simples, les masses, recourront à la cruauté extérieure; inquisition, bûchers, massacres d'hérétiques, croisades; mais les âmes fines se tourneront contre elles -mêmes. On inventera donc des fouets, des cilices, on jeûnera, on ne dormira pas – on  emploiera une imagination immense à découvrir tous les jours de nouvelles tortures, de nouvelles croix à porter. C'est sur un vaste canevas d'ennui que l'on brodera les cruautés, les crucifixions, que l'on terrassera l'ennemi, le diable, le néant, et quand la torture elle-même deviendra impuissante, quand l'imagination sera épuisée, le tissu primitif reparaîtra à la surface et ce sera ... l'acedia. « Absence de Dieu », diront les mystiques; sans doute! mais absence du diable également, car il n'y a plus rien là où règne l'ennui, l'immuable, l'immobile. Il faut exister pour croire; il faut que ce à quoi l'on croit soit existant, non pas pensé seulement mais senti, et non pas pensant seulement mais sentant! De là, peut-être, la foi du moyen âge au seul Dieu crucifié. II fallait faire souffrir jusqu'à la mort le moteur immobile d'Aristote, pour lui rendre un semblant de vie. II fallait tuer I'Ennui –  donc le Logique, jusqu'en Dieu.

   J'ai choisi, pour illustrer cette thèse, un exemple extrêmement compliqué et sujet à de multiples interprétations; je me serais mieux fait comprendre si j'avais montré l'ennui romain aboutissant à l'angoisse de l'Empire, - aux cruautés infinies des Tibère, des Caligula, des Néron, des Héliogabale. Il semble que là, la cruauté rende un tout autre son. Mais, de fait, on dirait que les civilisations avancées finissent par une philosophie de la cruauté quand elles n'ont pas commencé par une philosophie de la frivolité.

   La frivolité? direz-vous, comme si vous n'aviez jamais étudié les sophistes, les sceptiques, et Aristippe et Épicure! Et M Jankélévitch qui achève sa métaphysique de l'Ennui sur une espèce de paraphrase du Carpe Diem d'Horace, se demande cependant « qui oserait nous conseiller la frivolité ? » Qui ? Mais, l'homme même qui devrait nous conseiller aussi la cruauté, l'esprit religieux le plus profond du XIXe siècle, l'ascète, le pessimiste, l'homme tragique par excellence – Nietzsche. J'ai déjà cité ailleurs et commenté ce texte où Nietzsche développant le thème « connaissance est douleur», déclare : «Qu'on aimerait à faire de ces affirmations fausses des homines religiosi, qu'il y a un Dieu, qu'il exige de nous le bien, qu'il est surveillant et témoin de toute action, de tout moment, de toute pensée, qu'il nous aime, que dans tout malheur il veut notre plus grand bien - qu'on aimerait à en faire l'échange contre des vérités qui seraient aussi salutaires, calmantes et bienfaisantes que ces erreurs ... Mais c'est justement ce qui fait la tragédie qu'on ne peut croire ces dogmes de la religion et de la métaphysique si l'on a, dans la tête et le cœur, la stricte méthode de la vérité ... D'où vient aussi le danger que l'homme s'ensanglante au contact de la vérité reconnue, - plus exactement de l'erreur pénétrée. C'est ce qu'exprime Byron en ses vers immortels: « Connaissance est douleur; ceux qui savent le plus doivent pleurer le plus profondément sur cette vérité fatale. L'Arbre de la Science n'est pas celui de la vie. » Contre de tels soucis, aucun moyen n'est d'un secours meilleur que d'évoquer la magnifique frivolité d'Horace ... et de dire à soi-même avec lui : « Que tourmentes-tu de desseins éternels une âme trop petite? Pourquoi ne pas aller ou sous ce haut platane, ou sous ce pin, s'étendre? » (Humain, trop humain, P. 138, trad. H. Albert, M. de F.).

   Nietzsche a osé; il nous conseille la magnifique frivolité. Mais il ne peut s'y tenir; n'est pas « frivole» qui veut. Il est même curieux de constater combien, dans l'histoire, la frivolité est rare, combien passagère; combien vite sous le haut platane ou sous le pin cette âme trop petite tourne à l'ennui le plus plat. Et alors on voit poindre à l'horizon, des tourments – la  débauche, l'ivresse. Et ce ne sont pas là, comme on le pense, des « plaisirs », des « joies animales ». Plût à Dieu qu'elles ne fussent que cela ! Ce sont des tourments atroces, quoiqu’artificiels, destinés à nous faire oublier ce que nous tenons pour la vérité: que nous n'existons pas, que rien n'existe ... si ce n'est le Néant. C'est alors qu'à l'inverse du Royaume de la Belle au Bois où l'on avait supprimé toutes les aiguilles, on emplit d'aiguilles le royaume de la pensée; mais elle en veut beaucoup plus qu'il n'y en a. La cruauté est fille de l'Ennui. Elles sont toutes deux, filles de la Science Première, du concept pur, dans lequel « demeure toujours comme l'espérance d'un vide affectif rigoureux, d'une rupture définitive avec l'Etre ». C'est seulement lorsque l'homme obéit au« Non ridere, non lugere, necque detestari sed intelligere », que le Diable, selon Baudelaire, nous conduit :

Haletant et brisé de fatigue, au milieu

Des plaines de l'Ennui, profondes et désertes

   A l'âge de dix-huit ans, déjà, Baudelaire écrivait à sa mère: « Ce que je sens, c'est un immense découragement, une sensation d'isolement insupportable, une peur perpétuelle d'un malheur vague, une défiance complète de mes forces, une absence totale de désirs, une impossibilité de trouver un amusement quelconque ... Je me demande sans cesse « à quoi bon ceci ? » « à quoi bon cela? »  C'est le véritable esprit du spleen ... Je ne me rappelle pas d'être jamais tombé si bas et m'être traîné si longtemps dans l'ennui ». Sans doute, ce n'est pas encore par lui-même, en lui-même, que Baudelaire, ayant touché à la sagesse, se trouve avoir engendré son ennui; mais il est le fils du XIX° siècle, idéaliste, positiviste et logique, qui, tout comme lui, essaie vainement d'échapper à l'ennui qu'il s'est donné. Il est le fils d'une civilisation urbaine où, selon le mot de M. Jankélévitch, la société vous reconduit chez vous, s'assied à votre table, est continuellement présente pour vous empêcher d’être seul seuls et de profiter de votre solitude. C'est pour échapper à cet ennui et le combattre que Baudelaire fuit la « tyrannie de la face humaine » et édifie tout un programme de « divertissements ».

Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane

Noierons-nous ce vieil ennemi,

Destructeur et gourmand comme la courtisane,

Patient comme la fourmi ?

   Mais le vin, le haschich, le bordel, l'opium, dans lesquels Baudelaire a essayé, plus d'une fois, de noyer son ennui, ne sont que des moyens d'évasion vulgaires; on y lit mal l'idée étrange du poète que l'ennui est le péché originel. Mais voyez les effets de son ennui sur le plan moral : « Je comprends, dit-il, qu'on déserte une cause pour savoir ce qu'on éprouvera à en servir une autre. » Ailleurs : « Il serait doux d'être alternativement victime et bourreau! » Et ceci encore, que je ne cite que pour mieux faire comprendre la pensée qui a agité si terriblement notre âge: « Belle conspiration à organiser pour l'extermination de la race juive. » Belle conspiration motivée? Non, puisque Baudelaire ajoute immédiatement: « Les Juifs, bibliothécaires et témoins de la Rédemption. » Mais quelle belle cruauté inutile! Pas même lâche! car Baudelaire ne demande pas mieux, on l'a vu, que d'être, alternativement, victime et bourreau ; il lui importe peu d'exterminer - ou d'être exterminé. Ce qu'il veut, c'est une belle flambée pour détruire, oublier son ennui, et on ne peut, hélas! incendier tous les jours Rome.

   On sait que Baudelaire n'a pas hésité à demander à la cruauté réelle, historique, cette joie de l'oubli; il a respiré avec joie « l'air du crime » pendant la révolution de 1848, sans se soucier autrement de ses buts. Mais tout cela, en vain:

Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?

Peut-on déchirer les ténèbres

Plus denses que la poix, sans matin et soir?

….

L'Espérance qui brille aux carreaux de l'Auberge

Est soufflée, est morte à jamais!

L'irréparable ronge avec sa dent maudite

Notre âme, piteux monument ...

. . .

Mais mon cœur que jamais ne visite l'extase

Est un théâtre où l'on attend

Toujours, toujours en vain, l'Etre aux ailes de gaze!

   Je doute que le lecteur veuille reconnaître dans la cruauté, fille de l'Ennui, un des phénomènes religieux les plus profonds du XIX° siècle, phénomène religieux, quoique d'aspect négatif, renforçant cette fois-ci comme preuve de l'existence de Dieu, non pas la Foi, mais le péché. Je doute qu'il puisse admettre qu'en l'absence de la foi, le péché puisse hériter de tous les privilèges du religieux et que ce soit dans son théâtre que se puisse jamais offrir l’Etre aux ailes de gaze ... Il n'est pas dans mon intention de le persuader. Je ne prétends pas sonder les voies d'un Dieu qui s'est dit insondable; ni conseiller au lecteur d'écouter la voix de l'Amen, le témoin fidèle: « Je connais tes œuvres; tu n'es ni froid, ni chaud. Plût à Dieu que tu fusses froid ou chaud! » (Apocal. III, 15). Mais peut-être le lecteur voudra-t-il réfléchir avec moi sur la signification de la cruauté qui se trouve dans des œuvres aussi représentatives de notre époque, que celles de Nietzsche, de Kierkegaard, de Dostoïevski. Peut-être voudra-t-il reconnaître dans les programmes sociaux éthiques et politiques de notre temps, que c'est l'absence de signification de l'existant qui s'est traduite par un vaste massacre d'hommes, de libertés, en une noire chevauchée à travers l'humain qui a la prétention de sauver l'homme, d'on ne sait pas trop bien quoi. Non seulement la force, la cruauté, mais la guerre elle-même - la guerre en soi – a  trouvé sous nos yeux des apologistes effrénés, des écrivains, des philosophes. On nous propose de justifier à l'avance les « guerres los plus terribles et les plus nécessaires », quoique les auteurs de ces doctrines seraient bien en peine de nous dire pourquoi et à qui elles sont « nécessaires ». On nous demande de sacrifier les types les plus élevés de notre humanité, mais sans en souffrir, ajoute Nietzsche. Même Nietzsche n'ose pas avouer que la guerre est un « mystère » qui nous échappe et tout comme la vie et la passion, tout comme la naissance et la mort, et que, s'il est bête de la refuser et de la juger, il est cent fois plus bête de la justifier ou de la glorifier. Car la guerre voulue et non plus subie est autrement plus meurtrière. Mais c'est cela même que veut Nietzsche; ce n'est pas la guerre biologique qu'il chante, mais la guerre intellectuelle; ce qu'il veut, c'est la guerre pour rien, pour multiplier la souffrance, pour noyer l'ennui, pour se sentir vivre en un monde où « la vraie vie est absente », Mais son contemporain, Rimbaud, ne se gênera pas de le dire :

Qu'est-ce pour nous, mon cœur, que les nappes de sang

Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris

De rage, sanglots de tout enfer renversant

Tout ordre?

…………………

Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur,

Mon esprit! Tournons dans la morsure : Ah! passez,

Républiques de ce monde!

…………………….

Europe, Asie, Amérique, disparaissez!

Et Baudelaire ajoutera :

Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,

N'ont pas encore brodé de leurs plaisants dessins

Le canevas banal de nos piteux destins,

C'est que notre âme, hélas! n'est pas assez hardie.

   Ceci, dans un poème. Mais même dans une lettre intime, privée, Baudelaire écrira: « L'homme a besoin de vengeance comme le fatigué a besoin d'un bain. »

   Tel est le drame qui se joue entre le Néant, dont la suprême ruse est de nous  persuader qu'il est l'Etre – et l'existant qui, pour se sentir vivre (« la vraie vie est absente», disait Rimbaud) pour appeler à lui l'Etre aux ailes de gaze (« J'attends Dieu avec gourmandise », disait le même Rimbaud), ne sait que recourir à la cruauté. Le malheur vague est entré dans le monde; le Dieu d'Aristote, primum movens immobile, n'a engendré que l'Ennui. Et alors, comme dit Baudelaire : «  A quoi bon ceci ? A quoi bon cela? »  Si l'idéal, si l'ennui existent, que ferons-nous de notre moi ? Seule, la cruauté semble témoigner encore du refus absolu de l'homme du XXe siècle à supporter l'intelligere « autonome » qui a supprimé le soleil, et la voie lactée, et le triste moi, qui a forcé l'homme de crever dans son trou, comme un rat empoisonné: «  Si Dieu n'existe pas, alors, tout est permis », crie le vieux Karamazoff; si Dieu n'existe pas, alors, homo hominis lupus : brûlons Rome, exterminons les Juifs, sacrifions les types les plus élevés de notre humanité! Dieu, le péché, ne recouvrent rien de pensable; l’intelligere n'a pas fini de nous dire qu'il n'y a rien de bon pour nous là-dessous. C'est la preuve de Dieu par l'absurde et nous y sommes tous engagés. Le règne de la cruauté ne fait que commencer. Telle est, me semble-t-il, l'apocalypse de l'Ennui. »

   Benjamin Fondane, Baudelaire et l’expérience du gouffre, 1948, Seghers (1972) p.325 à 337.

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12 Réponses à “Ennui et cruauté. Baudelaire par Benjamin Fondane.”

  1. aurelie dit :

    bonsoir,
    quelle enrichissante critique de Baudelaire!
    je connais Benjamim Fondane à travers ses poèmes (que j’ai découvert tardivement je l’avoue!), quant à Baudelaire – souvenirs décevants d’une 1ère L ou terminale je ne me souviens même plus….la connaissance d’un tel critique littéraire aurait sans nul doute étoffé des explications de texte bien maigrichonnes.
    Tous les professeurs ne se valent pas … à bon entendeur salut!

    aurélie

  2. Simone MANON dit :

    Re bonjour
    D’une certaine manière l’hommage que vous rendez, avec justice, à l’intelligence de Fondane consacre une supériorité intellectuelle que vous discutez dans votre message précédent. Vous voyez qu’il est bien difficile de faire taire en soi le sens des hiérarchies.
    Bien à vous.

  3. Frédéric dit :

    Bonjour Mde Manon,

    Il y a peu j’entendais une chanson interprétée par Jean Gabin , restrospective « philosophique » d’une vie qui concluait par ces mots: « maintentant je sais qu’on ne sait jamais, mais ça je le sais »
    Ne serait-ce pas cela le problème de l’ennui ? Ne pas savoir, la punition ultime; qui que l’on soit, condamné au doute qui torture.
    Alors pour fuir ce doute, il faut surtout éviter l’ennui source de spleen, éviter de penser, voire de connaître.
    A défaut l’ennui ne serait pas insupportable, mais peut-être utile et nécessaire.
    Cordialement

  4. Simone MANON dit :

    Bonsoir Frédéric
    Vous savez que la formule: « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien » est l’acte de naissance de l’attitude philosophique puisque c’est la formule socratique. Aux antipodes du dogmatisme naturel de l’opinion et donc de la plupart de ses concitoyens, Socrate découvre que le principe de la sagesse dont l’honore l’oracle de Delphes, ( A la question de Chéréphon: quel est l’homme le plus sage au monde? la Pythie aurait répondu en nommant Socrate. Cf. le texte de Platon: l’apologie de Socrate), réside dans la conscience de son ignorance. Alors que les autres croient savoir mais au fond ne savent pas, lui ne sait pas davantage mais il le sait, et cela change tout.
    Est-ce à dire que la revendication d’inscience soit une invitation au découragement et à la démission de l’esprit? Certes pas. C’est au contraire le ressort de l’interrogation en vue de la vérité, de l’effort exaltant d’examiner les énoncés, de chercher et de faire reculer l’obscurité à défaut de pouvoir s’installer dans la lumière. Ne serait-ce pas cette possibilité qui engendrerait l’ennui?
    Le doute est une liberté. Il est lié à notre responsabilité d’être pensant. Je ne l’ai jamais vécu comme une torture. Seulement comme la rançon de notre finitude et comme le préalable d’une authentique quête de la vérité.
    Il s’ensuit que je ne souscris pas du tout à la thèse que j’ai présentée dans l’article ennui et connaissance. La vigilance de l’esprit est, dans mon expérience, ce qui densifie positivement n’importe quel vécu. La curiosité ôte aux événements malheureux leurs effets destructeurs en instaurant la distance permettant à l’esprit de jouir de sa maîtrise, la conscience du bonheur en approfondit la jouissance.
    Je crois que l’ennui a des racines affectives plus qu’intellectuelles. Il correspond à une humeur.
    J’ai déjà dit que je ne peux pas lui reconnaître des vertus. Il ne me semble utile que dans les existences où, occasionnellement, il suscite un éveil de la conscience parce qu’il correspond à une salutaire suspension de l’agitation ordinaire.
    Mais un véritable engagement dans le travail de la pensée ne me semble pas pouvoir se fonder dans l’ennui. Il s’origine dans un besoin spirituel délesté de toute tristesse et, à ce titre, il est source d’un plaisir infini.
    Bien à vous.

  5. Alain Bernon dit :

    Bonjour Madame,
    Je n’ai jamais fait d’étude de philosophie et en lisant ce texte, je me trouve devant quelque chose de nouveau. Si la philo est l’art de poser des questions, c’est réussi.
    Baudelaire et autres ne trouvent un sens à la vie qu’en échappant à l’ennui par des plaisirs toujours plus extraordinaires pour échapper à la routine, qu’ils soit bourreaux ou victimes.
    Cette source de l’ennui, trouverait-elle les mêmes conséquences si les auteurs avaient une vision plus fraternelle ?
    Par ailleurs, l’ennui ne conduit pas nécessairement aux paradis artificiels (bien qu’il y ait de plus en plus de drogue) mais parfois aux suicides ou à des réactions fraternelles.
    Ces auteurs, ne sont-ils pas prisonniers de leur représentation ? de leur éducation ?
    Je veux bien croire que l’ennui soit une source de dynamisme et ce qui m’intéresse c’est la conséquence métaphysique qui est faite et notamment de l’existence ou de l’inexistence de Dieu par ce Néant, voire par l’absurde.
    Pourriez vous me donner des explications.
    A l’avance, merci.

  6. Simone MANON dit :

    Bonjour Alain
    Voyez bien que Fondane propose une interprétation de l’ennui baudelairien qu’il distingue de ce qu’il appelle « l’ennui esthétique ». Il s’agit d’une expérience de l’effondrement radical du sens, expérience désespérante dont seuls peuvent sans doute prendre la mesure ceux qui en font la douloureuse épreuve. Cet ennui est d’essence métaphysique car il met en jeu le sens ultime de l’Etre et confronte l’existant à l’angoisse du néant.
    Vous avez raison de souligner que les personnes affectées de ce pathos ne réagissent pas toutes de la même façon et qu’il peut en conduire certaines au suicide.
    Selon Fondane, cet ennui est vécu par Baudelaire comme un péché. On a donc affaire à une expérience religieuse dont l’auteur souligne la modernité.
    Le passage important est le suivant: « Mais là, une idée nouvelle, originale se fait jour. Ce n’est plus dans la « volupté » qu’il voit le Mal ni dans la « nature », mais cette fois-ci, à l’encontre du christianisme hérité … dans l’Ennui. De là, la terrible signification que l’ennui prend chez Baudelaire. Il n’est plus un « état d’âme » mais un état de péché, le crime par excellence et qui ne figure pas parmi les péchés théologiques. Car le diable n’est plus un sophiste, qui nous persuade le plaisir et l’excès; ce n’est plus la chair qu’il tente, mais l’esprit, et à l’esprit ce n’est pas l’orgueil qu’il propose et la désobéissance, mais le refus de participer à l’être ».
    Quand on ne peut plus participer à l’être sous la forme de l’émerveillement, de la joie, de la gratitude, de la chaleur de l’amour fraternel ou de l’amour tout court, quelles sont les expériences qui peuvent redonner le sentiment d’exister? L’observation des hommes montre hélas que les débordements orgiaques, (Cf. les articles sur Patocka), l’ivresse révolutionnaire, la souffrance subie ou agie s’imposent souvent comme dérivatifs de l’ennui.
    Bien à vous.

  7. Alain Bernon dit :

    Bonjour et merci, je commence à faire la distinction entre esthétique et métaphysique ; « le refus de participer à l’être ».
    Bon dimanche.

  8. Jérome dit :

    Bonjour Madame,
    c’est toujours avec un grand plaisir que je rencontre votre travail.

    Cette page est superbe, je n’ai cependant pas réussi à bien articuler les étapes du raisonnement, en tout cas je n’ai « retenu » que peu de choses alors même que j’y ai trouvé une grande source de joie et un intérêt certain. Je vous dit cela car j’ai ce problème actuellement dans mes études, je ne me souviens que très peu des livres que je parcours, y compris ceux que je lie assidûment depuis plusieurs années. Je garde pourtant une sensation constante, très vive et presque immédiate de certaines lectures. Sensation qui m’accompagne et stimule ma perception du monde.
    Une question me vient donc: est-ce que les penseurs existentielles, de part le thème qu’ils explorent, ne donnent pas plus à voir qu’à retenir? De même peut-on considérer les mots comme simple matière première pour la philosophie? Outil avec lequel les philosophes tentent d’exprimer une force, comme le font les compositeurs avec la musique?
    Bien que l’on puisse employer les mots comme lanternes pour l’esprit et ainsi étendre sa liberté, j’ai le sentiment que les grands auteurs essaient en premier lieu d’offrir une perception et un sentiment de puissance plus que des concepts. Surtout lorsque le thème abordé est aux limites de l’entendement comme l’ennui, la mort ou l’existence.
    L’attitude consistant à ne retirer que les grandes impressions produites par la lecture sans en extirper les lignes argumentatives et les concepts clés peut-être réductrice et somme toute assez confortable vis à vis de la philosophie. Pourtant, j’ai le sentiment qu’écouter une symphonie, lire un aphorisme ou contempler un tableau relève parfois de la même expérience: percevoir la vision d’un autre, ainsi que les conditions et les forces qu’implique cette vision.
    J’aurais aimé avoir votre avis sur ce sujet, si vous en avez le temps bien sur et si je me suis exprimé clairement.
    Je vous souhaite en tout cas bonne continuation.
    Bien à vous.

  9. Simone MANON dit :

    Bonjour Jérome
    Je ne suis pas sûre de bien comprendre votre propos.
    D’abord que mettez-vous sous la dénomination: « les penseurs existentiels »? Car entre un Chestov et un Fondane d’un côté (la pensée existentielle proprement dite) et ce que l’on a appelé l’existentialisme de l’autre, la différence est grande. http://www.philolog.fr/existentialisme-et-pensee-existentielle-benjamin-fondane/
    Ensuite qu’il s’agisse des thème existentiels ou des autres, la philosophie est une discipline impliquant l’effort conceptuel. Même quand elle se propose de « porter à l’expression pure de son sens » le vécu, l’expérience, elle le fait dans des mots ayant une portée générale, donc dans des concepts. Il s’ensuit que si le rapport à l’oeuvre d’art peut revendiquer le silence de la contemplation, ce n’est pas le cas pour le discours philosophique. Celui-ci s’explicite dans le langage et l’on ne maîtrise une thèse philosophique que lorsqu’on est capable de restituer dans leur précision les concepts lui donnant sa substance.
    Qu’une grande oeuvre philosophique puisse être une oeuvre d’art par la puissance de son architectonique et sa réussite formelle ne change rien à l’affaire. Tant que vous n’en maîtrisez pas les « grandes lignes argumentatives », pour reprendre votre propos, vous restez en-deçà de sa dimension philosophique.
    Pour réussir dans votre formation, il faut donc vous imposer à chaque lecture d’expliciter par écrit la problématique de l’auteur, sa conceptualisation, ses résultats d’analyse etc.
    Bien à vous.

  10. Jérome dit :

    Bonjour Madame.
    Je crois en réalité que mon propos était confus car j’ai du mal à cerner le domaine et les limites de la philosophie. Accepter le fait que la philosophie n’existe que par des concepts me pose problème.
    J’ai le sentiment que les poèmes de Rimbaud ou les romans de Dostoïevski sont d’une grande force philosophique. Il n’y a pourtant ni concepts ni arguments, mais des images, des perceptions, des histoires..
    Dans le même ordre d’idée, que faire d’une oeuvre comme le Zarathoustra de Nietzsche? Peut-on restituer les concepts qui lui donnent vie? Si oui n’est ce pas appauvrir l’oeuvre?
    Si non est-ce nier le fait que cela soit une oeuvre de philosophie?
    Bien à vous.

  11. Simone MANON dit :

    Bonjour Jérome
    Le rapport de la philosophie et de la poésie est intéressant à approfondir. De Platon où il est un rapport conflictuel à Heidegger où la philosophie devient la vassale de la poésie dans la fonction de dévoilement de la vérité de l’Etre, en passant par le romantisme allemand (le cercle d’Iena) faisant l’éloge d’une poésie spéculative et Hegel où elle n’est qu’un moment dans le développement de l’Esprit, il y a beaucoup à dire.
    La vie spirituelle s’exprime sous des formes différentes. Ainsi le muthos comme le logos disent l’étonnement de l’esprit en présence du monde. Qu’il y ait donc dans l’expression poétique une matière dans laquelle l’interrogation philosophique se reconnaît dans ses perplexités, ses espérances, ses apories etc. rien d’étonnant. Reste que la manière dont est élaborée cette matière est radicalement différente. La philosophie s’accomplit comme travail du concept, comme effort d’élucidation théorique. C’est vrai même pour le philosophe-poète Nietzsche. Clarifier conceptuellement n’est pas appauvrir mais restituer le sens dans sa profondeur et dans ses limites lorsqu’on découvre que les intuitions que la poésie-voyance rend sensibles mettent en échec le concept.
    J’ai toujours pensé que s’il y a de l’art c’est parce qu’il y a quelque chose que le langage ne peut pas dire. Le paradoxe de la poésie est, en ce sens, celui d’un art qui par le médium du langage fait sentir un au-delà ou un en-deçà du langage.
    Il convient donc de tracer les frontières entre la nature des discours. Leur hétérogénéité n’exclut pas leur complémentarité mais elle est irréductible.
    Bien à vous.

  12. Jérome dit :

    Merci d’avoir pris le temps de répondre,
    c’est toujours un plaisir.
    Bien à vous.

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