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Marc Chagall. Le cantique des cantiques, IV, 1958. Musée national de Nice.  

 

  Joyeuses fêtes à tous et  tous mes vœux de bonheur pour la nouvelle année.

  Si j'ai choisi cet éloge de la vie et de ses plaisirs pour célèbrer Noël, ce n'est pas seulement parce que je traite en ce moment le thème du plaisir. C'est aussi et surtout parce que la sagesse de Montaigne nous enrichit d'une inestimable leçon de vie.

 

 

«  Il n’est rien de si beau et légitime que de bien faire l’homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie ; et de nos maladies, la plus sauvage, c’est mépriser notre être. Qui veut écarter son âme le fasse hardiment ; s’il peut, lorsque le corps se portera mal, pour la décharger de cette contagion ; ailleurs au contraire, qu’elle l’assiste et favorise et ne refuse point de participer à ses naturels plaisirs et de s’y complaire conjugalement, y apportant, si elle est plus sage, la modération, de peur que par indiscrétion ils ne se confondent avec le déplaisir. L’intempérance est peste de la volupté, et la tempérance n’est pas son fléau : c’est son assaisonnement. Eudoxe, qui en établissait le souverain bien, et ses compagnons, qui la montèrent à si haut prix, la savourèrent en sa plus gracieuse douceur par le moyen de la tempérance, qui fut en eux singulière et exemplaire. J’ordonne à mon âme de regarder et la douleur et la volupté de vue pareillement réglée (L’exaltation de l’âme dans la joie est aussi blâmable que sa contraction dans la peine. Cicéron, Tusculanes, IV, 31) et pareillement ferme, mais gaiement l’une, l’autre sévèrement, et, selon ce qu’elle peut y apporter, autant soigneuse d’en éteindre l’une que d’étendre l’autre. Le voir sainement les biens tire après soi le voir sainement les maux. […]

   J’ai un dictionnaire tout à part moi : je passe le temps, quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retâte, je m’y tiens. Il faut courir le mauvais et se rasseoir (s’arrêter) au bon. […]

   Pour moi donc, j’aime la vie et la cultive telle qu’il a plu à Dieu nous l’octroyer. Je ne vais pas désirant qu’elle eût à dire la nécessité de boire et de manger, et me semblerait faillir non moins excusablement de désirer qu’elle l’eût double (Le sage recherche avidement les richesses naturelles. Sénèque, Lettres à Lucilius, CXIX), ni que nous nous sustentassions mettant seulement en la bouche un peu de cette drogue par laquelle Epiménide se privait d’appétit et se maintenait, ni qu’on produisit stupidement les enfants par les doigts ou par les talons, mais, parlant en révérence, plutôt qu’on les produise encore voluptueusement par les doigts et par les talons, ni que le corps fût sans désir et sans chatouillement. J’accepte de bon cœur, et reconnaissant, ce que nature a fait pour moi, et m’en agrée et m’en loue. On fait tort à ce grand et tout-puissant donneur de refuser son don, l’annuler et défigurer. Tout bon, il a fait tout bon, (Tout ce qui vient de la nature est digne d’estime, Cicéron, Les Fins, III, 6).

   Des opinions de la philosophie, j'embrasse plus volontiers celles qui sont les plus solides, c'est-à-dire les plus humaines et nôtres: mes discours sont, conformément à mes mœurs, bas et humbles. Elle fait bien l'enfant, à mon gré, quand elle se met sur ses ergots pour nous prêcher que c'est une farouche alliance de marier le divin avec le terrestre, le raisonnable avec le déraisonnable, le sévère à l'indulgent, l'honnête au déshonnête, que volupté est qualité brutale, indigne que le sage la goûte: le seul plaisir, qu'il tire de la jouissance d'une belle jeune épouse, c'est le plaisir des consciences, de faire une action selon l'ordre, comme de chausser ses bottes pour une utile chevauchée. N'eussent ses suivants non plus de droit et de nerfs et de suc au dépucelage de leurs femmes qu'en a sa leçon! Ce n'est pas ce que dit Socrate, son précepteur et le nôtre. Il prise, comme il doit, la volupté corporelle, mais il préfère celle de l'esprit, comme ayant plus de force, de constance, de facilité, de variété, de dignité. Celle-ci va nullement seule selon lui (il n'est pas si fantastique), mais seulement première. Pour lui, la tempérance est modératrice, non adversaire des voluptés.

   Nature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste.  [Il faut pénétrer la nature des choses, et voir exactement ce qu'elle exige. Cicéron, Les Fins, V, 16]. Je quête partout sa piste: nous l'avons confondue de traces artificielles, et ce souverain bien académique et péripatétique, qui est vivre selon celle-ci, devient à cette cause difficile à borner et exprimer; et celui des stoïciens, voisin à celui-là, qui est consentir à nature. Est-ce pas erreur d'estimer aucunes actions moins dignes de ce qu'elles sont nécessaires? Si ne m'ôteront-ils pas de la tête que ce ne soit un très convenable mariage du plaisir avec la nécessité, avec laquelle, dit un ancien, les dieux complotent toujours. A quoi faire démembrons-nous en divorce un bâtiment tissu d'une si jointe et fraternelle correspondance? Au rebours, renouons-le par mutuels offices. Que l'esprit éveille et vivifie la pesanteur du corps, le corps arrête la légèreté de l'esprit et la fixe. [Celui qui célèbre l'âme comme le souverain bien en condamnant la chair comme un mal, embrasse l'âme charnellement et charnellement fuit la chair parce qu'il en juge selon la vanité humaine et non selon la vérité divine. Saint Augustin, Cité de Dieu, XIV, 5]. […]

   C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être. Nous cherchons d’autres conditions, pour n’entendre l’usage des nôtres, et sortons hors de nous, pour ne savoir quel il y fait. Si, avons-nous beau monter sur des échasses encore faut-il marcher de nos jambes. Et au plus élevé trône du monde, si ne sommes assis que sur notre cul.

   Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance. Or la vieillesse a un peu besoin d’être traitée plus tendrement. Recommandons-la à ce dieu, protecteur de santé et de sagesse, mais gaie et sociale :

Accorde-moi, ô fils de Latone,

De jouir de mes biens avec une santé robuste

Et, si possible, avec toutes mes facultés.

Fais que ma vieillesse ne soit pas avilissante

Et que je puisse toujours pincer la lyre

Horace, Odes, I, 31,17.

            Montaigne, Les Essais, III, § XIII. Edition établie par Claude Pinganaud, Arléa, p. 848 à 852.    

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18 Réponses à “Eloge des plaisirs de la vie. Montaigne.”

  1. Amelie dit :

    Bonjour,
    Excusez-moi de vous déranger, et de vous écrire ici, mais je n’ai pas trouvé comment vous écrire ailleurs. Je voulais vous remercier pour votre blog car c’est pour moi une source d’apprentissage. J’avais toutefois une question à vous poser, n’étant plus au lycée, je n’ai plus de cours de philosophie, mais je continue à lire et à m’y interesser. Pourriez vous me donner des conseils pour parvenir d’une part à ne pas oublier ce que j’ai mis tant de temps à apprendre et d’autre part à continuer et consolider cet aprrentissage ? …
    Merci d’avance,
    Amélie

  2. Simone MANON dit :

    Bonjour Amélie
    Pour ce qui concerne l’assimilation et la mémorisation, je ne connais pas d’autre moyen que l’usage de fiches. Elles exigent de formuler les idées avec précision, ce qui est d’une grande utilité pour l’appropriation des significations. Elles permettent des relectures périodiques permettant de rafraîchir la mémoire.
    Pour le reste, il faut continuer à lire et à approfondir vos thèmes de prédilection.
    Bien à vous.

  3. Amelie dit :

    Merci beaucoup pour vos conseils qui me redonnent du courage car j’ai toujours peur de mal m’y prendre. Vous me conseillez donc de continuer à travailler à partir de mes cours de terminale ? J’avais aussi une autre question, je suis très déçue de découvrir qu’il n’y a plus de cours de philosophie après le lycée. Aussi, ma fillière ne me plaît pas et je voudrais me réorienter, je pense aller en Lettres Classiques, est-ce que j’y retrouverais un enseignement philosophique ? Ou bien, est-ce que pour cela il faudrait préférer une fac de philosophie (ce que je n’oserais jamais entreprendre)

  4. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Non, Amélie, je ne vous conseille pas d’en rester à vos cours de terminale car je suppose que vous avez depuis enrichi vos connaissances et fait de nombreuses lectures. Mais pour que l’oubli n’efface pas tous ces acquis, je vous suggère de faire des fiches, chacune étant conçue comme un aide-mémoire.
    Pour votre choix d’étude, il convient de vous renseigner auprès de votre université d’inscription car, avec l’autonomie, chacune organise des cursus différents.
    Par ailleurs, le choix d’une formation ne doit pas prendre en considération le seul intérêt pour une discipline. Il doit surtout être déterminé par le projet d’un métier. Quelle est l’activité professionnelle que vous envisagez? C’est cela qui est important. Ce qui n’exclut pas de suivre parallèlement une formation correspondant à vos intérêts intellectuels.
    Bien à vous.

  5. Amelie dit :

    Bonjour,
    En réalité je n’ai pas enrichit tant que ça mes connaissances car ce n’est que ma première année après le bac, mais il est vrai que j’ai fait de nombreuses lectures depuis. J’ignore encore quel est mon projet professionnel qui n’est pas très bien construit et auquel je pense chaque jour, ce n’est vraiment pas facil de faire des choix. Ces derniers temps je me suis renseignée sur le métier d’institutrice pour lequel il faut d’abord avoir fait un master dans une discipline, c’est pourquoi je pensais me réorienter plutôt vers les Lettres.
    Merci beaucoup d’avoir pris le temps de me de répondre, j’irais effectivement me renseigner au près de mon université,
    Amélie

  6. Laetitia dit :

    Bonjour,

    Tout d’abord, je voulais vous remercier car ce site est très intéressant!
    Pourriez vous s’il vous plait faire un commentaire de ce texte de Montaigne ?Car je ne suis pas sure de bien comprendre les nuances.

    Merci d’avance.

  7. Simone MANON dit :

    Désolée, Amélie, je ne travaille pas à la commande.
    Bien à vous.

  8. Paracelse dit :

    Bonsoir,

    Auriez-vous des fichiers pdf ou doc pour chaque chapitre ? Merci bien
    Bonnes Fêtes

  9. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Je suis toujours surprise par les exigences toujours plus grandes de ceux qui profitent gratuitement du travail d’autrui.
    Tous mes voeux de bonheur pour la nouvelle année.

  10. Paracelse dit :

    Bonjour,
    Je m’excuse pour ce commentaire peu clair voire brutal. Votre blog est réellement une mine d’informations, et je ne pourrais jamais vous en remercier suffisamment. Seulement, je n’ai pas toujours accès à Internet mais j’aimerais pouvoir vous lire, et il est impossible de faire un copier/coller.
    Ainsi aurais-je simplement voulu savoir, si, avec votre accord, il serait possible de disposer de fichiers portables regroupant les divers articles par leçon.
    J’espère avoir suffisamment objectivé ma pensée pour que vous compreniez ce qui dès lors n’est plus ineffable, comme l’écrivit Hegel.

    Salutations respectées

  11. Frédéric dit :

    Bonjour madame Manon,

    Je vous adresse tous mes Voeux pour cette nouvelle année et je vous remercie du travail remarquable que vous avez la gentilesse de nous offrir.

    Cordialement

  12. Simone MANON dit :

    Réponse à Paracelse.
    Ma réponse est négative. Il ne faut pas toujours en vouloir plus.Vous pouvez imprimer les cours. Si c’est trop onéreux, vous pouvez faire des fiches. C’est même la meilleure manière de se cultiver.
    Bien à vous.

  13. Simone MANON dit :

    Réponse à Frédéric.
    Je constate que vous avez ouvert un blog, Frédéric. Je ne manquerai pas de le consulter de temps en temps.
    Je vous souhaite une année pleine de lectures enthousiasmantes et d’heureuses surprises.
    Bien à vous.

  14. Frédéric dit :

    Merci Madame Manon, effectivement je tiens un blog pour faire partager mes diverses lectures. Je ressens intensemment le besoin de lire pour connaître, mais dans le Joie. Par ailleurs le partage me semble indispensable d’où mon petit espace numérique.

    Merci encore pour vos textes, actuellement je voyage avec JJ Rousseau et vos billets me sont très précieux.

    Cordialement

  15. Simone MANON dit :

    J’ai plaisir, Frédéric, à constater que votre existence se déploie désormais sous le signe de la joie. C’est seulement en étant heureux soi-même qu’on peut augmenter le bonheur des autres.
    Bien à vous.

  16. Fanny dit :

    Merci beaucoup pour le travail approfondi et de qualité que vous faites ! 😀
    Merci Merci Merci et bonne continuation

  17. Garçon dit :

    Bonjour, encore merci pour ses articles de philosophie étant délectable au plus haut point! J’aurai juste une question pour des raisons de culture montaignienne :

    Quel est le passage des Essais où Montaigne dis que la defecation est un moment où il n’aime pas être dérangé ?

    Merci d’avance pour votre réponse,

    Cordialement.

  18. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Cette remarque se trouve dans Essais, III, XIII. (De l’expérience)
    « De toutes les actions naturelles, c’est celle que je souffre plus mal volontiers m’être interrompue » Texte établi par Claude Pinganaud, Arléa. p. 829.
    Bien à vous.

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