Flux pour
Articles
Commentaires

Kerouac. Image de Christine Hanrahan. http://www.pbase.com/image/132960409 

 

   Cf. La conférence de Claude Obadia : « De quoi l’hédonisme contemporain est-il le nom ? » ou son texte.

   Mon intention n’est pas de traiter la question sous forme dissertative, seulement d’énoncer une conviction que je n’ai pas construite en un jour. J’ai pour cela observé patiemment mes contemporains avec une curiosité bienveillante, je  me suis mise à l’écoute d’expériences humaines très différentes de la mienne grâce aux témoignages d’auteurs divers et multiples, et enfin j’ai aiguisé  ma réflexion par la fréquentation quotidienne des grands penseurs. Je ne prétends pas que cette conviction soit inébranlable. Penser, c’est savoir se remettre en question et rien n’est plus émouvant que d’avoir à rectifier une façon de comprendre, de l’élargir à un point de vue que l’on n’avait pas encore imaginé. J’avoue que, pour cette conviction comme pour les quelques autres que je peux avoir, j’ai toujours la secrète attente qu’on me montre que je me trompe ou que je le découvre par moi-même. Surtout lorsque le contenu de mon jugement n’est pas réjouissant, or il se trouve que c’est le cas ici.

   Il n’est pas jubilatoire d’avoir compris que l’hédonisme débridé est le nom du malheur d’exister, que ce malheur soit celui du vide spirituel, de l’angoisse existentielle ou de la révolte métaphysique. Je ne dis pas révolte sociale car je crois que lorsque l’hédonisme est un mot d’ordre révolutionnaire, ce n’est pas de justice sociale qu'il s'agit mais de difficulté existentielle. Et il est toujours vain de prétendre résoudre sur la scène sociale des problèmes qui ne sont pas politiques par nature.

   Dans mon article précédent, j’avais annoncé qu’Aristote  anticipait la réponse à la question que je pose dans celui-ci. Les plaisirs excessifs, disait-il, sont des plaisirs curatifs. Leur goût est l'indice d'un profil humain inapte à jouir de soi dans la paix de l'âme et l'équilibre du corps. Toujours hors de soi dans la quête d'expériences nouvelles, d'excitations inédites, de délires collectifs.  Sexe, voyages, musique, drogues etc. On a parfois l'impression que la vie est investie comme  un objet d'expérimentations violentes pour satisfaire une curiosité souvent morbide, pour échapper à l'ennui ou comme l'écrit Baudelaire dans son poème Le voyage,  pour :

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ? Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !

 

   Il me faut bien avouer que je n’ ai pas trouvé de meilleur diagnostic. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir cherché ! Peut-être n’ai-je pas su frapper aux bonnes portes, mais ni chez Sade, ni chez Oscar Wilde, André Gide ou Anaïs Nin, ni chez les écrivains de la Beat Generation, je n’ai trouvé le témoignage d’un hédonisme heureux. J’ai plutôt eu rendez-vous avec la vacuité de la provocation antibourgeoise ou antireligieuse,  les tourments de la culpabilité, les affres du désespoir ou de l’ennui, la déprime et l’urgence du divan ou des paradis artificiels.

   « Vivre sans temps mort et jouir sans entrave » selon le mot d’ordre célèbre n’est pas, semble-t-il,  la bannière des vies heureuses.

   C’est plutôt l’étendard des vies gangrénées par la toxine nihiliste au sens où celle-ci définit moins une donnée historique qu’un mal transhistorique, d’ordre métaphysique, affectant certaines postures existentielles. Avoir mal à la vie, en sentir l’horreur au moins autant que l’extase. On se souvient de Baudelaire dans Mon cœur mis à nu, XL : « Tout enfant, j'ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l'horreur de la vie et l'extase de la vie ».  Mais il s’empressait d’ajouter : « C'est bien le fait d'un paresseux nerveux » comme s’il avait la lucidité d’assigner le mal à sa vraie cause. Non pas à la vérité ontologique de la vie mais à un désordre intérieur au sujet, le rendant indisponible au plaisir d’exister.

   Rien n’est plus étranger à un Epicure ou à un Aristote qu’une telle disposition. Ils n’ont pas mal à la vie mais à tout ce qui en eux peut en troubler la jouissance. L’allégresse consubstantielle au simple fait de vivre est l’expérience originaire, le présupposé non questionné de leur éthique de telle sorte que, loin d’être ce qui soulage du mal de vivre, le plaisir est  la saveur même de la grâce du vivre. Choisir la vie ou choisir le plaisir, c’est  une seule et même chose, affirmait en ce sens Aristote (Cf. Ethique à Nicomaque, X, 5, 1175 a, 19). 

   C’est dire qu’on ne trouve pas chez eux de mise en accusation de l'être et que leur hédonisme est exempt de mélancolie. On comprend pourquoi, dans la Lettre à Ménécée, Epicure condamne sans appel les vers de Théognis : «  Ne pas naître, voilà ce qui vaut mieux pour nous autres, habitants de la terre : oui, ne voir jamais la lumière du brûlant soleil ; puis, si l’on est né, s’en aller le plus vite aux portes de l’Hadès, et dormir sous un long amoncellement de pierres ».

   Or cette toile de fond nihiliste des revendications hédonistes en est trop souvent la pathétique vérité. Le malheur d’être né, voilà ce que Jack Kerouac, catholique pourtant plus que beat, exprime dans un passage parmi d’autres de son œuvre :

  « Quand j'eus écrit tout ceci, la croix m'apparut. Je ne peux échapper à sa pénétration mystérieuse dans ce monde brutal. Simplement, je la VOIS tout le temps, et même parfois la croix grecque. Les fous et les candidats au suicide ont ce genre de visions. De même les mourants et ceux qui souffrent une angoisse intolérable. Quel autre PÉCHÉ existe-t-il sinon celui de la naissance? Pourquoi Billy Graham ne l'admet-il pas? Comment voir un pécheur dans l'Agneau nouveau-né destiné au sacrifice? Qui l'a placé là? Qui alluma le bûcher? Quel est l'infect porc qui désire faire monter vers les Cieux la fumée de l'Agneau pour gagner un temple? Et à quoi servent les matérialistes qui sont même pires à cause de leur ignorance butée de leurs propres cœurs brisés?

   Regarde ces idiots de behaviouristes de la sociologie et des sciences informatisées d'aujourd'hui: ils s'intéressent plus à mesurer les réactions provoquées par la douleur de vivre et à mettre le doigt sur la cause de cette douleur chez leurs congénères, dans la société, qu'à éliminer la douleur une bonne fois pour toutes, avec ses racines: la naissance. Même les gourous métaphysiques et les prophètes philosophiques qui sont dans le circuit des conférences sont absolument convaincus que tous nos ennuis découlent de tel ou tel gouvernement, secrétaire d'État, ministre de la Défense (excuse-moi, mais pense à un philosophe comme Bertrand Russell), ils essaient de faire endosser tous les péchés du monde à de tels boucs émissaires, plutôt que d'accuser les véritables causes métaphysiques, dont ils devraient discuter, i.e. ce qui précède et succède à l'existence physique, soit la naissance pour qu'il puisse y avoir une mort.  

  Qui osera dire bien haut que l'esprit de la nature est intrinsèquement et à jamais insensé et vicieux ? »       

    Vanité de Duluoz, folio, p. 398.399.

 

     Qui osera dire? Mais  l’artiste, bien sûr, dans son œuvre et dans sa vie, comme « un cri répété par mille sentinelles », 

 

« Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage

Que nous puissions donner de notre dignité

Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge

Et vient mourir au bord de votre éternité ! »

 

Baudelaire, dernière strophe du poème : Phares.

 

   Tant que l’hédonisme a ces accents pathétiques, tant qu’il est le rempart du désespoir, le procès de la vie dans son être ou dans sa dimension sociale, et sous ses formes débridées, il en est le symptôme le plus éloquent, on est à des années lumière de la posture philosophique de l’hédonisme heureux c’est-à-dire de l’hédonisme rationnel d’un Epicure ou d’un Aristote. D’un côté la glorieuse santé, celle de l’âme bien sûr car si celle du corps est un bien en soi, encore faut-il avoir conquis l’équilibre et la paix de l’âme pour savoir en jouir ou faire face à ses intermittences. De l’autre, un pathos consumant dans des acmés de jouissance la flamme noire de la mélancolie ou la douleur d’exister.

    J’ai déjà cité pour étayer cette affirmation le propos de Sade dans l’adresse aux libertins qui ouvre La philosophie dans le boudoir.

   Dans ce petit article, je pense que ces poèmes ou ces confessions d’Oscar Wilde  et de Baudelaire peuvent être mobilisés pour l’illustrer.

 

Recueillement

 

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.

Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :

Une atmosphère obscure enveloppe la ville,

Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

 

Pendant que des mortels la multitude vile,

Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,

Va cueillir des remords dans la fête servile,

Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

 

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,

Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;

Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

 

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,

Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,

Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

 

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, XIII, La Pléiade, p. 173.

     

L'ARTISTE

 

   « Un soir, il lui vint à l'âme le désir de façonner l'image du Plaisir qui ne dure qu'un moment. Et il s'en alla par le monde pour chercher du bronze. Car il ne pouvait penser qu'en bronze.

   Mais tout le bronze du monde entier avait-disparu, et nulle part dans le monde entier on ne put trouver aucun bronze, que le bronze de la Statue de La Douleur qui dure pour toujours.

   Or, cette Statue, il l'avait lui-même de ses propres mains façonnée, et il l'avait placée sur la tombe du seul être qu'il eût aimé dans la vie. Sur la tombe de l'être défunt qu'il avait le plus aimé, il avait placé cette Statue qu'il avait lui-même faite, afin qu'elle fût comme un signe de l'amour humain qui ne meurt pas et un symbole de la douleur humaine qui dure pour toujours. Dans le monde entier, il n'y avait d'autre bronze que le bronze de cette Statue.

  Il prit cette Statue qu'il avait façonnée et il la plaça dans un grand creuset et il la livra au feu.

   Et du bronze de la Statue de La Douleur qui dure pour toujours, il façonna la Statue du Plaisir qui ne dure qu'un moment. »

   Oscar Wilde, Poèmes en proses. La Pléiade, p. 34.

 

 

   «  A chaque minute nous sommes écrasés par l’idée et la sensation du temps. Et il n’y a que deux moyens pour échapper à ce cauchemar, – pour l’oublier : le plaisir et le travail. Le plaisir nous use. Le travail nous fortifie.

   Choisissons.

   Plus nous nous servons d’un de ces moyens, plus l’autre nous inspire de répugnance.

   On ne peut oublier le temps qu’en s’en servant.

   Tout ne se fait que peu à peu »

       Baudelaire, Hygiène, La Pléiade, p. 1266.    

  « J'étais un homme relié par des liens symboliques à l’art et à la culture de mon époque. Je l'avais compris, quant à moi, à l'aube même de mon âge adulte, et j’avais forcé  mon époque à le comprendre ensuite. Peu d'hommes occupent une semblable position de leur vivant et le font semblablement reconnaître. Elle est généralement reconnue, si même elle l'est, par l'histoire ou la critique longtemps après la disparition de l'homme et de son époque. Il en alla différemment pour moi. Je le sentis moi-même et le fis ressentir aux autres. Byron était une figure symbolique,  mais c'est aux passions de son époque qu'il était lié, et à la lassitude de celle-ci face aux passions. Je l'étais à quelque chose  de plus noble, de plus permanent, d'une importance plus vitale, d'une portée plus vaste.

   Les dieux m'avaient presque tout donné. J'avais du génie, un nom éminent, une position sociale élevée, du brillant, un esprit audacieux; je fis de l'art une philosophie et de la philosophie un art; je changeai l'esprit des hommes et les couleurs des choses; il n'y avait rien que je dise ou que je fasse qui ne suscitât l'étonnement; je pris le théâtre, la forme la plus objective que l'art connaisse, et en  fis un mode d'expression aussi personnel que le poème lyrique ou le sonnet, en même temps que j'en élargissais le champ et que je rendais plus riche la peinture des personnages; théâtre, roman, poème versifié, poème en prose, dialogue subtil ou fantastique - je rendis beau tout ce que je touchai, lui donnant une nouvelle forme de beauté; à la vérité elle-même j'attribuai pour royaume légitime le faux tout autant que le vrai, et démontrai que le faux et le vrai ne sont que des formes que prend l'existence intellectuelle.  Je traitai l'Art comme la réalité suprême, et la vie comme une simple modalité de la fiction ;  j’éveillai à tel point l’imagination de mon siècle qu’il créa autour de moi un mythe et une légende; je résumai tous les systèmes en une phrase, et toute l'existence en une épigramme.

   J'avais tout cela, et j'avais en même temps des choses différentes. Je me laissai aller à de longues périodes de loisirs insensés et sensuels. Je m'amusai à être un flâneur, un  dandy, un homme à la mode. Je m'entourai de petites personnalités et de petits esprits. Je dilapidai mon propre génie, et pris un plaisir étrange à gaspiller une jeunesse éternelle. Lassé d'être sur les hauteurs, je descendis volontairement dans les abîmes à la recherche de nouvelles sensations. Ce que le paradoxe était pour moi dans la sphère de la pensée, la perversité le devint dans la sphère de la passion.  Le désir finit par être une maladie, ou une folie, ou l’une et l’autre. Je devins insouciant de la vie des autres. Je prenais du plaisir quand cela me plaisait, et continuais mon chemin. J'oubliai que chacun des petits gestes d'un jour ordinaire fait ou défait le caractère et qu'en conséquence ce que l'on a fait dans une chambre secrète, un jour viendra où l'on devra le crier sur les toits. Je cessai d’être mon propre maître. Je n'étais plus le capitaine de mon âme et je ne le savais pas ».

 De Profondis, La Pléiade, p. 624.625.

 

Partager :

Pin It! Share on Google+ Share on LinkedIn

16 Réponses à “De quoi l’hédonisme effréné est-il le signe?”

  1. delors dit :

    Chère Madame,

    Un immense merci pour votre site qui est extrêmement bien fait. J’aime beaucoup lire ce que vous y postez et notamment tous vos écrits sur le plaisir. Je suis en 2ème année de classe prépa ECS donc cela complète parfaitement mon cours de philosophie de cette année!
    Je vous souhaite une très bonne continuation et encore merci!

    Charles

  2. Simone MANON dit :

    Merci pour ce sympathique message, Charles.
    Tous mes voeux de réussite aux concours.
    Bien à vous.

  3. DENIEUL dit :

    je découvre ce jour votre site,et,je suis incité à y revenir,tout comme j’incite mes « lecteurs » à s’y rendre,voir le site que j’anime:
    http://creativite-et-territoires.org/
    d’autant que pour nous (créativité et territoires)la philosophie est trés importante…

  4. Simone MANON dit :

    Merci pour votre initiative.
    Bien à vous.

  5. Pierre dit :

    Bonjour chère Simone,
    J’ai enfin le temps de lire les nouveautés parues sur votre blog.
    J’ai particulièrement aimé cet article et les références qui l’illustrent. Je crois qu’on pourrait ajouter le cas d’Emma Bovary qui traîne avec elle une mélancolie et une lassitude de vivre pathétiques. Personnellement, peut-être ne me suivrez-vous pas, je vois dans son choix de se donner la mort un acte de courage en ce sens qu’il traduit sa volonté de ne pas se résigner à subir une vie qu’elle déteste.
    A bientôt. Merci une nouvelle fois pour ces parutions d’une si belle qualité.
    Bien à vous,
    Pierre Campos

  6. Simone MANON dit :

    Puissiez-vous, cher Pierre, ne jamais être atteint de bovarysme! La sagesse consiste à fuir les passions tristes, disait Spinoza. Tout homme peut comprendre ce qui l’affecte grâce à sa raison et par conséquent se disposer de telle sorte qu’il ait moins à le subir, disait-il encore. Il est vain de se vouloir autre que l’on est et d’être pris au piège de son imagination. Je vous renvoie à l’article que j’ai mis récemment en ligne où j’expose l’éthique spinoziste ou éthique de la joie ainsi que sa réflexion sur le désir.http://www.philolog.fr/eloge-du-plaisir-spinoza/#more-3534 http://www.philolog.fr/le-desir-comme-puissance-detre-spinoza/
    Il n’y a aucun héroïsme dans le fait d’être vaincu par les causes extérieures. Tout être tend naturellement à persévérer dans l’existence mais souvent il ne se fait pas une idée adéquate de son désir et des objets qui sont de nature à augmenter sa puissance d’exister. Il fantasme au lieu de comprendre rationnellement et il fait son malheur en croyant faire son bonheur. C’est le drame d’Emma Bovary. Elle se fourvoie perpétuellement dans des impasses par délire romanesque. Il y a tout de même d’autres moyens d’échapper à la médiocrité de la vie bourgeoise que les fantasmes romantiques! Chacun peut faire de ses espérances des tremplins pour se réaliser plutôt que pour se détruire. Mais cela passe par l’exercice de sa raison.
    Bien à vous.

  7. Pierre dit :

    En effet, mon jugement est erroné ou, à tout le moins, excessif.
    Seulement, il faut bien avouer que la ligne de conduite que vous décrivez n’est pas chose aisée. J’entends bien qu’elle a cette vertu de nous sauver des frustrations superflues et propres à nous détourner parfois du plaisir d’exister. Les stoïciens nous délivrent à ce propos un message empreint d’une grande sagesse.
    J’essaierai de lire les articles que vous m’indiquez dans les prochains jours.
    A bientôt,
    Pierre

  8. Simone MANON dit :

    Bonjour Pierre
    Oui la mise en oeuvre de la sagesse est difficile mais elle n’est pas impossible et surtout il faut être bien convaincu qu’elle est la méthode de la vie bonne et heureuse.

    Je ne résiste pas au plaisir de citer les derniers propos de l’Ethique de Spinoza dans la traduction Saisset :
    « J’ai épuisé tout ce que je m’étais proposé d’expliquer touchant la puissance de l’âme sur ses passions et la liberté de l’homme. Les principes que j’ai établis font voir clairement l’excellence du sage et sa supériorité sur l’ignorant que l’aveugle passion conduit. Celui-ci, outre qu’il est agité en mille sens divers par les causes extérieures, et ne possède jamais la véritable paix de l’âme, vit dans l’oubli de soi-même, et de Dieu, et de toutes choses ; et pour lui, cesser de pâtir, c’est cesser d’être. Au contraire, l’âme du sage peut à peine être troublée. Possédant par une sorte de nécessité éternelle la conscience de soi-même et de Dieu et des choses, jamais il ne cesse d’être ; et la véritable paix de l’âme, il la possède pour toujours. La voie que j’ai montrée pour atteindre jusque-là paraîtra pénible sans doute, mais il suffit qu’il ne soit pas impossible de la trouver. Et certes, j’avoue qu’un but si rarement atteint doit être bien difficile à poursuivre ; car autrement, comment se pourrait-il faire, si le salut était si près de nous, s’il pouvait être atteint sans un grand labeur, qu’il fût ainsi négligé de tout le monde ? Mais tout ce qui est beau est aussi difficile que rare »

    PS: Il faut toujours avoir à l’esprit que le mot Dieu chez Spinoza signifie la Nature, comme immanence et comme totalité régie par des lois. Aucun des éléments la constituant ne peut échapper à la nécessité naturelle. Mais grâce à sa raison, l’homme peut la connaître. Le salut spinoziste est un salut par la connaissance, car la compréhension rationnelle permet de se libérer des maux que subit nécessairement celui qui est le jouet des passions.

    Bien à vous.

  9. Pascale dit :

    Merci pour cette retranscription de la fin de l’Ethique.
    L’essentiel est dit et c’est magnifique.
    Le métier d’homme est un labeur de chaque jour
    jusqu’à ce qui n’y ait plus labeur mais gelassenheit disait
    Heidegger reprenant Maître Eckhart.
    Le beau est difficile et rare. Ces mots me font penser
    à la dernière phrase des Feuillets d’Hypnos de René Char
     » Dans nos ténèbres, il n’y pas une place pour la Beauté
    toute la place est pour la Beauté « .
    Madame Manon, vous êtes comme Hypnos,
    et comme René Char, vous veillez pour ceux qui dorment.
    Je ne suis, en revanche, pas certaine d’avoir votre grande confiance
    en la possibilité de compréhension rationnelle, du moins
    pour ce qui gouverne le plus intime de notre vie (y compris nos pensées
    que l’on prend pour les plus rationnelles du monde ).
    mais je ne souhaite pas couper l’herbe sous vos pieds
    de philosophe. J’aime ce que vous proposez et
    votre manière rigoureuse et profonde, n’en doutez aucunement.
    Mon commentaire ne doit pas entacher votre démarche et vos propositions ;
    la lecture d’Epitecte, Sénèque et Spinoza fut source de joie et un réel soutien,
    à un moment de ma vie. Comme un aboutissement.
    Bien à vous, toujours…

  10. Simone MANON dit :

    Bonjour Pascale
    Votre message me réjouit mais j’ai bien conscience que vous me conférez des vertus excessives. Ma fonction est de faire comprendre ce que j’ai moi-même essayé de comprendre. Et je n’y parviens pas toujours. Par exemple, Spinoza vous justifierait entièrement dans l’idée que l’entendement n’a pas par lui-même pouvoir sur les affects.
    Il le précise clairement dans la proposition 14 de l’Ethique, IV.  » La connaissance vraie du bon et du mauvais, ne peut, en tant que vraie, contrarier aucun sentiment; elle ne le peut qu’en tant qu’elle est considérée comme un sentiment ».
    Autrement dit seul un affect peut nous délivrer d’un affect. De ce point de vue Spinoza annonce Freud et l’idée que la catharsis des affects pathogènes n’est pas affaire de pure maîtrise rationnelle.
    Pour l’un comme pour l’autre néanmoins, le salut passe par la prise de conscience. Celle-ci implique la relation analytique dans un cas, le déploiement d’une puissance qui est celle de notre nature dans l’autre car « chacun a le pouvoir de se comprendre, soi-même et ses sentiments, clairement et distinctement, sinon absolument, du moins en partie, et par conséquent de faire qu’il soit moins passif dans ses sentiments »(scolie de Ethique, V, 4).

    Que ce pouvoir de comprendre soit souvent aveuglé et qu’il soit aliéné dans certains cas, c’est un fait. Il faut alors parler de pathologie.
    Le discours spinoziste pose que la raison est présente de façon structurelle dans tous les hommes mais la plupart n’exerce pas cette puissance inhérente à leur nature. Leur esprit fonctionne sous l’empire des causes extérieures. Leurs idées sont donc confuses et non claires et distinctes.
    C’est en ce point qu’ il y a une grande différence entre « le sage » et l’ignorant. La compréhension rationnelle est certes difficile mais celui qui comprend vraiment éprouve du plaisir. En termes spinozistes, il s’auto-affecte de joie. Et par la médiation de cet affect ou de ce sentiment qui est moins une passion qu’une action, il a barre sur un affect passif. Spinoza ne décrit donc pas la libération des passions comme l’effet d’un pouvoir de l’entendement (ou des représentations) sur les affects. Seul un affect peut vaincre un autre affect. Autrement dit, il faut un affect plus puissant que celui que l’on veut réduire pour avoir pouvoir sur lui. Or c’est le cas des affects « nés de la raison ». Ils sont plus puissants que les affects passifs et c’est par leur médiation que s’opère la sortie de l’affectivité passionnelle.
    Bien à vous.

  11. Pascale dit :

    J’entends vraiment ce que vous écrivez là.
    Lacan fut très jeune un grand lecteur de Spinoza. Peut-être
    avait-il la prescience à ce moment de la similitude
    entre les effets d’une analyse orientée par le Réel (selon
    la proposition de ses derniers séminaires) et le parcours spinoziste de
    l’Ethique qui conduit à la joie.
    Je l’ai vécu dans ma vie et je peux donc en témoigner.
    En témoigne aussi la nécessite toute naturelle c’est à dire spontanée
    (et non pas volontaire) qui s’est ainsi présentée à moi
    de lire Spinoza par petits bouts et les ouvrages que Robert Misrahi
    lui a consacrés.
    Je suis certaine que je ne vous prête pas exagérément certaines vertus.
    Veiller sur ceux qui dorment c’est aussi guider, proposer, éclairer
    et parfois torpiller (précisément pour réveiller) à la manière de Socrate.
    Vous les faites excellemment.
    Quel plaisir de trouver en tête de votre dernier écrit le visage de Thoreau
    dont la moue distanciée et le regard profond ont pris place sur
    un mur de mon atelier en compagnie de Montaigne, Spinoza et quelques autres !
    J’ai imprimé votre article et sa prochaine lecture me réjouit déjà
    Bien à vous, PH
    (zut, je voulais écrire  » vous LE faites excellemment…tant pis,
    je ne corrige pas, c’est un peu dur d’effacer des mots jaillis spontanément
    pour corriger en amont)

  12. Pierre dit :

    Merci pour ces précisions bienvenues.
    Très belle fin de WE.
    A bientôt,
    Pierre

  13. Alsospratch dit :

    Bonjour,

    Comme par le passé (j’avais déjà laissé plusieurs commentaires « défendant » la posture nihiliste sur votre site), je me permets de réagir à votre article. Vous estimez que l’hédonisme effréné est une expression de l’incapacité à vivre, donc une expression du nihilisme contemporain. Je ne suis que trop d’accord avec vous! Votre article est parfaitement lucide, et les références que vous citez sont incontournables (sur ce sujet Baudelaire est un roc. Kerouac ne me serait pas nécessairement venue à l’esprit, mais c’est vrai que c’est tout aussi pertinent). Néanmoins, là où je ne vous suis pas, c’est que vous semblez condamner cette posture au nom d’une sagesse transhistorique.

    Or, étant un étudiant nihiliste directement visé par cet article (non par choix, vous en conviendrez que c’est absurde. Je subis, et pour moi l’activité philosophique a pour vocation de me faire sortir de cette ornière, de même que le doute cartésien aboutit à l’indubitable), je voudrais préciser que cette sagesse nous est désormais impossible. Nous ne pouvons penser comme des Grecs, car le Cosmos a été détruit par la science (je fais référence à Koyré : du monde clos à l’univers infini). Selon moi, et je n’ai fait que répéter certaines de mes lectures, la sagesse d’Aristote, de Platon, d’Épicure et même de Marc-Aurèle sont grandioses, mais elles nous sont interdites car nous savons désormais que nous évoluons dans un univers infini et potentiellement incréé et stérile (« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie »), et non dans une totalité belle et bonne.

    Comme le montre bien Nietzche, le nihilisme est une posture maladive qui est la conséquence de l’effondrement des valeurs qui avaient jusqu’ici soutenues la vie. Or, reprenant son verdict, il m’apparaît que seules la création de nouvelles valeurs peuvent permettre de dépasser le nihilisme, le retour en arrière étant totalement impossible. C’est pourquoi que, de même qu’Aristote, il est inutile d’invoquer Spinoza, puisque son ontologie s’appuie sur Dieu (après, on peut aussi croire en Dieu, mais ce n’est pas mon cas. Je suis cependant conscient du tragique de l’incroyance. Cioran dit : « Il est évident que Dieu était une solution et qu’on n’en trouvera jamais de meilleur ». Je rejoins sa pensée, et je considère que tout nihiliste est un chrétien sans Dieu, un orphelin du sens).

    En somme, le sens de mon intervention est celui-là : on ne peut opposer au désespoir de Kérouac la sagesse transhitorique d’Epicure ou de Spinoza. Nous sommes forcés, nous humains du 21ème siècle, de dépasser cette désespérance par des moyens inédits. Je ne suis pas dogmatique, et ma jeunesse me fait surement dire des appromixations. C’est pourquoi que c’est avec joie que je me dispose à découvrir les failles que vous pourrez trouver dans ma conception, failles que j’ai du mal à trouver moi-même.

  14. Alsospratch dit :

    Je vous prie d’excuser mes nombreuses fautes d’accord. J’ai écrit avec trop de précipitation!

  15. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Si par sagesse transhistorique, vous entendez une sagesse s’articulant sur la croyance en une totalité cosmique tirant sa beauté et sa bonté de son origine divine, vous avez raison. Cette croyance a cessé d’être vivante. C’est sans doute ce qui fait de la lecture de Boèce (la consolation de philosophie), une lecture si décevante. Je viens d’en faire l’expérience en relisant ce texte.
    Cependant je m’étonne que vous associiez le nom d’Epicure ou de Spinoza à une croyance faisant dire à Boèce : « Je ne saurais penser en aucune manière que ce soit le hasard qui anime des choses si bien fixées, je sais bien qu’il y a un dieu créateur qui préside à cet ouvrage, et jamais ne se lèvera le jour qui me détournerait de cette vérité ».
    La Nature épicurienne est l’effet aveugle d’une déclinaison d’atomes, fruit du hasard et de la nécessité, dénuée de finalité et étrangère à nos espérances.
    Quant au « Deus sive Natura », il y a longtemps qu’on a pu voir en lui la formule d’un athéisme masqué.
    Les présupposés de la sagesse épicurienne et de la sagesse spinoziste ne peuvent donc être relégués au musée des antiquités.
    Par ailleurs les analyses du plaisir d’un Platon ou d’un Aristote restent pertinentes même en étant désolidarisées de leur métaphysique. La distinction platonicienne des plaisirs purs et des plaisirs mélangés, l’idée aristotélicienne de la spécificité des plaisirs ou l’affirmation selon laquelle le choix du plaisir est le choix de la vie n’ont pas pris une ride.
    Elles sont, à mes yeux, l’expression d’une grande santé, cette santé faisant défaut à tous ceux qui, supportant la vie comme un fardeau, ont besoin d’une justification de celle-ci pour ne pas succomber au désespoir.
    Ce qui me conduit à penser que le nihilisme est moins lié à l’effondrement des valeurs traditionnelles qu’à un certain profil existentiel. Par où il me semble moins un phénomène historique qu’un phénomène transhistorique.
    Ce profil existentiel ou ce pathos est caractérisé par l’absence de ce « je ne sais quoi », ayant la dimension d’une grâce, que Clément Rosset ( http://www.philolog.fr/clement-rosset-lethique-de-la-cruaute/ ) appelle la joie et qu’on peut simplement appeler l’amour de la vie, la jouissance d’exister. Plaisir qui n’est pas incompatible avec la conscience du tragique ou de l’absurde. Il n’a pas besoin d’être étayé sur la croyance en un sens ultime de notre existence pour être éprouvé. Souvenez-vous de Camus : « Il faut imaginer Sisyphe heureux ».
    Bien à vous.

  16. Alsospratch dit :

    Bonjour,

    Il est vrai que Spinoza peut-être compris de diverses manières, et par ailleurs mon propos n’était pas de dénigrer tout ce qui s’est fait avant Nietzsche (je suis un grand lecteur des classiques et, bien que j’estime ne pas pouvoir prendre au pied de la lettre leurs recommandations, j’éprouve une vraie fascination pour les écrits de Platon ou de Kant, et de bien d’autres. D’ailleurs, mon admiration pour Nietzsche reste présente, mais plus je grandis plus cela s’atténue… On s’assagit). En matière d’éthique « appliquée », je trouve d’ailleurs que Platon est un maître de vie sans pareil (certaines analyses du Philèbe et de la République notamment, mais dans la plupart des dialogues en fait). C’est pourquoi je suis un peu gêné et peiné quand Platon défend l’immortalité de l’âme, thème si peu grec… (Platon pour prédisposer au christianisme).

    Pour ce qui est de Rosset, j’aime beaucoup le lire, il est vrai qu’il dédramatise avec virtuosité, et qu’on se sent léger en le lisant. Je le trouve d’ailleurs bien meilleur dans ce registre que Camus, que j’aime beaucoup aussi, mais je le trouve un peu « court » quand il s’en sort avec le « il faut s’imaginer Sisyphe heureux ». Je n’ai peut-être pas assez pris au sérieux son analyse de l’Absurde (tombant dans le fameux parti-pris, notamment entériné par Bourdieu, du Camus « philosophe pour classe terminale »), mais j’ai l’impression qu’il reste en surface. J’ai la sensation qu’il dit « Bon, tout cela n’a pas de sens, Dieu est mort, le scandale du Mal est intact, mais on peut s’y faire… ». De même pour L’homme révolté où, malgré le style magnifique, on voit mal où il veut en venir avec son chapitre sur la pensée du midi.

    L’argumentation de Rosset est plus frontale, plus sûre d’elle même. Elle consiste à reprendre la condamnation nietzschéenne des arrière-mondes. Sauf que, à l’instar de Cioran, Rosset nous touche sûrement plus que Nietzsche, car tous deux ne réintroduisent pas subrepticement la transcendance dans l’immanence en invoquant le surhomme (en cela ils sont spinoziste : c’est déjà bien assez dur de réaliser en soi l’humanité). C’est pourquoi que, parlant pour mon cas, je pense que l’homme nihiliste peut en effet être compris comme un profil transhistorique, car je pense que c’est quelqu’un de dual, c’est-à-dire quelqu’un qui s’est voué à l’immanence en gardant au creux de lui une nostalgie de la transcendance. On ne croit pas en Dieu, on se dit nietzschéen ou épicurien, mais tout de même, qu’il n’y ait justement que ça, ce réel, on ne s’y habitue pas… (que le nihiliste soit, tout athée qu’il est, marqué par l’angoisse religieuse, cela me paraît incontestable. En fait, un athée est beaucoup plus proche de Dieu qu’un indifférent, cf Cioran). Mais en même temps c’est aussi très contemporain car la déchristianisation atteint tout de même un degré inédit en France. En tout cas, je crois que la philosophie aide à conquérir cette « grande santé » dont vous reprenez le thème à Nietzsche : l’idéal du gai savoir notamment.

    Bien à vous.
    Ps : grâce à vos liens, je viens de découvrir les cours de Darriulat. C’est très bon!

Laisser un commentaire