Il est absurde de poser la question d’une priorité car il n’y a pas plus de pensée sans langage que de langage sans pensée. « La pensée fait le langage en se faisant par le langage » écrit Henri Delacroix.
En droit, on peut affirmer l’antériorité de la pensée sur le langage car les signes sont une création humaine. Cependant en fait, la pensée n’existe pas indépendamment du langage.
A) La pensée dépend du langage.
1) Dans sa genèse.
L’enfant commence à penser en même temps qu’il apprend à parler.
« Ne demandez donc point comment un homme forme ses premières idées ; il les reçoit avec les signes ; et le premier éveil de sa pensée est certainement, sans aucun doute, pour comprendre un signe.
(…) Sans aucun doute tout homme a connu des signes avant de connaître des choses. Disons même plus ; disons qu’il a usé des signes avant de les comprendre. L’enfant pleure et crie sans vouloir d’abord signifier ; mais il est compris aussitôt par sa mère. Et quand il dit maman, ce qui n’est que le premier bruit des lèvres, et le plus facile, il ne comprend ce qu’il dit que par les effets, c’est-à-dire par les actions et les signes que sa mère lui renvoie aussitôt. « L’enfant, disait Aristote le Sagace, appelle d’abord tous les hommes papa. » C’est en essayant les signes qu’il arrive aux idées ; et il est compris bien avant de comprendre ; c’est dire qu’il parle avant de penser » Alain, Les Idées et les Ages. 1927.
L’expérience montre qu’il y a un développement parallèle de la pensée et du langage.
Faut-il suivre Alain lorsqu’il dit que la parole précède la pensée ? Le philosophe semble ici forcer le trait car s’il est vrai que le sens a besoin du signe pour prendre corps, il est non moins vrai qu’il faut une faculté symbolique pour faire fonctionner une réalité sonore comme un signe renvoyant à un sens. L’enfant doit s’approprier le sens du mot papa, il hésite sur son extension mais il l’entend bien comme un signifiant et cette capacité, la parole ne la crée pas, elle la suppose.
D’où le caractère aporétique des questions logiques d’antécédence causale. Qui de la pensée ou de la parole vient en premier ? L’origine est, en ce domaine comme en d’autres, la grande énigme. Il en est de la pensée et du langage, ce qu’il en est de la poule et de l’œuf car pour penser il faut parler mais pour parler il faut penser. Rousseau confronte l’esprit à cette difficulté dans le Discours sur l’origine de l’inégalité, où il formule l’aporie : « Si les hommes ont eu besoin de la parole pour apprendre à penser, ils ont eu plus besoin encore de savoir penser pour trouver l’art de la parole »
2) Dans sa réalité.
On croit communément que la pensée est antérieure et transcendante au langage, que celui-ci n’est qu’un instrument destiné après coup à communiquer une pensée intérieure qui se posséderait comme conception pure. On trouve chez Descartes dans Le Discours de la méthode, cette idée de l’extériorité réciproque de la pensée et du langage, lorsqu’il dit que : « Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, et qui digèrent le mieux leurs pensées afin de les rendre claires et intelligibles, peuvent toujours le mieux persuader ce qu’ils proposent, encore qu’ils ne parlassent que bas-breton, et qu’ils n’eussent jamais appris de rhétorique ».
Au fond, il semble dire que la pensée est indifférente à la langue sauf qu’à bien lire le texte, le philosophe réfléchit moins ici sur les rapports de la pensée et du langage que sur la nécessité de clarifier sa pensée pour la communiquer. Or qu’est-ce que l’opération de penser clairement et distinctement si ce n’est « un dialogue de la pensée avec elle-même » (Platon) c’est-à-dire une parole intérieure, s’appropriant son propre sens par un effort de précision conceptuelle ?
Ainsi, il est bien vrai qu’il nous arrive souvent de chercher les mots avant de parler, de ne pas toujours trouver le mot adéquat, mais cela ne signifie pas que la pensée existe hors des mots car à y regarder de plus près, on ne cherche ses mots qu’à l’aide d’autres mots et l’on ne sait ce que l’on voulait dire que lorsqu’on l’a dit.
« C’est dans les mots que nous pensons. Nous n’avons conscience de nos pensées déterminées et réelles que lorsque nous leur donnons la forme objective, que nous les différencions de notre intériorité, et par suite nous les marquons d’une forme externe, mais d’une forme qui contient aussi le caractère de l’activité interne la plus haute. C’est le son articulé, le mot, qui seul nous offre une existence où l’externe et l’interne sont si intimement unis. Par conséquent, vouloir penser sans les mots, c’est une tentative insensée. Et il est également absurde de considérer comme un désavantage, et comme un défaut de la pensée cette nécessité qui lie celle-ci au mot. On croit ordinairement il est vrai, que ce qu’il y a de plus haut, c’est l’ineffable. Mais c’est là une opinion superficielle et sans fondement; car, en réalité, l’ineffable, c’est la pensée obscure, la pensée à l’état de fermentation, et qui ne devient claire que lorsqu’elle trouve le mot. Ainsi, le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie. »
Hegel. Encyclopédie, III, Philosophie de l’esprit. § 462.
Hegel dénonce ici la double illusion d’une pensée pure et d’un ineffable supérieur à tout ce qu’il est possible de dire.
Il n’y a pas de pensée extérieure au langage, pas de pensée hors des signifiants et des liaisons signifiantes. La pensée pure est un mythe. C’est un élan confus, une énergie vague, indéterminée, vide de contenu. C’est une nébuleuse indistincte, un rêve flou et fugitif, une illusion de pensée. Seule la verbalisation des pensées en assure l’effectivité. Certes on peut distinguer l’intériorité spirituelle ou la subjectivité de l’extériorité des mots et de leur objectivité au sens où un code lexical et syntaxique doit être appris et vaut pour tous les membres d’une communauté. Mais ce n’est pas un argument pour croire que la pensée a une réalité antérieurement à son objectivation dans les mots. Car seul le mot lui permet de sortir de l’indistinction, de la confusion, de l’indifférenciation. Loin que la verbalisation trahisse la pensée, elle la fait advenir à elle-même. L’ineffable, ce qui ne peut pas se dire est en réalité, ce qui n’est pas clairement pensé, ce qui reste confus. C’est une pensée qui se cherche et ne se possède pas encore.
Ainsi l’intention signifiante ne va pas d’une pensée intérieure, extérieure aux mots à la parole. Elle procède par approximations successives d’une formulation intérieure imprécise à une formulation plus précise dans une dialectique sans fin qui est la vie de la parole et de la pensée. Elle va de l’obscur au clair par la médiation des mots. C’est donc dans le mot que la pensée prend corps, consistance, réalité.
3) Dans ses contenus.
On croit volontiers qu’une langue est un instrument neutre par rapport à la réalité qu’elle décode. On s’imagine qu’il y a un réel en soi, donné de toute éternité avec ses découpages, ses propriétés objectives que les langues ne feraient que répertorier. Au fond on croit naïvement que les langues sont des nomenclatures universelles. La linguistique dément cette croyance.
Elle a découvert, dit le linguiste Mounin, que « les langues ne découpent pas cette réalité non linguistique de manière identique, que les langues ne sont pas un seul et même calque invariable d’une réalité invariable »
Chaque langue distingue à sa manière dans le réel des domaines de signification et c’est à travers son prisme, sa grille que l’on perçoit le réel. Il s’ensuit qu’il n’est guère possible de savoir ce qu’est le réel en soi, indépendamment de tout codage car la science aussi en suppose un.
« Rien ne nous paraît plus objectif et naturel, plus inhérent à la réalité physique universelle, que le découpage du spectre en ses couleurs violet, indigo, bleu, vert, etc. Nous sommes persuadés que toutes les langues – reflets de cette réalité dans un esprit humain que nous imaginons partout identique à lui-même – doivent découper le spectre de cette même façon par leurs dénominations des couleurs. L’étude des langues, même voisines de la nôtre comme le gallois, nous détromperait. Le sango, langue de l’Oubangui, ne connaît que trois couleurs fondamentales : vulu, blanc ; vuko qui désigne tout ce que couvrent pour nous le violet, l’indigo, le bleu, le noir, le gris et le marron foncé; et bengmbwa qui désigne le jaune, le marron clair, l’orangé et le rouge, le roux et le blond. Ce qui n’empêche pas la femme sango de distinguer les couleurs de toutes les étoffes qu’elle appelle vuko, aussi bien que les nôtres distinguent toutes les nuances du bleu ou du vert (jade, nattier, prusse, etc.). Ni de recourir, quand il faut préciser (comme nous disons rouge cerise ou brun tabac, cerise ou tabac) aux ressources des déterminants ou des métaphores. Jaune se dit bé, qui signifie mûr ; et vert se dit fini, qui signifie d’abord nouveau par référence à la végétation. Mais le mot qui désigne les Blancs, mbunju, n’a aucun rapport avec l’adjectif vulu. Il suffit d’ailleurs de pratiquer une langue étrangère et d’être attentif au phénomène, pour en découvrir aussitôt partout des exemples : l’italien nomme le jaune de l’œuf il rosso dell’uovo, le rouge ; et même il torlo, qui ne fait aucune référence à la couleur (mot pour mot, c’est à peu près le tortillon de l’oeuf). Le vin que nous nommons rouge, le Grec et l’Italien le voient noir (et Lamartine a écrit : «Le vin est bleu, la nappe est sale. »).Mounin. Clefs pour la linguistique.
Chaque langue est donc une organisation particulière des données de l’expérience, une organisation tributaire des traditions, de la mentalité, du contexte géographique, des intérêts propres à un groupe. Une langue est l’expression d’un peuple avec ses croyances, ses coutumes, son rapport singulier au monde ; si bien qu’apprendre à parler revient à apprendre à percevoir et à penser le monde d’une certaine manière.
L’éclatement de l’humanité en une multiplicité de groupes linguistiques distincts incarne à cet égard la malédiction de Babel. Car les hommes sont séparés par le véhicule même de la communication : la langue. Et cette séparation est beaucoup plus radicale qu’il n’y paraît dans la mesure précisément où la langue n’est pas un instrument neutre. Les langues ne sont pas interchangeables. « Chaque langue reflète et véhicule une vision du monde » (Mounin). Elle est selon la formule de De Humboldt « une métaphysique latente ». L’apprentissage de la langue maternelle est au sens fort imprégnation culturelle. Parler une langue, c’est appartenir à un monde particulier, c’est penser, sentir, agir conformément à un modèle culturel. On appelle « hypothèse de Sapir-Whorf « (selon le nom de deux linguistes) l’idée selon laquelle, d’une part notre vision du monde est tributaire de la langue que nous parlons, d’autre part, la pluralité des langues implique une pluralité irréductible de visions du monde.
Ainsi se comprend l’attachement de chaque peuple à sa langue. Etre contraint de parler la langue d’un autre, c’est cesser d’être ethniquement soi-même.
D’où un certain nombre de problèmes :
Les difficultés de la traduction. Paul Ricœur les formule avec sa pertinence habituelle : « Ou bien la diversité des langues exprime une hétérogénéité radicale et alors la traduction est théoriquement impossible, les langues sont a priori intraduisibles l’une dans l’autre. Ou bien, la traduction prise comme un fait s’explique par un fonds commun qui rend possible le fait de la traduction ; mais alors on doit pouvoir, soit retrouver ce fonds commun – et c’est la piste de la langue originaire – soit le reconstruire logiquement et c’est la piste de la langue universelle (…) Je répète l’alternative théorique : ou bien la diversité des langues est radicale et alors la traduction est impossible en droit, ou bien la traduction est un fait, et il faut en établir la possibilité de droit dans une enquête sur l’origine ou par une reconstruction des conditions a priori du fait constaté ». Au fond, conclut Ricœur, la situation est bien celle de la dispersion et de la confusion et pourtant la traduction s’inscrit dans la longue litanie des « malgré tout ». Le Juste 2. 2001.
Le problème politique que pose l’Etat lorsqu’il inclut plusieurs ethnies. Il faut une langue commune. C’est en général celle du groupe dominant. On observe que cette nécessité est vécue comme attentatoire au respect de l’identité culturelle. Les combats récents autour des langues régionales et les combats à venir donnent la mesure du problème.
Le problème de l’institution d’une langue universelle. Problème se déclinant en deux interrogations : D’abord, est-ce possible? Descartes, Leibniz avec la « caractéristique universelle » avaient nourri le projet d’instituer une langue qui aurait la communicabilité des langues naturelles et la systématicité des mathématiques. Ce serait la langue d’Adam, lexique des idées simples et précis des règles de composition de ces idées, qui permettrait l’universalisation du discours. Plus modestement Zamenhof (1859.1917) conçoit l’espéranto. L’échec de ces projets révèle qu’une langue n’est pas une institution au sens où il suffit de décider de telle ou telle convention pour qu’elle devienne effective. Une langue est bien une réalité conventionnelle mais son institution échappe aux décisions volontaires. Une langue est une pratique sociale ayant sa vie propre. On entérine l’usage d’une langue, on ne le maîtrise pas. Ainsi chaque époque institue de fait une langue naturelle comme langue universelle. Au Moyen Age, c’était le latin, au XVIII° siècle le français et aujourd’hui l’anglais. Ce qui fonde une nouvelle question : est-ce légitime ? N’y a-t-il pas là une forme d’impérialisme culturel et l’effacement de certaines langues n’est-il pas un appauvrissement de la richesse culturelle de l’humanité ?
« [Les logiciens] exagèrent surtout les imperfections des langues individuelles, telles que l’usage les a façonnées, en leur opposant sans cesse ce type idéal qu’ils appellent une langue bien faite. Or, c’est au contraire le langage, dans sa nature abstraite ou dans sa forme générale, que l’on doit considérer comme essentiellement défectueux, tandis que les langues parlées, formées lentement sous l’influence durable de besoins infiniment variés, ont, chacune à sa manière et d’après son degré de souplesse, paré à cet inconvénient radical. Selon le génie et les destinées des races, sous l’influence si diverse des zones et des climats, elles se sont appropriées plus spécialement à l’expression de tel ordre d’images, de passions et d’idées. De là les difficultés et souvent l’impossibilité des traductions, aussi bien pour des passages de métaphysique que pour des morceaux de poésie. Ce qui agrandirait et perfectionnerait nos facultés intellectuelles, en multipliant et en variant les moyens d’expression et de transmission de la pensée, ce serait, s’il était possible, de disposer à notre gré, et selon le besoin du moment, de toutes les langues parlées, et non de trouver construite cette langue systématique qui, dans la plupart des cas, serait le plus imparfait des instruments »
A-A Cournot, Essais sur les fondements de nos connaissances. 1851
Transition : Si le langage fait la pensée, il ne faut néanmoins pas sous-estimer la place éminente de cette dernière.
Si une langue conditionnait intégralement la pensée, la traduction ne serait pas seulement difficile, elle serait impossible.
On ne ferait pas l’expérience d’un sens excédant parfois le langage, or n’est-ce pas cet excès qui est la raison d’être de l’art ? Pourquoi des artistes, si le langage est suffisant pour exprimer toute l’expérience humaine du corps, de l’espace, du temps, de l’amour, de la mort etc. Si tout peut être dit, à quoi bon peindre, écrire des poèmes, composer de la musique etc. ?
A l’opposé de Hegel, Bergson soutient même que « la pensée demeure incommensurable avec le langage ». Conceptuel, le langage est accusé d’être inapte à saisir le réel, dans sa richesse concrète et son originalité ; analytique il est soupçonné d’être impuissant à appréhender la vie intérieure en tant qu’elle est pure durée. Il est au service des fins de l’action et de l’utilité sociale. Seule l’intuition permet, selon Bergson, de « se transporter à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et d’inexprimable ». C’est dire que seul le silence de l’ineffable nous restitue la vérité de l’immédiat.
Ce n’est pas ici le lieu de discuter cette thèse aux accents de mysticisme. Car qu’est-ce que ce silence de l’ineffable ? Le plein ou le vide comme le suggèrent Hegel ou Valéry dans le Cimetière Marin :
« O pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d’un cœur, aux sources du poème
Entre le vide et l’événement pur,
J’attends l’écho de ma grandeur interne
Amère, sombre et sonore citerne,
Sonnant dans l’âme un creux toujours futur ! »
Qu’il suffise, dans le cadre de cette réflexion, de dire qu’il y a une distance entre la pensée et le langage, une sorte d’écart qui fait que « Pensée et parole s’escomptent l’une l’autre. Elles se substituent continuellement l’une à l’autre. Elles sont relais, stimulus l’une pour l’autre » Merleau-Ponty. Signes.1960.
Il s’ensuit que le langage dépend autant de la pensée que la pensée dépend du langage.
B) Le langage dépend de la pensée.
Il lui doit sa vie c’est-à-dire son caractère signifiant. Sans une pensée soucieuse de plier le langage à ses exigences, celui-ci se vide de sens comme c’est le cas dans le bavardage quotidien, dans le verbalisme ou le psittacisme. La parole devient alors du bruit renvoyant l’écho de tout ce qui circule dans une société en matière d’idées toutes faites (préjugés, opinions, non-sens etc.).
On peut dire que la pensée est par rapport au langage le retrait du sens sur les signes donnant sa profondeur au langage. Voilà pourquoi, seule la présence d’une pensée vigilante confère vie au langage. Et cette vigilance est un véritable combat pour déjouer les pièges du langage :
Piège de la banalité des mots usuels qui, à force d’être galvaudés, sont vidés de leur signification. Ex : Qu’est-ce que nos contemporains mettent sous les mots de « dialogue », « Etat de droit », « République » ?
Piège de l’équivocité des signes linguistiques exposant à la confusion, au malentendu, au quiproquo. Si nous n’y prenons garde, les mots débordent ce que nous voulons dire, trahissent notre intention signifiante car leur sens n’est pas univoque et peut être décodé à l’opposé du sens encodé.
Piège de la pesanteur idéologique de ce que Mallarmé appelait « les mots de la tribu ». Fait social, le langage est surdéterminé socialement. Les mots véhiculent des significations collectives, reflets des préjugés d’un peuple. Ex : dans la société française « patron » connote immédiatement : exploiteur, négrier, profiteur etc. « Arabe » : intégriste, agressif, terroriste. « Prof » : vacances, grèves, socialiste. Seule la pensée peut purifier les mots de ces sédimentations nauséabondes. Sans distance critique, le mot pense en nous et croyant que les choses sont comme on les dit, on oublie de faire l’effort de les dire comme elles sont.
Piège de la généralité et l’abstraction. C’est là, la critique bergsonienne du langage. Cf. Répertoire: abstrait.concret.
Cf. « Nous ne voyons pas les choses mêmes; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles. Cette tendance, issue du besoin, s’est encore accentuée sous l’influence du langage. Car les mots (à l’exception des noms propres) désignent des genres. Le mot, qui ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal, s’insinue entre elle et nous, et en masquerait la forme à nos yeux si cette forme ne se dissimulait déjà derrière les besoins qui ont crée le mot lui-même. Et ce ne sont pas seulement les objets extérieurs, ce sont aussi nos propres états d’âme qui se dérobent à nous dans ce qu’ils ont d’intime, de personnel, d’originalement vécu. Quand nous éprouvons de l’amour ou de la haine, quand nous nous sentons joyeux ou tristes, est-ce bien notre sentiment lui-même qui arrive à notre conscience avec les mille nuances fugitives et les mille résonances profondes qui en font quelque chose d’absolument nôtre? Nous serions alors tous romanciers, tous poètes, tous musiciens, Mais, le plus souvent, nous n’apercevons de notre état d’âme que son déploiement extérieur. Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect impersonnel, celui que le langage a pu noter une fois pour toutes parce qu’il est à peu près le même dans les mêmes conditions, pour tous les hommes, Ainsi, jusque dans notre propre individu, l’individualité nous échappe. Nous nous mouvons parmi les généralités et des symboles, comme en un champ clos où notre force se mesure utilement avec d’autres forces; et, fascinés par l’action, attirés par elle, pour notre plus grand bien, sur le terrain qu’elle s’est choisi, nous vivons dans une zone mitoyenne entre les choses et nous, extérieurement aux choses, extérieurement aussi à nous-mêmes ».
H. Bergson. Le Rire.1900
Conclusion :
Le langage est la médiation nécessaire de la pensée. Comme toute médiation, il fait peser sur la pensée le risque de se perdre. Mais une médiation est aussi le lieu de la prise de conscience et de la formation de soi. Une pensée inexprimée est une pensée indéterminée, c’est-à-dire une absence de pensée. Louis Lavelle a donc raison de dire : « Le langage n’est pas comme on le croit souvent, le simple vêtement de la pensée, il en est le corps véritable ».
Autour de ce Sujet :


Je me permet de signaler une erreur. Le texte de Hegel n’est pas extrait de la phénoménologie de l’esprit. Il s’agit de l’addition au § 462 de L’Encyclopédie.
Merci beaucoup de signaler cette erreur.
Le sens préexiste à l’Homme, le mot ne trouve sa signification que par rapport à une expérience pré-thématique du monde; Le sens d’un mot n’est pas une création humaine mais doit coller, plus ou moins précisément, avec une expérience anté-prédicative du monde; sinon nous parlerions « dans le vide ».
Bien qu’il y ait une part de subjectivité évidente dans le langage, la simple faculté de communiquer du sens à ses semblables n’est possible que sous la présupposition d’un sens déja donné. Cependant, la subjectivité entre en jeux et peut embrouiller tout cela;
L’utilisation d’un mot est une chose qui se perfectionne et plus nous manipulons le langage plus nous percevons nettement la signification des mots et les légères variations sémantiques.
Je pense que Descartes veut surtout parler de la Logique, qui est irréductible au seul langage mais véritablement constitutive de toute expérience du monde et c’est pour cela qu’elle est universelle.
Concernant la traduction, si l’on est dans une conception idéaliste du sens qui serait une pure création humaine à travers le langage alors effectivement on peut se poser des questions sur la possibilité de traduire. Cependant Ce n’est bien évidemment pas le cas; le langage, malgré son aspect « créé » doit toujours puiser dans un monde déja-la pour se constituer.
traduire un texte ce n’est pas tenter de traduire littéralement mais c’est bien s’imprégner du texte, retrouver le sens du texte par dela le langage pour le restituer dans sa propre langue avec les risques et les imperfections des choses empiriques que l’on sait.
Enfin je voulais mentionner le fait qu’il me semble d’autant plus hasardeux de parler d’intraductibilité entre différentes langues par le fait que les langues ne sont pas des substances fixes et distinctes, elles ont de tous temps entretenues des liens, échangées des mots, etc
Merci pour ces précisions.
Comment travailler pour exprimer précisement notre intention signifiante ?
Il faut avoir le souci de la précision, retravailler la formulation de l’idée jusqu’à ce que l’énoncé ait la clarté appropriée. Il y a, en effet, une opacité du langage avec laquelle il faut compter. Il n’est pas un instrument docile au service d’une pensée qui existerait hors de lui. Il est un être avec sa nécessité propre. Le sens advient en lui par l’effort d’une pensée qui est une parole. C’est pourquoi Merleau-Ponty dit que « la pensée trame dans le langage ».
Bonjour Madame,
Merci pour ce cours, mais je me pose une question :
comment cela se passe-t-il pour les gens qui sont sourds et muets ?
A très bientôt !
Comme les autres hommes, les Sourds et Muets doivent être soumis à des apprentissages linguistiques pour être en situtation de développer leurs capacités symboliques. Mais les canaux ordinaires de la parole étant défaillants, il a fallu mettre au point des apprentissages adaptés. Dans cette conquête l’Abbé de l’Epée a joué un rôle important en instituant une langue des signes. Ci-joint un texte éclairant de ce grand Monsieur:
« On nous demande tous les jours comment nous pouvons faire entendre à des Sourds et Muets toutes sortes de mots, et principalement ceux qui expriment des idées Métaphysiques… Il n’est peut-être point de mot plus difficile à expliquer par signes que celui-ci: je crois. Voilà donc de quelle manière nous nous y prenons: après avoir écrit sur la table: je crois, nous tirons quatre lignes ainsi disposées:
Je crois:
————- Je dis oui par l’esprit, Je pense que oui,
————- Je dis oui par le cœur*. J’aime à penser que oui.
————- Je dis oui de bouche
————- Je n’ai pas vu et je ne vois pas encore de mes yeux.
Nous recueillons ensuite ce qui est écrit sur ces quatre lignes, et nous le portons sur le mot je crois, pour faire entendre que tout cela y est renfermé.
S’agit-il, après cette explication, de dicter par les signes méthodiques ce mot je crois? Je fais d’abord le signe de la première personne du singulier en me montrant moi-même avec l’index de ma main droite, dont le bout est tourné vers ma poitrine. Je mets ensuite non doigt sur mon front, dont la partie concave est censée renfermer mon esprit, c’est-à-dire ma faculté de penser, et je fais le signe de oui. Après cela, je fais le même signe de oui en mettant mon doigt sur la partie de moi-même qu’on regarde ordinairement comme le siège de ce que nous appelons notre cœur dans l’ordre spirituel, c’est-à-dire de notre faculté d’aimer (quoiqu’il ait été dit plusieurs fois que ces deux facultés sont spirituelles et n’occupent point de place). Je fais ensuite le même signe de oui sur ma bouche
en rouvrant mes lèvres. Enfin je mets ma main sur mes yeux et en faisant le signe de non, je montre que je ne vois pas. Il ne me reste plus que le signe du présent à faire, et on écrit je crois; mais en l’écrivant, on le comprend beaucoup mieux que la plupart de ceux qui parlent et qui entendent. Il est inutile de répéter ici que tous ces signes se font en un clin d’œil.
Abbé de l’Epée. Institution des sourds et muets par la voie des signes méthodiques. Ouvrage qui contient le Projet d’une Langue Universelle, par l’entremise des signes naturels assujettis à une Méthode, 1776, chap. V, art. IV.
*Allusion à une étymologie contestable : croire, credere : cordem dare : donner son cœur.
On peut ainsi permettre aux sourds et muets d’avoir accès à la culture et de s’exprimer oralement. J’ai eu dans mes classes deux personnes capables de se faire entendre par des sons et de comprendre les autres en lisant sur leurs lèvres. Je devais simplement veiller à ce qu’elles puissent toujours suivre le mouvement de mes lèvres. J’ai remarqué que cela exige une tension mentale très grande de leur part et que cela est source de grande fatigue.
A bientôt.
D’accord, merci beaucoup.
Mais lorsqu’ils pensent, pour former une idée, ils se représentent tout les signes dans leurs têtes ?
Je ne comprends pas le sens de votre question.
Penser consiste à viser du sens, le sens étant ce que l’on vise à travers des signes. Tout signe articule un signifiant et un signifié et se définit uniquement par la fonction de renvoyer à. Le sens n’est pas un sensible mais un intelligible: ce qui exige une opération mentale pour être compris.
De ce point de vue, il n’y a pas de différence entre les opérations du Sourd et Muet et celles de celui qui n’a pas ce handicap.
Excusez-moi, je vais essayer de le dire d’une autre façon.
Je voulais dire que lorsque l’on pense, dans notre tête nous utilisons les mêmes mots qu’à l’orale. Et on les « entend ». Je me demandais si par exemple les personnes n’ayant jamais entendu voyaient les mots écris.
Lorsqu’il n’est pas une image graphique, objet d’une appréhension visuelle, un mot est une image sonore. Il est impossible de savoir à quoi correspond l’expérience du sourd concernant cette image sonore hormis le fait qu’il perçoit des vibrations. L’élève que j’ai eu en cours était par ailleurs une bonne pianiste.
D’accord, merci beaucoup pour cette réponse.
Bonsoir
Est-il possible d’avoir des précisions sur la pensée de Wittgenstein concernant le langage comme limite du monde? J’ai beau avoir essayé, je ne parviens toujours pas à saisir pleinement ce qu’il veut dire dans son traité.
Merci bien
Bonjour.
Je n’ai pas le temps de procéder aux élaborations théoriques nécessaires pour clarifier le propos de Wittgenstein mais vous avez de nombreux sites sur google pour élucider votre question. Commencez par http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/logphil/auteurs/wittgens.htm.
http://www.philo5.com/Les%20philosophes/Wittgenstein.htm
Bon courage
Bonjour Madame,
Pourriez-vous nous dire où on en est aujourd’hui par rapport à l’hypothèse de Sapir et Whorf. J’ai entendu dire qu’il y a eu depuis beaucoup de débats et de contestations autour des interrelations entre langue et culture. Merci si vous pouvez me dire où trouver une synthèse actuelle de la question.
Bien à vous
Bonjour Monsieur
Cette question n’étant pas l’objet de mes préoccupations actuelles, je ne sais pas où en est le débat.
Cordialement.
Je pense que le langage est aussi intimement lié au corps, à la gestuelle, et on pourait la qualifier de « pensée de mouvement ». Et je pense même qu’elle précède le langage verbal, dans le sens où elle utilise surtout l’intuition afin de donner sens, de communiquer; on peut même dire que dans cette manière de pensée que l’on pourrait croire abstraite, non claire, il y réside une clarté quasi parfaite du sens du fait de la nature humaine qui nous procure des expériences identiques donnant un sens universel à certaines visions de la réalité sensible et mécanique.
Lorsque vous dites et que vous citez que la pensée sans mots, c’est une activité insensée et que cette pensée antèrieure au langage n’est pas réellement une pensée mais plutôt les bases de ce qui fondera plus tard la pensée, je crois que vous oubliez ce qu’est de penser de manière intuitive, par les mouvements du corps ou par sa posture immobile. En effet, je crois que les premiers sens créés et les premières communications interpersonnelles (puis s’ensuit les communications avec soi-même) que l’homme a vécu ont exister grâce à la pensée de « mouvement »; elle existe à travers une harmonie de plusieurs articulations exprimant une intuition de mouvement, au contraire du langage qui lui existe à travers la précision des choses et sur un accord implicite au sein d’un groupe.
Selon vous, existerait-il une « pensée de mouvement » comme je viens d’essayer de définir? Si vous avez du mal à comprendre, ce qui est tout à fait possible car je ne sais même pas si dans ce que j’ai dit, il y a quelque chose de digérable…
Lorsque je parle de mouvement, je fais référence à l’univers, à Dieu, à ce qu’il pourrait être. Les articulations « harmonieuse » telle que la rotation d’un satellite autour d’une planète, des mises en relations comme certaines molécules se reliant et formant d’autres molécules, des mécanismes tels que attraction et répulsion sont des fondements de Dieu, et donc l’homme retrouve ces principes à l’interieur de lui-même, et c’est l’intuition qui fait exister ces principes à travers la particularité de l’homme qu’est la conscience. En effet, je pense que tout être vivant ont des vestiges de ces principes mais en ayant conscience de ces intuitions, l’homme peut en comprenant ses propres intuitions comprendre celles de ses semblables, et à partir de là, la pensée et la communication peuvent légitimement apparaître à l’être humain.
Néanmoins, je ne considère pas le langage comme un simple instrument, je le considère plutôt comme une façon de penser étant étroitement liée à la pensée de mouvement. Au lieu d’utiliser surtout l’intuition, elle utilise quasi que la raison.
En conclusion, je dirais que le langage est une évolution de la pensée de mouvement, il exprime une des parties les plus humanistes de l’homme car il est totalement dirigé par la raison. Tandis que la pensée de mouvement, celle qui est exprimée par l’intuition, qui nous montre la réalité à l’image de Dieu, d’une volonté aveuglée par sa perfection et son infinité, est un vestige de l’univers.
J’ai tenté du mieux que je pouvais de partager ma vision des choses, moi-même je vois beaucoup d’imperfections dans mon expression mais je pense qu’elle reflete vulgairement ce que j’ai en tête réellement. Donc, si mon avis a attiré votre attention et que vous souhaiteriez répondre, j’en serais ravi!!
Bon courage à vous dans votre vie…
Vous m’excuserez Thomas de ne pouvoir répondre à un propos qui est extérieur au champ de la réflexion rationnelle, celle-ci se reconnaissant essentiellement au souci d’éviter les affirmations gratuites et fantaisistes.
Bien à vous.
Thomas, j’exprimerais la même chose différemment.
Le cerveau a 2 hémisphères, l’un corresponds à la raison où siège le langage et qui permets de concrétiser la pensée avec des mots, mais en même temps réduit le spectre de cette pensée. L’autre hémisphère corresponds à l’intuition où siège l’élaboration de la pensée à partir d’un réservoir très large d’ébauches de pensées. Ces ébauches de pensées ont besoin de mots pour devenir « pensée ». Elles ont besoin de trouver une linéarité pour pouvoir être communiquée à soi-même ou à d’autres. Pour obtenir cette linéarité, il faut éliminer beaucoup de ces ébauches de pensée pour aboutir parfois à une pensée linéaire tellement appauvrie qu’elle ne donne pas satisfaction à l’intuition.
Ce feeback de l’intuition peut motiver une reformulation, un enrichissement de l’idée exprimée. C’est cet échange permanent qui s’effectue en nous qui permet la pensée.