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   Je sais bien que nous vivons un nouveau régime de l’art de telle sorte que les concepts par lesquels on s’efforçait de penser l’art traditionnel, le chef-d’œuvre ne sont guère opératoires. Mais l’histoire fera le tri et il n’est pas sûr que ce qui résistera à son jugement n’illustre pas les analyses classiques. Par exemple celle d’un Balzac, forçat de la création, et quelle création ! Qui mieux que lui est habilité à en dévoiler les secrets ? Dans son roman La cousine Bette, il met en scène un sculpteur, Wenceslas Steinbock, et à travers son exemple, il nous donne à penser les ressorts du génie. Le texte suivant n’est pas seulement une réussite littéraire. C’est plus fondamentalement la méditation, d’une sincérité éblouissante, d’un immense artiste sur ce qui est au principe de sa réussite.

 

« Le travail moral, la chasse dans les hautes régions de l’intelligence, est un des plus grands efforts de l’homme. Ce qui doit mériter la gloire dans l’Art, car il faut comprendre sous ce mot toutes les créations de la pensée, c'est surtout le courage, un courage dont le vulgaire ne se doute pas, et qui peut-être est expliqué pour la première fois ici. Poussé par la terrible pression de la misère, maintenu par Bette dans la situation de ces chevaux à qui l'on met des œillères pour les empêcher de voir à droite et à gauche du chemin, fouetté par cette dure fille, image de la Nécessité, cette espèce de Destin subalterne, Wenceslas, né poète et rêveur, avait passé de la Conception à l’ Exécution, en franchissant sans les mesurer les abîmes qui séparent ces deux hémisphères de l'Art. Penser, rêver, concevoir de belles œuvres, est une occupation délicieuse. C'est fumer des cigares enchantés, c'est mener la vie de la courtisane occupée à sa fantaisie. L'œuvre apparaît alors dans la grâce de l'enfance, dans la joie folle de la génération, avec les couleurs embaumées de la fleur et les sucs sapides du fruit dégusté par avance. Telle est la Conception et ses plaisirs. Celui qui peut dessiner son plan par la parole, passe déjà pour un homme extraordinaire. Cette faculté, tous les artistes et les écrivains la possèdent. Mais produire! mais accoucher! mais élever laborieusement l'enfant, le coucher gorgé de lait tous les soirs, l'embrasser tous les matins avec le cœur inépuisé de la mère, le lécher sale, le vêtir cent fois des plus belles jaquettes qu'il déchire incessamment; mais ne pas se rebuter des convulsions de cette folle vie et en faire le chef-d’œuvre animé qui parle à tous les regards en sculpture, à toutes les intelligences en littérature, à tous les souvenirs en peinture, à tous les cœurs en musique, c'est l'Exécution et ses travaux. La main doit s'avancer à tout moment, prête à tout moment à obéir à la tête. Or, la tête n'a pas plus les dispositions créatrices à commandement, que l'amour n'est continu.

   Cette habitude de la création, cet amour infatigable de la Maternité qui fait la mère (ce chef-d’œuvre naturel si bien compris de Raphaël!), enfin, cette maternité cérébrale si difficile à conquérir, se perd avec une facilité prodigieuse. L'Inspiration, c'est l'Occasion du Génie. Elle court non pas sur un rasoir, elle est dans les airs et s'envole avec la défiance des corbeaux, elle n'a pas d'écharpe par où le poète 1a puisse prendre, sa chevelure est une flamme, elle se sauve comme ces beaux flamants blancs et roses, le désespoir des chasseurs. Aussi le travail est-il une lutte lassante que redoutent et que chérissent les belles et puissantes organisations qui souvent s'y brisent. Un grand poète de ce temps-ci disait en parlant de ce labeur effrayant : " Je m'y mets avec désespoir et je le quitte avec chagrin. Que les ignorants le sachent! Si l’artiste ne se précipite pas dans son œuvre, comme Curtius dans le gouffre, comme le soldat dans la redoute, sans réfléchir; et si, dans ce cratère, il ne travaille pas comme le mineur enfoui sous un éboulement; s’il contemple enfin les difficultés au lieu de les vaincre une à une à l'exemple de ces amoureux des féeries, qui, pour obtenir leurs princesses, combattaient des enchantements renaissants, l'œuvre reste inachevée, elle périt au fond de l’atelier, ou la production devient impossible, et l’artiste assiste au suicide de son talent. Rossini, ce génie frère de Raphaël, en offre un exemple frappant, dans sa jeunesse indigente superposée à son âge mûr opulent. Telle est la raison de la récompense pareille, du pareil triomphe, du même laurier accordé aux grands poètes et aux grands généraux. »

   Balzac. La cousine Bette. Livre de poche, 1963, p. 214 à 216.

 

   La sculpture est comme l’art dramatique, à la fois le plus difficile et le plus facile de tous les arts. Copiez un modèle, et l'œuvre est accomplie; mais y imprimer une âme, faire un type en représentant un homme ou une femme, c'est le péché de Prométhée. On compte ce succès dans les annales de la sculpture comme on compte les poètes dans l'humanité, Michel-Ange, Michel Columb, Jean Goujon, Phidias, Praxitèle, Polyclète, Puget, Canova, Albert Dürer sont les frères de Milton, de Virgile, de Dante, de Shakespeare, du Tasse, d'Homère et de Molière. Cette œuvre est si grandiose, qu'une statue suffit à l'immortalité d'un homme, comme celles de Figaro, de Lovelace, de Manon Lescaut suffirent à immortaliser Beaumarchais, Richardson et 1'abbé Prévost. Les gens superficiels (les artistes en comptent beaucoup trop dans leur sein) ont dit que la sculpture existait par le nu seulement, qu’elle était morte avec la Grèce et que le vêtement moderne la rendait impossible. D'abord, les anciens ont fait de sublimes statues entièrement voilées, comme la Polymnie, la Julie, etc., et nous n'avons pas trouvé la dixième partie de leurs œuvres. Puis, que les vrais amants de l’art aillent voir à Florence Le Penseur de Michel-Ange, et dans la cathédrale de Mayence La Vierge d'Albert Dürer, qui a fait, en ébène, une femme vivante sous ses triples robes, et la chevelure la plus ondoyante, la plus maniable que jamais femme de chambre ait peignée; que les ignorants y courent, et tous reconnaitront que le génie peut imprégner l'habit, l'armure, la robe, d'une pensée et y mettre un corps, tout aussi bien que l'homme imprime son caractère et ses habitudes de sa vie à son enveloppe. La sculpture est la réalisation continuelle du fait qui s’est appelé pour la seule et unique fois dans la peinture : Raphaël ! La solution de ce terrible problème ne se trouve que dans un travail constant, soutenu, car les difficultés matérielles doivent être tellement vaincues, la main doit être si châtiée, si prête et obéissante, que le sculpteur puisse lutter âme à âme avec cette insaisissable nature morale qu'il faut transfigurer en la matérialisant. Si Paganini, qui faisait raconter son âme par les cordes de son violon, avait passé trois jours sans étudier, il aurait perdu, selon son expression, le registre de son instrument; il désignait ainsi le mariage existant entre le bois, l’archet, les cordes et lui; cet accord dissous, il serait devenu soudain un violoniste ordinaire. Le travail constant est la loi de l'art comme celle de la vie; car l’art, c’est la création idéalisée. Aussi les grands artistes, les poètes complets n’attendent-ils ni les commandes, ni les chalands, ils enfantent aujourd'hui, demain, toujours. Il en résulte cette habitude du labeur, cette perpétuelle connaissance des difficultés qui les maintient en concubinage avec la Muse, avec ses forces créatrices. Canova vivait dans son atelier, comme Voltaire a vécu dans son cabinet. Homère et Phidias ont dû vivre ainsi.

   Wenceslas Steinbock était sur la route aride parcourue par ces grands hommes, et qui mène aux Alpes de la Gloire quand Lisbeth l’avait enchaîné dans sa mansarde. Le bonheur, sous la figure d’Hortense, avait rendu le poète à la paresse, état normal de tous les artistes, car leur paresse à eux, est occupée. C'est le plaisir des pachas au sérail : ils caressent des idées, ils s’enivrent aux sources de l'intelligence. De grands artistes, tels que Steinbock, dévorés par la rêverie ont été justement nommés des Rêveurs. Ces mangeurs d’opium tombent tous dans la misère; tandis que, maintenus par l’inflexibilité des circonstances, ils eussent été de grands hommes. Ces demi-artistes sont d'ailleurs charmants, les hommes les aiment et les enivrent de louanges, ils paraissent supérieurs aux véritables artistes taxés de personnalité, de sauvagerie, de rébellion aux lois du monde. Voici pourquoi les grands hommes appartiennent à leurs œuvres. Leur détachement de toutes choses, leur dévouement au travail, les constituent égoïstes aux yeux des niais; car on les veut vêtus des mêmes habits que le dandy, accomplissant les évolutions sociales appelées devoirs du monde. On voudrait les lions de l'Atlas peignés et parfumés comme des bichons de marquise. Ces hommes, qui comptent peu de pairs et qui les rencontrent rarement, tombent dans l'exclusivité de la solitude; ils deviennent inexplicables pour la majorité, composée comme on le sait, de sots, d'envieux, d’ignorants et de gens superficiels. Comprenez-vous maintenant le rôle d'une femme auprès de ces grandioses exceptions? Une femme doit être à la fois ce qu'avait été Lisbeth pendant cinq ans, et offrir de plus l'amour, l'amour humble, discret, toujours prêt, toujours souriant. »

     Balzac. La cousine Bette. Livre de poche, 1963, p. 219 à 221.

 

 

«Buffon l'a dit, le génie, c'est la patience. La patience est en effet ce qui, chez l'homme ressemble le plus au procédé que la nature emploie dans ses créations. Qu'est-ce que l'Art, monsieur? c'est la Nature concentrée»

   Balzac. Illusions perdues, La Pléiade, V, p. 310.

 

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4 Réponses à “Balzac. Le travail constant est la loi de l’art.”

  1. Fougassié Robin dit :

    Bonjour Madame,

    Je suis actuellement étudiant à l’Ecole d’Arts et de Culture de Paris dans le cadre d’un Master en « management culturel ».

    Dans le cadre de mon Master, je dois réaliser cette année un mémoire sur un sujet de mon choix. J’ai choisi de traiter les séries télés en m’intéressant au rôle du anti-héros dans celles-ci.

    Je me permets de vous contacter car je suis à la recherche de spécialistes de la philosophie morale. Je cherche notamment à utiliser l’utilitarisme afin de démontrer la morale à laquelle se rattache les antihéros des séries télé.

    Je souhaitais savoir si vous étiez éventuellement disponible pour que nous nous rencontrions afin de discuter de cette thématique.

    Votre aide m’apporterait énormément.

    Dans le cas où vous seriez intéressé par cette éventuelle rencontre, merci de me contacter quand vous le souhaiterez.

    Bien cordialement.

  2. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Je ne communique que par le canal de mon blog. Je m’efforcerai de répondre à vos questions dans les limites de mes compétences.
    Vous pouvez consulter le modeste article que je consacre à cette philosophie. http://www.philolog.fr/lutilitarisme-ou-morale-de-linteret/
    Bien à vous.

  3. Guillaume dit :

    Madame,
    Merci pour ces extraits.
    Je me demande si dans votre paragraphe d’introduction, dans la phrase « Qui mieux que lui n’est habilité à en dévoiler les secrets ? », vous ne dites pas le contraire de ce que vous voulez dire (le « ne » inverse le sens).
    Merci pour vos articles toujours passionnants.

  4. Simone MANON dit :

    Merci pour votre vigilance me permettant de me corriger.
    Bien à vous

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