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       « La civilisation occidentale est composée de deux éléments dont les racines sont en total désaccord. Nous appelons ces éléments (...) Jérusalem et Athènes ou, pour recourir à un langage non métaphorique, la Bible et la philosophie grecque. De nos jours, ce désaccord radical est souvent minimisé, pour une raison toute superficielle, toute l'histoire de l'Occident se présentant au premier abord comme une tentative de les harmoniser ou d'établir une synthèse entre elles.

Une étude plus serrée montrera que ce qui s'est passé et continue de se passer en Occident depuis de nombreux siècles n'est pas tant une harmonisation qu'une tentative d'harmonisation. Or ces tentatives étaient condamnées à l'échec : chacune des deux racines du monde occidental ne tient pour nécessaire qu'une seule chose ; or ce que la Bible considère comme nécessaire, tel qu'elle le comprend, est incompatible avec ce que la philosophie grecque proclame comme nécessaire, tel qu'elle le comprend. Pour le dire très simplement et quelque peu crûment : la seule chose nécessaire pour la philosophie grecque est une vie sous le signe d'une compréhension autonome, la seule chose nécessaire selon la Bible est la vie sous le signe de l'amour serviteur. Les harmonisations et les synthèses sont possibles parce que la philosophie grecque ne peut utiliser l'amour serviteur que dans un but subalterne et la Bible la philosophie que comme servante. Dans les deux cas, tant l'amour que la philosophie se rebellent contre leur exploitation mutuelle. Par conséquent, le conflit entre eux est vraiment radical »

                  Léo STRAUSS. « Progress or Return? » dans Jewish Philosophie and the Crisis of Modernity. Cité par Ami Bouganim dans Athènes et Jérusalem. Nadir.

 

 

   S’il y a une pensée qu’il est impossible  de prétendre « résumer » sans s’exposer à la trahir, à l’appauvrir, c’est bien celle de Léo Strauss. Erudit, herméneute d’une rare profondeur, philosophe exigeant, nostalgique d’une communauté unie dans une foi vivante, il est avant tout un auteur ayant un sens aigu des apories et, comme le mot l’indique, il est vain de prétendre opérer un véritable dépassement d’une aporie.

   Or il y a bien une aporie ouverte par l’opposition d’Athènes et de Jérusalem dont seul, peut-être, peut prendre la mesure celui qui a été nourri aux deux mamelles. Léo Strauss est de ceux-là, son originalité, me semble-t-il, étant de n’avoir aucune complaisance pour la minimisation de l’opposition mais au contraire d’être sensible à la fécondité de la tension entre la Raison et la Révélation. C’est pourquoi, cet homme n’abdiquant rien des requêtes de l’intellect propres à une vie philosophique (vie ordonnée au souci de la vérité) n’en méconnaît pas les limites (tant du point de vue de la possibilité de la raison à accomplir sa visée que des implications pratiques, morales et politiques, de sa quête) ; ce qui le conduit à une critique d’une grande perspicacité des aveuglements des Lumières et à la conviction qu’il est nécessaire de faire retour à la philosophie antique et médiévale.

   De là à le qualifier de conservateur, on sait qu’une lecture superficielle ne s’en est pas privé, n’entendant sans doute pas par ce mot ce qu’il revendiquait lui-même. « Un conservateur, disait-il, est un homme qui croit que toute « bonne chose est un héritage ». « Un conservateur, à mon sens, est un homme qui méprise la vulgarité ; et l’argument qui ne prend que le succès en considération, exhibant sa cécité face à la noblesse de l’effort est vulgaire ».

   Il faut absolument lire son livre sur Maimonide, le testament de Spinoza, en particulier la préface à la critique spinoziste de la religion repris dans  le libéralisme antique et moderne et Droit et histoire.

   La force de la philosophie antique et médiévale est à ses yeux d’avoir déployé un rationalisme exempt des facilités et des illusions du rationalisme moderne. Il n’amputait pas l’expérience humaine de sa part de mystère, il ne prenait pas l’humanité comme une donnée mais comme un idéal d’excellence à réaliser, il ne s’autodétruisait pas comme conduit à le faire l’historicisme moderne, il n’exposait pas l’humanité au poison du nihilisme et surtout il n’ignorait pas que la raison ne peut pas plus se fonder elle-même qu’elle ne peut disqualifier la Révélation.

 Strauss oppose aux Lumières modernes les lumières antiques et médiévales. Il ne s’agit pour lui ni de défendre une théocratie (l’idéal de tolérance et la liberté de philosopher sont des biens essentiels), ni l’orthodoxie juive. Il est aussi bien un critique de la modernité que de ceux qui militent pour une restauration du passé. Même quand il défend le principe du droit naturel, il en remanie considérablement la signification.

   Alors qui était-il ? Quelle est sa pensée véritable ? Si l’on a présente à l’esprit la distinction qu’il établit entre enseignement exotérique et enseignement ésotérique, la question devient singulièrement compliquée. Les Straussiens ne s’entendent pas sur la question de savoir s’il y a un caractère positif de l’enseignement religieux de Strauss. Croyant ou athée ? Pour Hillel Fradkin, croyant, pour Heinrich Meier, athée. L’idée que ne cesse de marteler Strauss, à savoir que, même si la vie philosophique exclut la vie religieuse, la philosophie ne parvient pas à montrer que la révélation est fausse et même atteste de la primauté de celle-ci dans la mesure où l’engagement philosophique repose sur un acte de foi, serait pour Meier simple enseignement exotérique.

  Peut-être, suggère un bon connaisseur de Strauss, partageait-il cette position, qu’il prête à Maimonide : « Sa première prémisse est la  vieille prémisse juive selon laquelle être juif et être philosophe sont deux choses incompatibles. Les philosophes sont des hommes qui essaient de rendre compte  du Tout  en partant de ce qui est toujours accessible à l’homme en tant qu’homme ; Maimonide part de l’acceptation de la Torah. Un Juif peut utiliser la philosophie  et Maimonide l’utilise de la façon la plus ample ; mais en tant que Juif, il donne son assentiment là où en tant que philosophe, il suspend son assentiment » (Ami Bouganim, Léo Strauss, Athènes et Jérusalem, Nadir)

 

 

A lire cette belle analyse de Pierre Manent dans son dernier livre.

 

   «  Jérusalem n’est pas si différente d’Athènes quant à l’universel. L’opposition marquée fameusement par Léo Strauss est radicale. D’un côté, Athènes, le déploiement des forces humaines et la confiance dans ses forces culminant dans la libre enquête philosophique. De l’autre, Jérusalem, l’expérience de la majesté divine, le sentiment de sa petitesse et de son indignité, et le propos de faire de toute sa vie une obéissance continue à la loi divine. Tout cela est vrai. Mais Jérusalem est universaliste ; c’est ce qui différencie le judaïsme des autres civilisations non occidentales, et qui installe Jérusalem dans la quête occidentale de l’universel. Permettez-moi de citer le Deutéronome, lorsque Moïse déclare: « Je vous ai enseigné décrets et règles selon ce que m’a commandé Yahvé, mon Dieu, pour que vous agissiez ainsi au milieu du pays où vous allez entrer pour en prendre possession. Vous les observerez et vous les exécuterez; car c’est votre sagesse et votre intelligence aux yeux des peuples qui entendront parler de tous ces décrets et diront: « Ce ne peut être qu’un peuple sage et intelligent, cette grande nation ! » Quelle est en effet la grande nation qui ait des dieux aussi proches d’elle qu’est Yahvé, notre Dieu, toutes les fois que nous l’invoquons? Et quelle est la grande nation qui ait des décrets et des règles aussi justes que toute cette Loi que je place devant vous aujourd’hui ?» La Loi n’est pas donnée à Israël pour qu’il se l’approprie solitairement, mais pour que Sion soit « lumière pour les nations ».

   Jérusalem ne représente pas la particularité ou le particularisme. L’universalisme de Jérusalem est le sens même de l’élection d’Israël, Contrairement à ce que dira Spinoza avec une éclatante mauvaise foi, l’élection d’Israël ne sanctifie pas la particularité d’Israël, L’élection d’Israël noue l’alliance entre Dieu et les hommes pour le bien de toute l’humanité. Pour dire Jérusalem dans le langage d’Athènes, l’homme étant un animal politique, Dieu ne peut se faire connaître aux hommes qu’en formant au milieu d’eux, ou du milieu d’eux, un peuple qui soit Son peuple. Encore une fois, l’expérience d’Israël est le moyen de faire connaître à l’ensemble de l’humanité le créateur de 1’humanité. Israël est le médiateur entre l’humanité et son créateur. Qu’Israël ne soit pas toujours à la hauteur de sa vocation, on s’en doute, la Bible est d’ailleurs pour une grande part la chronique de ces manquements, mais cela ne change rien à la nature de la vocation d’Israël qui précisément fournit le critère pour apprécier ces manquements. La particularité d’Israël est en ce sens autre que la particularité des autres civilisations. C’est sans doute pour cette raison qu’Israël est toujours au cœur de la vie du monde. »

    Pierre Manent. Le regard politique, Entretiens avec Bénédicte Delorme-Montini, Flammarion, p. 241.242.

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4 Réponses à “Athènes et Jérusalem. Léo Strauss.”

  1. someone dit :

    Bonsoir Madame.
    J’aimerais savoir s’il y a un article consacré au thème de la ville sur ce blog. J’ai cherché mais je n’ai pas l’impression qu’il y en ait un. Pouvez-vous me le confirmer?
    Merci, bonne soirée!

  2. Simone MANON dit :

    Vous avez raison, il n’y a pas d’article sur ce thème. Je suis désolée.

  3. olivier Blanchard dit :

    L aporie Athene Jerusalem n est elle pas l  » ame » meme de notre intelligence. Le savoir ne peut etre que s il transcende le reel , s il se le represente. Il ouvre ,alors; la possibilité d ‘ essayer de l’ apprehender mais aussi et de facon congenital de penser au dela de lui. La porte de Chestov existe de par la nature de notre intelligence. Il n’y a pas de lutte . Penser dieu ou trouver le vaccin contre la rage n’ est qu ‘un probleme de choix à l interieur de nos possibles . Une alternative pas une opposition

  4. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Il me semble que vous réduisez singulièrement ce qui se joue dans l’opposition d’Athènes et de Jérusalem.
    Ce n’est pas le principe d’une transcendance. Athènes n’en a jamais fait l’économie. Voyez la définition platonicienne de l’Idée du Bien, terme de la dialectique: ce qui est au-delà de l’être en dignité et en puissance.
    C’est le statut de la raison. Souveraine, majeure, à Athènes, soumise à une autorité qui peut en subvertir les principes à Jérusalem.
    L’aporie est ici radicale. Chestov en donne la mesure lorsqu’il oppose à la nécessité rationnelle, l’idée d’une porte ouvrant la possibilité de l’impossible.
    Bien à vous.

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