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Picasso. Minotaure caressant du mufle la main d'une dormeuse. 1933

 

      J’ai décidé de clore l’examen de la théorie aristotélicienne du plaisir avec ce magnifique texte. Pas une ride. La réflexion en impose ici par sa profondeur métaphysique, et sa pertinence existentielle. De toute évidence, il est vrai, aujourd’hui comme  hier et sans doute demain, que les hommes pensent aux plaisirs corporels lorsqu’ils évoquent « le plaisir ». Comme le dit Aristote dans un propos que j’ai déjà cité : « Mais les plaisirs corporels ont accaparé l’héritage du nom de plaisirs, parce que c’est vers eux que nous dirigeons le plus fréquemment notre course et qu’ils sont le partage de tout le monde ; et ainsi du fait qu’ils sont les seuls qui nous soient familiers, nous croyons que ce sont les seuls qui existent » Ethique à Nicomaque, VII, 14, 1153 b.

    Dans le même esprit Platon écrit dans le Philèbe: « Ce sont donc là des plaisirs à la poursuite desquels il s'emploie sans la moindre relâche, avec d'autant plus d'ardeur qu'il y a justement en lui plus d'incontinence, plus de déraison; et ce sont précisément ces plaisirs-là qu'il appelle les plaisirs les plus grands, comptant aussi pour le plus heureux des hommes celui qui toujours vit le plus possible au sein de tels plaisirs!» http://www.philolog.fr/platon-plaisirs-purs-et-plaisirs-melanges/#more-3465

    Il est donc judicieux de se demander pourquoi il en est ainsi. Pourquoi les plaisirs corporels apparaissent-ils comme plus désirables que les plaisirs spirituels ? Et par plaisir corporel, il faut encore préciser que les hommes entendent surtout le plaisir érotique. Or ce plaisir, qui, dans l’imaginaire et le désir humain, a l’importance que l’on sait, les philosophes antiques et classiques ne lui ont pas accordé l’attention qu’il mérite. C’est peu de dire qu’il y a, à son endroit, un silence suspect, voire un discrédit affiché. On se souvient de la description péjorative qu’en donne Platon dans le Philèbe. La jouissance sexuelle «contracte tout le corps, le crispe parfois jusqu’aux sursauts et, le faisant passer par toutes les couleurs, toutes les gesticulations, tous les halètements possibles, produit une surexcitation générale avec des cris d’égarés » (47a). Spasmes d’un possédé, gesticulations grotesques,  effondrement de la conscience,  l’exultation des corps est chose de la nuit,  « comme si la lumière du jour ne devait pas la voir » (66a). Tout se passe comme s’il y avait en elle quelque chose d’obscène, d’indécent, d’excessif, d’opaque, incarnant une forme d’étrangeté par rapport aux exigences d’équilibre, d’harmonie, de  lumière et de maîtrise, propres à l’esprit. C’est que le sexe, bien plus encore que la faim ou la soif, semble tirer l’humanité du côté de l’animalité. Il inscrit l’existence humaine dans  un ordre qui ne semble pas être spécifiquement le sien de telle sorte que la jouissance sexuelle paraît  revêtir  plus ou moins quelque chose de bestial.

   Inutile de préciser que l'allégorie de l'animalité est déclinée à satiété par les auteurs antiques alors même que la chair n'est pas encore liée au péché comme elle le sera avec le christianisme. En témoignent:

  • Héraclite: On connaît le fragment 4 affirmant:   « Si le bonheur consistait dans les biens du corps, les bœufs seraient heureux, lorsqu’ils trouvent une vesce à manger ». On peut aussi citer le fragment 29: « Ils prennent une chose en échange de toutes, les meilleurs, la gloire impérissable en échange des choses mortelles, mais les nombreux sont repus comme le bétail ».
  •  Platon : « Ceux qui n’ont point l’expérience de la sagesse et de la vertu, qui sont toujours dans les festins et les plaisirs semblables, sont portés, ce semble, dans la basse région, puis dans la moyenne, et errent de la sorte toute leur vie durant ; ils ne montent point plus haut ; jamais ils n’ont vu les hauteurs véritables, jamais ils n’y ont été portés, jamais ils n’ont été réellement remplis de l’être et n’ont goûté de plaisir solide et pur. A la façon des bêtes, les yeux tournés vers le bas, la tête penchée vers la terre et vers la table, ils paissent à l’engrais et s’accouplent ; et, pour avoir la plus grosse portion de ces jouissances, ils ruent, se battent à coups de cornes et de sabots de fer, et s’entre-tuent dans la fureur de leur appétit insatiable, parce qu’ils n’ont point rempli de choses réelles la partie réelle et étanche d’eux-mêmes ». la République, IX, 586 a
  • Aristote : « La foule se montre vraiment d’une bassesse d’esclave en optant pour une vie bestiale ».  Ethique à Nicomaque, I, 3, 1095 b.
  • Sénèque : « Quand je te dis: « Le souverain bien est l’inflexibilité de l’âme qui ne se brise pas, sa prudence, son élévation, sa santé, son harmonie, sa beauté »,  exiges-tu encore un terme plus élevé auquel rapporter ces qualités ? Que me parles-tu du plaisir? C'est le bien de l'homme que je cherche, non pas celui du ventre, qui a plus de capacité chez les bestiaux et chez les bêtes féroces ». De la vie heureuse. (Les Stoïciens, La Pléiade, p. 732.)

   De même on chercherait en vain chez des auteurs modernes comme Descartes ou Spinoza, pourtant si peu suspects d’ascétisme, des développements sur le plaisir érotique. Il est bien question de chatouillement chez l’un (Passions de l’âme, art. 94) et de titillatio chez l’autre (Ethique, IV, 43) mais on passe vite. Heureusement, il y a Montaigne pour faire exception dans cette conspiration du silence et  s’étonner du sort réservé par les penseurs aux plaisirs de l’amour, «  les seuls vrais plaisirs de la vie corporelle » précise-t-il,  (Les Essais, II, § II. Arléa, p. 267). «  Qu’a fait l’action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire et si juste, pour n’en oser parler sans vergogne et pour l’exclure des propos sérieux et réglés ? Nous prononçons hardiment : tuer, dérober, trahir ; et cela, nous n’oserions qu’entre les dents ? Est-ce à dire que moins nous en exhalons en parole, d’autant plus nous avons loi d’en grossir la pensée ? » (Les Essais, III, § V. Arléa, p. 654).

   Je ne m’attarderai pas sur la finesse psychologique du propos. Ce dont on parle le moins est souvent ce qui obsède le plus la pensée, remarque-t-il judicieusement. Cependant on ne peut s’en tenir là sans faire injustice à des auteurs de la trempe d’un Aristote ou de Platon. Certes l’ascétisme du maître n’est guère discutable. Car s’il fait une place aux plaisirs dans la vie bienheureuse, vie mixte de sagesse et de plaisirs sensibles, Platon ne pense pas en priorité aux plaisirs corporels, plaisirs mélangés par excellence,(http://www.philolog.fr/platon-plaisirs-purs-et-plaisirs-melanges/#more-3465 ). Aristote en revanche reconnaît leurs droits à toutes les activités humaines, dès lors qu’elles sont conformes à la nature, sexualité comprise. http://www.philolog.fr/la-doctrine-aristotelicienne-du-plaisir-a-j-festugiere/#more-3480 Celle-ci est naturelle et plaisante dans son exercice mesuré, la question demeurant néanmoins de savoir pourquoi ce sont ces plaisirs corporels qui apparaissent aux hommes comme les plus désirables.

 

TEXTE

 

  « Puisqu'il faut non seulement énoncer le vrai, mais encore montrer la cause de l'erreur contraire (car c'est renforcer la croyance au vrai: quand, en effet, on a fourni une explication plausible de la raison pour laquelle ce qui apparaît comme vrai ne l'est pas en réalité, on rend plus forte la croyance au vrai), il en résulte que nous devons indiquer pourquoi les plaisirs du corps apparaissent comme plus désirables que d'autres.

   La première raison, donc, est que le plaisir détourne la peine; l'excès de la peine pousse les hommes à rechercher, en guise de remède, le plaisir lui-même excessif, et, d'une manière générale, le plaisir corporel. Et ces plaisirs curatifs revêtent eux-mêmes une grande intensité (et c'est pourquoi on les poursuit) parce qu'ils apparaissent en contraste avec la peine opposée. L'opinion, dès lors, suivant laquelle le plaisir n'est pas un bien tient aussi à ces deux faits que nous avons signalés , à savoir : que certains plaisirs sont des actes relevant d'une nature perverse (qu'elle le soit dès la naissance, comme chez la brute, ou par l'effet de l'habitude, comme les plaisirs des hommes vicieux) ; que les autres qui agissent comme remèdes supposent un manque, et qu'il est préférable d'être en bon état que d'être en voie de guérison; mais ces plaisirs curatifs accompagnent en fait des processus de restauration d'un état parfait, et sont donc bons par accident.

   En outre, les plaisirs corporels sont poursuivis, en raison même de leur intensité, par les gens qui ne sont pas capables d'en goûter d'autres: ainsi il y en a qui vont jusqu'à provoquer en eux la soif. Quand ces plaisirs n'entraînent aucun dommage, il n'y a rien à redire, mais s'ils sont pernicieux, c'est un mal. Le fait est que ces gens-là n'ont pas d'autres sources de jouissance, et l'état qui n'est ni agréable ni pénible est pour beaucoup d'entre eux une chose difficile à supporter, en raison de leur constitution naturelle. L'être animé vit, en effet, dans un état perpétuel d'effort, au témoignage même des physiologues, d'après lesquels la vision et l'audition sont quelque chose de pénible; il est vrai que depuis longtemps, disent-ils, nous y sommes accoutumés. Dans le même ordre d'idées, les jeunes gens, à cause de la croissance, sont dans un état semblable à celui de l'homme pris de vin, et c'est même là le charme de la jeunesse; d'autre part, les gens d'humeur naturellement excitable ont un perpétuel besoin de remède, car même leur corps vit dans un continuel état d'irritation dû à leur tempéraments, et ils sont toujours en proie à un désir violent; mais le plaisir chasse la peine, aussi bien le plaisir qui y est contraire que n'importe quel autre, à la condition qu'il soit fort, et c'est ce qui fait que l'homme d'humeur excitable devient déréglé et pervers.

   D'autre part, les plaisirs non accompagnés de peine n'admettent pas l'excès, et ces plaisirs sont ceux qui découlent des choses agréables par nature et non par accident. Par choses agréables par accident, j'entends celles qui agissent comme remèdes (il se trouve, en effet, que leur vertu curative vient d'une certaine activité de la partie de nous-mêmes demeurée saine, ce qui fait que le remède lui-même semble agréable), et par choses agréables par nature, celles qui stimulent l'activité d'une nature donnée.

   Il n'y a aucune chose cependant qui soit pour nous toujours agréables : cela tient à ce que notre nature n'est pas simple, mais qu'elle renferme aussi un second élément, en vertu de quoi nous sommes des êtres corruptibles, de sorte que si le premier élément fait une chose, cette chose est pour l'autre élément naturel quelque chose de contraire à sa nature, et quand les deux éléments sont en état d'équilibre, l'action accomplie n'est ressentie ni comme pénible ni comme agréable; car supposé qu'il existe un être quelconque possesseur d'une nature simple, la même activité serait pour lui toujours le plus haut degré de plaisir. C'est pourquoi DIEU jouit perpétuellement d'un plaisir un et simple; car il y a non seulement une activité de mouvement, mais encore une activité d'immobilité, et le plaisir consiste plutôt dans le repos que dans le mouvement. Mais

Le changement en toutes choses est bien doux, suivant le poètes, en raison d'une certaine imperfection de notre nature: car de même que l'homme pervers est un homme versatile, ainsi est perverse la nature qui a besoin de changement, car elle n'est ni simple, ni bonne. »

            Aristote, Ethique à Nicomaque, VII, 15.

 

Idées principales.

 

   Quatre raisons rendent intelligibles, selon Aristote, la séduction des plaisirs corporels dans l’existence humaine :

  • Ils offrent un contrepoint, par leur intensité, à l’intensité des peines. En tant que tels, ce sont des plaisirs curatifs dont il faut comprendre qu’ils sont moins des plaisirs bons en soi que des plaisirs bons par accident.
  • Ils dominent des êtres insensibles à d’autres formes de plaisirs et assoiffés d’excitations permanentes.
  • Ils ont donc une primauté pour les amateurs de plaisirs admettant l’excès. Ce qui n’est pas le cas des plaisirs purs.  Ceux-ci sont par leur nature même des plaisirs mesurés, étrangers à l’alternance du manque et de la réplétion. Comme tels ils sont suscités par des choses agréables en soi et accompagnent  nos activités dans ce qu’elles ont de réussi.
  •  Mais aucun plaisir, fût-il pur, ne dure. Rançon d’une existence soumise à la loi du devenir. Seul Dieu peut jouir d’une activité d’immobilité. La vie est pour l’homme mouvement, et  son activité est impuissante à persévérer dans sa perfection. Il s’ensuit que le changement, le cycle de la dissolution et de la réparation est son expérience la plus familière, les plaisirs mélangés ayant d’autant plus d’attraits pour lui que l’âme irrationnelle domine l’âme rationnelle.

 

Le baume des jouissances corporelles intenses.

 

    Aristote articule dans cette première justification des remarques d’une grande profondeur.

   D’abord cette idée que la précellence des plaisirs corporels n’est pas vraiment pour celui qui les recherche sans relâche l’expression d’un hédonisme heureux. Idée profonde. L’hédonisme est une sagesse, c’est-à-dire un art de la vie heureuse, lorsqu’il est le propre des existences jouissant d’elles-mêmes dans la perfection de leurs activités. Or l’observation des hommes montre qu’il n’est pas sûr que ce soit le cas de ceux qui poursuivent avec ardeur les jouissances corporelles. On a souvent l’impression que celles-ci fonctionnent pour eux comme un dérivatif d’un malheur existentiel qu’ils s’efforcent de conjurer, de fuir, ou d’oublier grâce à elles. Je reviendrai sur ce point dans un prochain article car trop d’exemples apportent de l’eau au moulin de la sagacité aristotélicienne. Même Sade étaye ce soupçon, dans son adresse aux libertins au début de sa philosophie dans le boudoir car il les invite moins à jouir du bonheur de vivre et à cueillir les roses de la vie qu’à en masquer les épines.  « Et vous, aimables débauchés, vous qui, depuis votre jeunesse, n'avez plus d'autres freins que vos désirs et d'autres lois que vos caprices, que le cynique Dolmancé vous serve d'exemple; allez aussi loin que lui, si, comme lui, vous voulez parcourir toutes les routes de fleurs que la lubricité vous prépare; convainquez-vous à son école que ce n'est qu'en étendant la sphère de vos goûts et de ses fantaisies, que ce n'est qu'en sacrifiant tout à la volupté, que le malheureux individu connu sous le nom d'homme, et jeté malgré lui sur ce triste univers, peut réussir à semer quelques roses sur les épines de la vie, (C’est moi qui souligne ici le profond pessimisme sur lequel s’arrache cette invitation à la débauche).

 Ainsi se justifie l’idée selon laquelle la séduction des jouissances corporelles tient en partie à leur fonction curative. Les hommes se consolent en elles des peines qui les affligent ou de l’angoisse existentielle qui les submerge dans l’existence quotidienne. Ils ont besoin d’excitations, d’exultations pour se détourner de penser à leur misère et pour « passer le temps ». « Que faîtes-vous lorsque vous avez le cafard ? » demandait un jour un journaliste à je ne sais plus quelle actrice. « Je fais l’amour », avait-elle répondu, dans un propos tristement éloquent. L’érotisme, les plaisirs gastronomiques comme divertissement au sens pascalien du terme ! Quoi de plus répandu que cette pratique d’esquive ? Pour échapper à l’ennui, pour oublier leurs soucis, les hommes demandent aux possibilités de leurs corps de les distraire de la faiblesse de leur âme. Et comme seule une intensité (celle du plaisir) peut tenir en respect une autre intensité (celle des peines), ils se tournent vers le plaisir érotique dont la caractéristique est précisément d’être intense. La conscience y abolit pour quelques instants sa lucidité. Accaparée par les émois physiques, elle se dépose comme on dépose un fardeau trop lourd à porter et cherche frénétiquement tout ce qui peut faire durer les délices de la dépossession de soi-même. C’est dire qu’elle est portée par le mouvement même de sa quête à l’excès, à la démesure. Ce qui est aussi le propre du plaisir érotique. Il est substantiellement lié à l’excès, dans la mesure où son intensité est tributaire de la force de la tension se dénouant en lui. Plus celle-ci est grande et donc plus elle s’illimite jusqu’au point où elle atteint l’acmé de la douleur, plus la suppression de l’excitation est jouissive.

   Ce qui nous conduit, avec Aristote, à ne pas être abusés, par la supposée intensité plus grande des plaisirs corporels par rapport aux autres. Il est exact de reconnaître qu’ils sont d’une grande intensité mais cela ne signifie pas que les plaisirs spirituels soient faibles. Cela signifie seulement que, pour certaines personnes, les plaisirs ne peuvent être ressentis intensément que par effet de contraste avec la peine. La vie, dans la perfection de son activité et de son équilibre leur est insensible. Ils ont besoin de l’alternance de la dissolution de l’harmonie vitale et de sa restauration pour éprouver du plaisir. Il s’ensuit qu’il n’y a pas d’autres plaisirs pour eux que les plaisirs mélangés. Et comme les plaisirs corporels sont de cette nature, seuls ces derniers leur paraissent de véritables plaisirs. Mais c’est là une apparence car les plaisirs de connaître, d’écouter des sons harmonieux, de voir des belles formes ou de respirer des parfums délicieux sont eux aussi des plaisirs intenses. Cependant ces plaisirs qu’on qualifie de « purs » car ils ne sont pas liés à de la douleur ne sauraient combler ceux qui ont besoin  du contraste de la peine et du plaisir pour ressentir ce dernier.

    S’il en est ainsi, on comprend que la précellence des plaisirs corporels dans une vie soit l’indice d’un certain profil humain. C’est ce qu’explique Aristote en se faisant l’écho des raisons pour lesquelles le plaisir a été jugé un mal par certains philosophes.

   Le plaisir a été condamné avec raison lorsqu’il est la manifestation des êtres dépravés, pervers, en un mot vicieux. Il ne vaut, en effet, que ce que vaut l'activité qu'il parachève. Or qu’est-ce que le vicieux ? Celui qui n’exerce pas son métier d’homme. Métier impliquant d’assumer les fonctions par lesquelles nous participons du genre animal, d’y prendre tout le plaisir que leur exercice peut donner  mais évidemment de ne pas en faire l’horizon de son existence. La vertu, c’est-à-dire l’activité ou la vie réussie ne consiste pas à se nier dans sa dimension sensible mais à se souvenir que, dans toutes ses manifestations, la vie humaine doit porter la marque de ce qui nous distingue de l’animal. Dans son exposé de la théorie aristotélicienne du plaisir, Festugière, résume remarquablement la conception du Stagirite concernant la valeur des plaisirs corporels : « Dans la mesure où ils accompagnent des actes nécessaires au progrès de la vie, qu'il s'agisse de la vie tout court ou de la vie la plus haute, celle de l'esprit, ces plaisirs sont donc bons. L'excès seul est mauvais, et l'on voit bien pourquoi. C'est que de tels actes, s'ils répondent à ce qui dans l'homme tient lieu de genre, ne manifestent pourtant pas sa nature spécifique. L'homme est animal, mais ce qui le fait homme dépasse l'animal. Si donc il donne trop à ces plaisirs et s'y livre au détriment de l'activité proprement humaine, il se montre infidèle à sa forme, dès lors à son véritable ergon, à son bonheur. Il se prive des plaisirs qui lui conviennent essentiellement. Il n'atteint pas à la perfection de son être. Il renonce à être soi. » http://www.philolog.fr/la-doctrine-aristotelicienne-du-plaisir-a-j-festugiere/#more-3480

   Or il faut bien admettre qu’à un certain niveau de surenchère dans la poursuite des plaisirs corporels il y  a un moment où il faut laisser libre cours aux désirs les plus violents et transgressifs pour en tirer des jouissances possibles. On se souvient de la leçon de Calliclès. L’hédonisme qu’il revendique se moque des limites que les lois morales imposent à l’expression des désirs humains et les instituteurs d’Eugénie dans la philosophie dans le boudoir n’hésitent pas à faire l’apologie de l’adultère, de l’inceste et du crime.Comment dans ces conditions voir dans le plaisir un bien ? Mais qu’il y ait des plaisirs vicieux condamnables moralement n’autorise pas à disqualifier tous les plaisirs. Seul le plaisir vicieux est un mal. Quelle que soit sa forme, celui-ci est en effet toujours mauvais en soi, même s’il est vécu comme un plaisir par une nature  vicieuse.

    Le plaisir n’est pas non plus un bien en soi dans la mesure où il est un plaisir mélangé. En effet celui-ci est lié au manque. Dans l’excitation sexuelle par exemple ou dans celle de la faim, l’organisme n’est pas en situation d’harmonie et de plénitude. Il se caractérise par un déséquilibre en attente de restauration. Aristote qualifie parfois cette déficience de « maladie »signifiant pas là que le bon état, la glorieuse santé suppose la restauration de l’équilibre détruit. Que cette restauration  soit l’occasion d’un plaisir ne change rien à l’affaire. Il vaut mieux, dit-il, être en bon état qu’en voie de guérison. Voilà pourquoi il précise que ces plaisirs ne sont pas bons en soi, mais bons par accident. Il y a ici toute une méditation sur l’ambiguïté des plaisirs mélangés dont Gauthier et Jolif ont donné une analyse magistrale. Suivons leur commentaire :

« Lorsqu'un sujet qui s'en est éloigné revient à son état normal (par exemple lorsqu'un homme affamé se restaure), il se produit en lui deux phénomènes concomitants: premièrement, un devenir aboutissant au rétablissement de l'état normal (le corps retrouve les éléments qui lui manquaient); deuxièmement, une activité procédant de ce qui en lui était resté à l'état normal (la faculté nutritive assimile la nourriture). Le devenir qui aboutit au rétablissement de l'état normal n'est pas un bien, puisque tant qu'il dure le sujet ne possède pas encore le bien-état; mais l'activité de ce qui reste dans le sujet d'état normal est un bien, et même un bien supérieur au bien-état, puisqu'elle est le bien-activité. L'erreur des antihédonistes a été de ne voir que le premier phénomène, le devenir qui n'est pas un bien et cette erreur est d'autant plus grossière que le plaisir, ce n'est pas le premier phénomène, mais le second: nous jouissons de l'activité de ce qui reste en nous d'état normal (par exemple de l'activité de la faculté nutritive qui assimile la nourriture}, et non du devenir qui ramène à l'état normal ce qui en nous s'en était écarté. L'erreur toutefois s'explique parce que les deux phénomènes sont simultanés, d'où il suit que nous éprouvons du plaisir à l’instant même où se produit le processus de retour à l'état normal, encore que ce plaisir ne vienne pas de ce processus, mais de l'activité qui s'exerce au même instant ; le devenir est ainsi plaisant par accident, c'est-à-dire qu'il n'est plaisant que dans la mesure où il se trouve coïncider avec l'activité qui elle est plaisante par soi ».

 

La précellence des plaisirs corporels est précellence du mouvement sur le repos.

 

   La vie est activité, observe Aristote, et l’activité réussie est un plaisir en elle-même, mais tant qu’elle n’est pas encore accomplie dans sa perfection, l’activité est ce qui tend vers son excellence, non ce qui la réalise. En ce sens il convient de distinguer l’activité de mouvement et l’activité d’immobilité. Distinction peu familière mais constituant la toile de fond de la critique que les Anciens ont régulièrement instruite de la vie de jouissance. Celle-ci n’incarne pas l’idéal de la vie humaine parce qu’elle implique la domination du mouvement, du devenir (et donc de l’inachèvement, de l’imperfection) sur  l’être achevé ; domination de l’activité transitive dont la fin est extérieure sur l’activité immanente ayant en elle-même sa propre fin. http://www.philolog.fr/aristote-le-plaisir-nest-pas-un-mouvement/#more-3474

 Or, on peut se demander s’il n’y a pas davantage de proximité de la vie avec le mouvement qu’avec le repos. Calliclès le criait haut et fort en accusant l’éthique socratique d’être la vie d’un cadavre ou d’une pierre. La vie est dans la soif, le désir démultiplié non dans le contentement de l’être jouissant d’une plénitude qu’il doit à sa modération. Calliclès faisait ainsi l’apologie d’une vie dissolue, vie de jouissances qu’Aristote ne condamne pas par principe. « Quand ces plaisirs n’entraînent aucun dommage, il n’y a rien à redire, mais s’ils sont pernicieux, c’est un mal ». S’il fallait une seule affirmation pour établir que la critique du premier genre de vie (la vie de jouissance par rapport à la vie active et à la vie contemplative, http://www.philolog.fr/aristote-le-bonheur-est-une-activite-de-lame-selon-la-vertu-dans-une-vie-achevee/) ne procède pas d’un parti pris ascétique, celle-ci suffirait. Tant que les divers plaisirs sont sans conséquences sur la santé de l’âme et du corps, il n’y a aucune raison de les condamner. Ils traduisent le tribut que la vie humaine doit payer au fait qu’elle n’est pas une vie divine. Celle-ci se caractérise par l’immutabilité et la perfection alors que la nôtre se déploie sous le signe de la génération et de la corruption.

   Il me semble que c’est dans la manière de se situer par rapport à cette réalité que se distinguent les profils humains. Il y a ceux qui consentent sans réserve à la loi du devenir, du mouvement et donc des jouissances mouvantes, multiples, diverses, passagères et ceux qui s’efforcent d’atteindre une jouissance ayant la consistance de l’objet qui la suscite et la plénitude de l’activité qu’elle parachève. Aux uns la supériorité des plaisirs corporels, aux autres la précellence des plaisirs purs. Ceux-ci sont suscités par des choses agréables par nature (comme la beauté, la vérité) et accompagnent les activités étant à elles-mêmes leur propre fin, (les vertus morales et dianoétiques). Par là on voit que le profil philosophique se reconnaît à une nostalgie-aspiration à la vie divine. Il veut expulser de la vie tout ce qui renvoie à la déficience, à l’imperfection. Par exemple, tant qu’on s’efforce à la vertu, on n’est pas encore vertueux. L’activité n’est donc pas vraiment réussie et partant elle n’est pas couronnée par le plaisir. Tant qu’on apprend, qu’on conquiert la connaissance, on ne peut pas jouir de la contemplation de la vérité. Dans les deux cas on est dans une activité de mouvement, non dans l’activité d’immobilité qui est le privilège de Dieu. En effet, écrit Aristote, « DIEU jouit perpétuellement d'un plaisir un et simple; car il y a non seulement une activité de mouvement, mais encore une activité d'immobilité, et le plaisir consiste plutôt dans le repos que dans le mouvement. »

   Pour bien faire comprendre à des néophytes cette distinction, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne va pas de soi, ce commentaire de Gauthier et Jolif  n’est peut-être pas inutile : «  S'il est une idée qu'Aristote, à la suite de Platon, a explicitement mise en lumière, c'est que la «contemplation» n'est ni l'acquisition, ni la possession de la science, mais son usage actuel : contempler se définit par opposition à « apprendre » et à « savoir » (à l'état habituel) : c'est « regarder » actuellement une vérité qu'on a déjà apprise et que déjà on sait. Il n'est pas douteux que cette idée est présente à l'esprit d'Aristote lorsqu'il fait de la contemplation le bonheur de l'homme: il entend bien affirmer par là que le bonheur est dans l'activité qu'est la contemplation plutôt que dans l'état habituel qu'est la philosophie, et dans l'activité qu'est le regard du savant accompli sur la vérité qu'il sait plutôt que dans l'« activité », - qui d'ailleurs est mouvement plutôt que véritable activité immanente, - de l'élève qui apprend ou même du savant qui découvre. Il résulte de là que la « vie contemplative» n'est en aucune façon la « vie d'étude » ou la « vie de découverte de la vérité » : on pourrait même dire que l'idéal, pour le contemplatif aristotélicien, - et cet idéal, le Dieu d'Aristote le réalise, - ce serait de ne jamais étudier et de ne jamais découvrir pour consacrer tout son temps à « regarder» : la « vie contemplative », conformément à l'étymologie du mot, est bien une « vie de spectateur », de spectateur des réalités divines enfin connues, autant que l'homme peut les connaître. (Tome II du commentaire de l’Ethique à Nicomaque).

   Et pourtant, bien qu’il ne voit que dans l’activité d’immobilité une activité parfaite, Aristote reconnaît avec le poète que « le changement en toutes choses est bien doux ». N’est-ce pas une façon de consentir à un plaisir qui, pour être imputable à la déficience de notre nature, atteste la connaturalité de la vie humaine et du mouvement plutôt que du repos ?

   En tout cas cela permet de comprendre que la plupart des hommes se complaisent dans les plaisirs mélangés et soient insensibles aux plaisirs purs. De ce point de vue le philosophe avec son aspiration à l’ataraxie, son goût pour le plaisir d’exister dans le calme des passions et les joies de la vie contemplative est une étrangeté. En vertu de leur constitution naturelle les hommes sont rarement disposés de la sorte. Ils ont besoin d’agitation et ils se sentent d’autant plus exister que les mouvements de la vie biologique effectuent en eux leur dialectique de dissolution et de restauration. Aussi sont-ils le jouet des processus de la vie dans sa forme végétative et désirante. Ils en épousent la geste dans une alternance de manque et de réplétion, de tension vers une fin et de bref repos car si l’excitation ne devait pas renaître aussitôt, ils se consumeraient d’ennui.

   Que cette agitation perpétuelle soit le propre de la vie que nous partageons avec les végétaux et les animaux, les caractéristiques de la jeunesse en témoignent éloquemment. La jeunesse est le temps de la croissance. Les facultés humaines ne sont pas encore en possession d’elles-mêmes et ne peuvent donc pas s’exercer dans la perfection de l’activité. Il s’ensuit qu’on ne peut pas attendre d’un être jeune qu’il exerce son métier d’homme dans diverses activités réussies que ce soit la modération des appétits ou la mise en œuvre des diverses vertus humaines. Remarquons qu’Aristote compare la vie soumise à la spontanéité physiologique et désirante à une vie ivre ou encore à une vie malade toujours en quête de remèdes, ces remèdes mêmes qui entretiennent l’ivresse mais donnent aussi tout son charme à la jeunesse. Là encore le propos du Stagirite met en évidence la connaturalité de la vie et du mouvement et reconnaît que le charme que la plupart des hommes trouvent à la vie, ils le doivent à ce qui en eux est imparfait. Voilà pourquoi les plaisirs mélangés ont pour eux infiniment plus de séduction que les plaisirs purs auxquels ils peuvent même être insensibles.

   C’est que ceux-ci n’admettant pas l’excès et n’étant pas liés à un désordre de notre nature sont des plaisirs absolument bons par nature et sans risque pour l’excellence morale. Excellence qui est au contraire menacée par la fascination des plaisirs corporels. Par leur rapport à l’excès, par leur lien à la déficience de notre nature, ils détournent d’accomplir la vie humaine dans la dimension par où elle tient plus de la divinité que de l’animalité. C’est ce danger qui condamne la précellence des plaisirs corporels dans une existence humaine et rien d’autre. Aristote le souligne lorsqu’il dit que « l’homme d’humeur excitable devient déréglé et pervers » ou que « est perverse la nature qui a besoin de changement, car elle n’est ni simple, ni bonne ».

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2 Réponses à “Aristote. Pourquoi les plaisirs du corps apparaissent-ils comme plus désirables que d’autres?”

  1. patrick dit :

    Bonjour,

    Concernant le texte de Gauthier et Joncif sur la restauration d’un manque / déséquilibre du corps à l’état normal :
    Pourrait-on dire que pour l’homme assoiffé il y a Désir de restauration (action de boire) et un Plaisir d’avoir satisfait son désir dans la « contemplation » de cet état normal (satiété) ?
    Le Désir étant le besoin de satisfaire son manque, le Plaisir étant « la dégustation de la satisfaction »

    En lisant le texte et son commentaire j’ai le sentiment que le plaisir pur ou mélangé ne se vit qu’individuellement. Et si Aristote ne condamne pas « une vie de plaisirs tant que ceux-ci ne sont pas pernicieux » je me pose la question d’une vie achevé faites uniquement de plaisirs. Est-elle souhaitable lorsque l’on pense l’homme dans son humanité ?
    J’ai eu l’opportunité de rencontrer quelques personnes connues et moins connues qui ont fait le choix de sacrifier un certain nombre de plaisirs pour se consacrer aux autres.
    Vous pourriez me répliquer qu’il trouve un certain plaisir dans leur altruisme, et je n’en doute pas d’ailleurs, mais à les écouter je n’ai pas eu l’impression que ce soit la satisfaction de leur plaisir d’altruisme qui soit le moteur de leur engagement. Si plaisir il y a il est plutôt là par accident.

    Bien à vous,

  2. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Vos propos montrent que les significations aristotéliciennes ne sont pas comprises.
    Le plaisir n’est pas un état qui se contemple mais s’éprouve. Il est ce qui accompagne, parachève une activité. La contemplation est une activité qui suscite du plaisir. Votre première affirmation n’est donc pas fondée.
    Dans le deuxième, vous semblez opposer l’expérience du plaisir à l’expérience morale ou vertueuse, ce qui en termes aristotéliciens n’a pas de sens.
    Voyez ces deux articles pour sortir des confusions.
    http://www.philolog.fr/aristote-le-bonheur-est-une-activite-de-lame-selon-la-vertu-dans-une-vie-achevee/
    http://www.philolog.fr/aristote-vertu-et-plaisir/
    Bien à vous.

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